| Jazz |
Voici de nouveau un album de compositeur et pianiste qui choisit de placer le piano au cœur de son propos, alternant avec une remarquable aisance entre le piano solo, qui ouvre et referme l’album, et une configuration en quartet où l’instrument devient le point de départ d’un dialogue beaucoup plus large. Avec Momentism, Jamie Safir passe véritablement au premier plan et donne à entendre une personnalité musicale qui, jusqu’ici, s’était surtout exprimée à travers l’accompagnement. La nuance est importante, car il ne s’agit pas simplement pour lui de changer de position sur scène, mais de faire entendre ce que plusieurs années consacrées à accompagner les autres ont pu produire dans sa propre écriture. Il y a dans ce disque quelque chose de la patience de l’accompagnateur, de cette capacité à écouter avant de jouer, à laisser une phrase respirer, à comprendre que la musique ne réside pas seulement dans les notes que l’on ajoute mais également dans celles que l’on décide de ne pas jouer. Cette expérience donne à ses compositions une maturité assez particulière. Safir possède l’art de la mélodie, mais il ne la traite jamais comme un simple prétexte à l’improvisation. Ses thèmes ont une véritable existence, une identité qui leur permet de rester immédiatement accessibles tout en offrant aux musiciens suffisamment d’espace pour développer leur propre langage. Entouré du contrebassiste Conor Chaplin, du batteur Luke Tomlinson et du saxophoniste Iain Ballamy, il construit un quartet qui fonctionne moins comme une formation destinée à mettre un soliste en valeur que comme un véritable organisme musical. Chacun trouve sa place, chacun apporte sa couleur, et c’est précisément cette circulation entre les instruments qui donne au disque une grande partie de son charme. La finesse du jeu, la précision de l’écriture et l’efficacité des compositions se conjuguent ici avec une forme de simplicité apparente qui ne doit pas tromper. Car derrière des mélodies qui peuvent sembler immédiatement évidentes se cache une écriture beaucoup plus travaillée, nourrie par plusieurs traditions musicales que Jamie Safir ne cherche jamais à opposer.
Originaire de Manchester, le pianiste porte en lui une histoire musicale qui dépasse largement les frontières du jazz. Son parcours explique en partie cette manière très personnelle d’aborder la composition. Chez lui, les influences de la musique classique sont perceptibles, non pas sous la forme de citations ou d’emprunts démonstratifs, mais dans la façon dont les morceaux sont construits, dans l’attention portée aux harmonies, aux développements thématiques et à l’équilibre général des pièces. Il y a une véritable architecture derrière ces compositions, mais une architecture qui ne cherche jamais à se montrer. C’est peut-être là l’une des qualités essentielles de Momentism: la sophistication est présente sans devenir envahissante. Safir ne donne pas l’impression de vouloir démontrer tout ce qu’il sait faire. Il préfère laisser la musique se développer naturellement, avec cette élégance assez rare qui consiste à ne pas confondre complexité et profondeur. Son univers est également marqué par son expérience dans le monde de la pop et de la chanson, où il a travaillé aux côtés d’interprètes de renom. Cette autre partie de son parcours lui a certainement appris le sens de l’efficacité mélodique, cette nécessité de construire une phrase qui puisse immédiatement trouver son chemin vers l’auditeur. Loin de considérer ces deux mondes comme contradictoires, Safir semble avoir compris qu’ils peuvent se nourrir mutuellement. La pop lui apporte une conscience aiguë de la mélodie et de la forme, tandis que le jazz lui offre la liberté du mouvement, de l’improvisation et de l’interaction. La musique classique, quant à elle, lui donne cette attention particulière à la construction et au développement. Le résultat est une musique qui ne se laisse pas facilement enfermer dans une catégorie, mais qui possède pourtant une cohérence très nette. On reconnaît rapidement l’univers de Safir, même lorsque les références qui le nourrissent sont multiples.
