Jakob Manz – Supernova – Live at Alte Oper Frankfurt (FR review)

Act Music Group – Street date : October 16. - CD / LP / digital
Jazz
Jakob Manz - Supernova - Live at Alte Oper Frankfurt

Jakob Manz, Supernova : la nouvelle énergie du jazz européen

La sortie d’un nouvel album de Jakob Manz, saxophoniste et compositeur allemand, est toujours pour moi une excellente nouvelle. Comme Nils Landgren, Manz circule librement entre jazz, funk, rock et pop, sans donner l’impression de chercher à démontrer quoi que ce soit. Ce qui semble immédiatement accessible dissimule souvent des structures complexes, des arrangements subtils et une compréhension très sûre du groove. C’est précisément ce contraste qui me plaît. Manz n’a pas besoin de montrer la complexité de sa musique. Elle est là, sous la surface, et c’est à l’auditeur de la découvrir.

La présence de Nils Landgren sur Supernova apparaît donc particulièrement logique. Manz appartient à une génération de musiciens qui ne veulent plus enfermer le jazz dans une définition étroite, ni considérer son histoire comme une frontière. Il regarde ailleurs, vers le funk, le rock, la chanson et la pop, mais aussi vers d’autres publics. À mes yeux, cette curiosité constitue l’une de ses principales forces. Le jazz n’a jamais été une musique immobile. Il est né du mélange, du dialogue et de la confrontation. Pourquoi faudrait il aujourd’hui lui demander de devenir ce qu’il n’a jamais été?

Le ton est donné immédiatement avec Eyes of Crystals (Live). Enregistrée devant 2 600 spectateurs à l’Alte Oper de Francfort, cette prestation montre qu’à vingt cinq ans Manz possède déjà une assurance scénique remarquable. Mais ce qui m’intéresse surtout est ailleurs. Il démontre qu’un jeune musicien peut encore captiver une grande salle sans sacrifier la substance de sa musique. À une époque où l’industrie musicale récompense souvent l’immédiateté, parvenir à réunir un public nombreux autour d’un jazz exigeant n’est pas un détail. C’est même, à sa manière, une petite victoire.

Trop de jeunes musiciens possèdent une technique irréprochable et pourtant laissent peu de traces après leur passage. Avec Manz, je ressens autre chose. Sa virtuosité est évidente, mais elle n’est jamais le sujet principal. Il possède déjà un son, une manière de construire une phrase et surtout une personnalité. La technique peut être enseignée. L’instinct, beaucoup moins. Et c’est précisément cet instinct qui commence à distinguer Manz de nombreux saxophonistes de sa génération.

J’entends également dans ses compositions quelque chose de très visuel, presque cinématographique. Certains passages semblent avancer comme des scènes de film, avec leurs changements de lumière, leurs tensions et leurs respirations. Il y a du mouvement, du drame, parfois une forme de grandeur, mais jamais au détriment de la musique. Manz sait créer une atmosphère sans transformer le jazz en simple musique d’ambiance. C’est un équilibre difficile, et il le maîtrise déjà avec une étonnante maturité.

Ce qui tient cette soirée ensemble est aussi une forme d’ouverture et de gratitude. Manz célèbre les musiciens et les musiques qui l’ont construit, tout en établissant une relation directe avec le public. C’est une qualité à laquelle je suis particulièrement sensible dans un enregistrement en public. Certains artistes peuvent jouer devant plusieurs milliers de personnes tout en donnant l’impression d’être seuls sur scène. D’autres parviennent à rendre une immense salle presque intime. Manz appartient clairement à cette seconde catégorie.

Cette dimension apparaît avec une force particulière lorsqu’il joue avec Michael Wollny. Leur interprétation de Peace, de Horace Silver, est pour moi l’un des grands moments de l’album. Je suis heureux que cette prestation ait été enregistrée, parce qu’elle possède quelque chose de rare : elle est poignante sans être sentimentale, belle sans chercher l’effet. Les deux musiciens semblent autant s’écouter qu’ils jouent. Il n’y a pas de démonstration gratuite, pas de compétition. La musique suffit. Dans un monde musical où l’on confond parfois intensité et surenchère, cette retenue est remarquable.

