James Fernando – Philly 3 ( FR review)

Spring Garden Records
Jazz
James Fernando – Philly 3

À une époque où le trio de jazz pour piano oscille souvent entre révérence et volonté de réinvention, James Fernando trace une voie médiane particulièrement convaincante. Sans l’éclat exceptionnel de ce trio, l’album pourrait presque être pris pour une œuvre classique. Cette impression n’a rien de fortuit. Fernando revendique l’influence de l’une des grandes figures du jazz, Erroll Garner, un musicien dont les ambitions artistiques étaient elles-mêmes profondément nourries par la musique classique. Il s’agit du sixième album de Fernando, mais du premier véritable manifeste artistique de ce trio, et il révèle un musicien arrivé à maturité, déterminé à élargir la tradition plutôt qu’à simplement en hériter.

À travers neuf compositions originales, Fernando se situe au croisement de la virtuosité, de l’humour et d’une voix compositionnelle pleinement affirmée. Il en résulte une musique qui respecte l’héritage du trio piano tout en le faisant évoluer, sollicitant l’auditeur non par l’abstraction seule, mais par l’élan, la lisibilité et une vitalité rythmique qui appelle presque instinctivement le mouvement.

Les albums exclusivement composés d’œuvres originales révèlent souvent la véritable stature d’un artiste, et celui-ci se distingue par un romantisme discret et un style profondément personnel. Pour l’auditeur que je suis, il s’agit de l’une des plus belles découvertes de ces dernières années. Fernando ne sacrifie jamais la mélodie au rythme, ni le rythme à la mélodie. Il développe au contraire un concept musical clair: le piano, instrument à cordes frappées, assume un rôle percussif aussi central que celui de la batterie, tandis que la contrebasse apporte un contrepoint lyrique, une respiration poétique après ce qui peut s’apparenter à une tempête de notes soigneusement orchestrée. L’écriture est précise, l’exécution assurée, et les arrangements portent la marque d’une véritable intelligence collective, nourrie des propositions de chacun des musiciens.

Solidement ancré dans son époque, l’album s’autorise néanmoins des échappées stylistiques. Certaines phrases évoquent les arabesques élégantes du ragtime ou d’autres formes anciennes de la musique américaine, rappels furtifs mais éloquents de ses racines. Titre après titre, l’album se déploie comme une série de surprises délicates, distillant un plaisir sincère sans jamais verser dans la légèreté gratuite. Derrière cette apparente aisance se dessine une ambition claire: renouveler l’art du trio piano sans en gommer, ni en aplanir, les traditions. C’est précisément cet équilibre qui rend l’ensemble si savoureux.

Il s’agit également d’un album qui gagne à être écouté dans son intégralité. Plus qu’une juxtaposition de morceaux, il se présente comme une œuvre cohérente et continue. Au fil de l’écoute, affleurent par instants des réminiscences de Liszt, Chopin ou Bartók, tout comme des rythmes latins qui brouillent les frontières stylistiques tout en affirmant l’étendue de la culture musicale de Fernando. Ces références ne sont jamais décoratives: elles participent d’un langage fluide et pleinement assumé.

À mesure que les écoutes se multiplient, l’ampleur de l’univers musical de James Fernando s’impose avec évidence, un univers aussi vaste que son piano à queue. Chercher à en dresser la cartographie complète serait vain, car il ne se contente pas de convoquer ses influences: il les absorbe, les module et les transforme à loisir. Ce n’est pas un album destiné à tous les publics. La densité de son écriture pourra laisser certains auditeurs, pour reprendre l’expression d’Otis Redding, «assis sur le quai», notamment ceux qui privilégient une approche plus orthodoxe du jazz.

Pour les autres, en revanche, et notamment pour ceux qui, comme moi, découvrent ce trio, cet album pourrait bien devenir un point de repère. Il trouverait naturellement sa place quelque part entre E.S.T. et Nils Landgren: un disque de destination, destiné aux auditeurs prêts à ralentir, à écouter attentivement et à se laisser pleinement transporter. À l’heure de la consommation rapide, James Fernando demande du temps, et le rend au centuple.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 21st 2026

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To buy this album (February 6, 2026)

Website

Musicians :
James Fernando, piano & compositions
Dan McCain, bass
Sam Harris, bass ( tracks 3 & 9)
Kyon Williams, drums

Track Listing :
Persistence
The Parisian
Singularity
Neon Kyon
Beings On Toast
Potions
What’s The Password?
Like It Is