Il faut d’ailleurs revenir sur cette place particulière qu’il occupe depuis plusieurs années dans le paysage musical britannique. Jamie Safir est connu comme un accompagnateur recherché, notamment auprès d’artistes venus d’horizons différents, du jazz à la pop. Cette position pourrait sembler, de prime abord, éloignée de celle du compositeur qui souhaite imposer son propre univers. Elle constitue pourtant l’un des éléments les plus intéressants de son parcours. Accompagner un chanteur ou une chanteuse demande une connaissance très précise du langage musical, mais aussi une capacité à disparaître lorsque cela est nécessaire. Le pianiste doit comprendre la respiration de l’interprète, anticiper ses mouvements, soutenir son intention sans jamais lui voler l’espace. C’est un travail qui demande une grande maîtrise de soi. Il faut savoir être présent sans chercher à être constamment entendu. Chez Safir, cette expérience semble avoir laissé une empreinte profonde. Même lorsqu’il est seul au piano, il ne joue jamais comme s’il était complètement isolé. Son jeu conserve une dimension dialogique, comme si d’autres voix étaient toujours présentes quelque part dans son imaginaire. Lorsqu’il retrouve le quartet, cette qualité devient encore plus évidente. Il n’écrase pas ses partenaires sous le poids de ses compositions. Au contraire, il leur laisse suffisamment de liberté pour que les morceaux puissent respirer et évoluer. Le saxophone d’Iain Ballamy apporte ainsi une dimension mélodique supplémentaire, parfois lyrique, parfois plus abstraite, tandis que la contrebasse de Conor Chaplin et la batterie de Luke Tomlinson donnent à l’ensemble une assise rythmique qui permet au piano de se déplacer avec une grande liberté. Le groupe fonctionne comme une conversation permanente, et c’est probablement cette impression de dialogue qui rend l’écoute de l’album aussi naturelle.
Momentism est également un disque qui pose, implicitement, la question de l’instant. Le titre n’est pas anodin. Le jazz est par nature une musique du moment, une musique qui repose sur la capacité du musicien à réagir à ce qui se produit, même lorsque tout semble avoir été préparé à l’avance. Une composition peut être écrite avec précision, mais elle ne prend véritablement vie qu’au moment où elle est jouée. Chaque interprète doit alors décider de la manière dont il va occuper cet espace. C’est précisément ce qui rend le quartet de Safir intéressant. Les compositions sont suffisamment solides pour ne jamais perdre leur identité, mais suffisamment ouvertes pour accepter l’imprévu. Il y a une tension permanente entre ce qui est écrit et ce qui va naître dans l’instant. Cette tension est au cœur du jazz, mais elle semble également correspondre au parcours personnel du pianiste. Après avoir longtemps travaillé dans l’univers des autres, après avoir accompagné des interprètes reconnus et construit son expérience dans différents contextes, Safir arrive aujourd’hui à un moment où il peut enfin mettre cette expérience au service de sa propre musique. Le passage de l’accompagnement à la composition n’est donc pas une rupture. Il est plutôt l’aboutissement naturel d’un apprentissage. Tout ce qu’il a observé, écouté et expérimenté auprès des autres se retrouve maintenant dans ses propres compositions.
Cette évolution avait déjà commencé à apparaître avec Piano Talk, son spectacle solo présenté en 2022, notamment au Crazy Coqs et au Ronnie Scott’s, devant des salles combles. Cette expérience était particulièrement révélatrice parce qu’elle plaçait le musicien dans une situation où il ne pouvait plus se cacher derrière la fonction d’accompagnateur. Seul ou presque face au public, il devait porter l’ensemble du spectacle, raconter, jouer, créer une relation directe avec la salle. Il y avait déjà dans cette expérience les prémices de ce que Momentism allait devenir. Le piano n’était plus simplement l’instrument qui permettait de soutenir une autre voix ; il devenait la voix elle-même. Cette évolution est importante parce qu’elle permet de comprendre pourquoi le piano demeure aussi présent dans les compositions de Safir. Certains musiciens, lorsqu’ils passent à l’écriture, ont tendance à mettre leur propre instrument en retrait afin de privilégier la composition générale. Safir fait exactement l’inverse. Il conserve en lui cette âme de soliste. Même lorsque le quartet entre en scène, le piano demeure le centre de gravité de la musique. Il ne s’agit pas d’un narcissisme instrumental, mais plutôt d’une fidélité à ce qui constitue son langage naturel. Le piano est l’endroit où ses idées prennent forme, où ses harmonies trouvent leur première expression, où ses mélodies commencent à exister. Il paraît donc logique qu’il conserve cette place centrale.
Cette présence du piano ne signifie pourtant jamais que Safir cherche à revenir à une conception ancienne du soliste dominant son groupe. Au contraire, sa manière de jouer semble avoir intégré les leçons de toutes ces années passées à accompagner. Il sait que le silence peut avoir autant de poids qu’une phrase virtuose, qu’un accord peut être plus efficace lorsqu’il arrive au bon moment plutôt que lorsqu’il est simplement spectaculaire. Son jeu possède cette qualité particulière des musiciens qui savent écouter leur propre instrument depuis l’extérieur. Il y a de la maîtrise, bien sûr, mais aussi une forme de retenue. Cette retenue n’est jamais synonyme de faiblesse. Elle permet au contraire aux compositions de gagner en relief. Les morceaux de Momentism ne cherchent pas à impressionner à chaque instant. Ils préfèrent installer une atmosphère, faire apparaître progressivement une mélodie, laisser une harmonie produire son effet avant de passer à autre chose. C’est une musique qui accepte le temps. Et cette patience devient d’autant plus intéressante qu’elle contraste avec une époque musicale souvent dominée par la recherche de l’immédiateté. Safir semble prendre le chemin inverse : il sait qu’une mélodie peut devenir plus forte lorsqu’on lui laisse le temps de s’installer.
Dans cette approche, Iain Ballamy occupe une place essentielle. Son saxophone ne vient pas simplement compléter le dispositif. Il apporte une voix qui peut prolonger les idées du piano, les contredire ou les déplacer. La relation entre les deux instruments donne au disque plusieurs de ses plus beaux moments. On retrouve ici quelque chose de la tradition du jazz de chambre, cette manière de privilégier l’écoute réciproque plutôt que la démonstration individuelle. Mais le jeu de Ballamy empêche également la musique de devenir trop policée. Il y a dans son intervention une part d’inattendu, une rugosité parfois, qui rappelle que le jazz reste une musique de mouvement et de risque. La contrebasse et la batterie jouent elles aussi un rôle déterminant. Conor Chaplin apporte cette profondeur qui permet aux harmonies du piano de s’inscrire dans un espace plus large, tandis que Luke Tomlinson contribue à maintenir la tension rythmique sans jamais alourdir l’ensemble. Le quartet trouve ainsi une forme d’équilibre où chaque instrument semble nécessaire. C’est probablement ce qui distingue un véritable groupe d’une simple addition de musiciens invités sur un disque de pianiste. Ici, la musique paraît avoir été pensée dès le départ comme un espace collectif.
Ce qui frappe surtout, à l’écoute de Momentism, c’est donc la cohérence entre le musicien que l’on découvre et celui que l’on devine derrière plusieurs années de carrière. Il n’y a pas de changement brutal de personnalité. Safir ne cherche pas à devenir quelqu’un d’autre maintenant qu’il est placé au centre. Il révèle simplement une partie de lui-même qui était jusqu’alors moins visible. Son expérience dans la pop, son travail auprès d’interprètes de renom, son parcours dans le jazz, sa formation musicale et son goût pour la musique classique ne constituent pas des étapes séparées. Ils se retrouvent aujourd’hui réunis dans une écriture qui semble avoir trouvé son équilibre. C’est précisément ce qui donne à l’album son cachet. La musique possède suffisamment de raffinement pour retenir l’attention de ceux qui aiment écouter les détails, mais elle conserve une dimension mélodique qui la rend immédiatement accessible. Cette double qualité n’est pas si fréquente. Elle demande un véritable savoir-faire de compositeur, mais aussi une confiance suffisante pour ne pas surcharger la musique.
Il serait donc réducteur de considérer Momentism comme le simple premier album d’un pianiste qui aurait décidé, après avoir accompagné les autres, de prendre enfin sa place sous les projecteurs. Ce disque raconte quelque chose de plus subtil. Il montre comment une expérience d’accompagnateur peut devenir une force lorsqu’elle est transformée en écriture personnelle. Safir connaît le poids d’une mélodie parce qu’il a passé des années à soutenir celles des autres. Il connaît la valeur du silence parce qu’il a appris à ne pas occuper tout l’espace. Il connaît la scène et ses exigences parce qu’il l’a pratiquée dans des contextes très différents. Et il connaît désormais la liberté que représente le fait de pouvoir raconter sa propre histoire musicale. Momentism est précisément cette rencontre entre toutes ces expériences. Un album où le piano reste roi, mais où il accepte enfin de partager son royaume. Un album où la composition est suffisamment solide pour résister à l’improvisation, et où l’improvisation reste suffisamment libre pour empêcher la composition de se figer. Un album qui assume ses influences sans devenir prisonnier de celles-ci.
Au fond, Jamie Safir semble avoir trouvé dans cette première véritable prise de parole une manière de réunir les différentes vies musicales qu’il a traversées. Manchester, le jazz britannique, les scènes londoniennes, la pop, l’accompagnement de grandes voix, le spectacle solo, la musique classique et cette tradition du piano jazz où la mélodie demeure toujours essentielle : tout cela se retrouve dans Momentism, mais rien n’est présenté comme une démonstration. La musique fait son chemin avec une assurance tranquille. C’est peut-être là que réside la plus grande originalité du projet. Safir ne cherche pas à effacer son passé d’accompagnateur pour devenir compositeur. Il fait exactement l’inverse : il utilise ce passé comme une matière. Son piano est celui d’un musicien qui a appris à écouter avant de vouloir être écouté. Et lorsqu’il passe enfin au premier plan, il ne renonce pas à cette qualité fondamentale. Il continue d’écouter. C’est sans doute pour cette raison que les compositions de Momentism possèdent cette efficacité particulière. Elles savent où elles vont, mais elles laissent suffisamment de place au chemin. Elles sont écrites, mais restent vivantes. Elles sont personnelles sans être refermées sur elles-mêmes. Et derrière cette apparente simplicité, on retrouve finalement ce qui semble constituer le fil conducteur de tout le parcours de Jamie Safir , une confiance absolue dans le pouvoir du piano, dans celui de la mélodie et, surtout, dans cette capacité qu’a la musique de transformer un instant en quelque chose qui demeure.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 23rd, 2026
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Musicians:
Jamie Safir, piano
Conor Chaplin, double bass
Luke Tomlinson, drums
Lain Ballamy, saxophone
Track listing:
- Momentism (3.29)
- Boulevardier (4.52)
- Zacharius (3.28)
- Hirsute Pursuit (5.45)
- Amethyst (5.21)
- Duke Balington (5.08)
- Black Star Sapphire (For Strayhorn) (5.05)
- Clocker (4.43)
- The World In The Evening
- Mad Sad Bad (6.00)
- Esprit D’Escalier (2.33)
All music by Jamie Safir (Jamie Safir/CAC Music Publishing, BMI)
Except Amethyst by Jamie Safir & Emma Smith
Executive Producers: Chris Leon, Andrew Horowitz, Coyle Girelli
Produced by Jamie Safir and Chris Leon
Recorded February 16, 2026 at Master Chord Studio, London, UK
Engineered by Ronan Phelan & Chris Leon
Mixed by Sam Hogg at The Calm And Collected // London
Mastered by Chris Leon at The Vesper Sky Room, Arinsal, Andorra
Photographs and Design by Livia Blanc