Les collaborations avec Kinga Głyk et Nils Landgren sont tout aussi révélatrices. Ces musiciens ne se contentent pas de partager une scène. Ils se provoquent, se répondent et prennent des risques. L’improvisation devient une conversation dans laquelle la structure demeure présente sans empêcher la liberté. C’est là que se trouve, à mon sens, l’une des véritables forces du jazz : accepter l’inconnu tout en sachant exactement où l’on se trouve.

Puis Max Mutzke entre avec ses voix allemandes et l’atmosphère change immédiatement. On pourrait presque croire que le concert bascule vers une scène de rock. Manz, lui, ne semble jamais perdre ses repères. Il accepte naturellement ce changement de territoire. Cette aisance me paraît essentielle. Le véritable danger pour le jazz n’est pas de se mélanger à d’autres musiques. C’est de devenir tellement préoccupé par la protection de son identité qu’il finit par ne plus avoir d’identité vivante.

À cet égard, je pense à David Sanborn. Comme Sanborn, Manz comprend que le saxophone peut devenir un pont vers un univers musical beaucoup plus large. Il ne semble pas considérer le jazz comme une pièce de musée que l’on doit protéger derrière une vitre. Il le considère comme une langue que l’on peut parler avec d’autres accents. Sa volonté de collaborer avec des artistes venus d’horizons différents pourrait bien devenir l’un des éléments déterminants de sa carrière.

Pour les auditeurs qui vivent en dehors de l’Europe, les morceaux interprétés en allemand apportent d’ailleurs une dimension supplémentaire. Personnellement, j’aime beaucoup ce choix. Il donne à Supernova une identité européenne qui n’est ni artificielle ni revendiquée à grands cris. Il rappelle surtout que le jazz européen n’a aucune obligation d’imiter le jazz américain pour être international. L’Europe possède ses propres langues, ses propres histoires, ses propres sensibilités. Pourquoi faudrait-il les effacer pour être entendu ailleurs?

Au fond, Supernova est un album qui parle de plaisir, et je le dis comme un compliment. J’ai parfois le sentiment que le jazz contemporain se prend trop au sérieux, comme si la complexité constituait à elle seule une preuve de valeur. Une musique difficile n’est pas nécessairement une musique profonde. Manz semble avoir compris quelque chose d’essentiel : on peut être sophistiqué sans être inaccessible, complexe sans être froid, exigeant sans oublier le plaisir d’écouter.

Tout, dans cet album, contribue à maintenir l’auditeur en éveil : les grooves, les mélodies, les changements d’atmosphère et la diversité des collaborations. Le public n’est pas placé devant la musique comme devant une énigme qu’il faudrait résoudre. Il est invité à y entrer. Pour moi, c’est l’une des qualités majeures de Manz. Il ne simplifie pas nécessairement sa musique pour séduire. Il lui donne suffisamment de vie pour que l’on ait envie de la suivre.

Son parcours confirme cette ouverture. Il a travaillé avec Randy Brecker, Nils Landgren et Thomas Quasthoff, ainsi qu’avec les big bands de la WDR et de la SWR. Il apparaît également sur certaines des plus grandes scènes allemandes comme invité spécial du groupe de Sarah Connor. Ce parcours pourrait sembler dispersé. Chez Manz, il donne plutôt l’impression d’une formation accélérée. Chaque environnement musical lui apporte quelque chose et, surtout, semble élargir son champ de possibilités.

Jakob Manz est déjà un nom important de la scène jazz allemande. J’irais plus loin: il est en train de devenir une figure importante du jazz européen. Il possède la technique, bien sûr, mais surtout cet instinct beaucoup plus difficile à acquérir. L’instinct de la scène, celui du public, celui qui permet de savoir quand une musique doit rester dans sa trajectoire et quand elle doit prendre un virage.

C’est également ce qui rend Supernova intéressant au-delà de sa qualité musicale immédiate. L’album ressemble presque à une photographie prise à un moment particulier d’une carrière qui ne fait que commencer. Chaque collaboration révèle une facette différente de Manz, tandis que le contexte du concert donne à l’ensemble une énergie que l’on ne peut pas fabriquer en studio. On entend un musicien déjà affirmé, mais on entend aussi quelqu’un qui cherche encore.

Et c’est probablement ce qui m’enthousiasme le plus. Jakob Manz ne donne pas l’impression d’avoir terminé son apprentissage. Il expérimente encore, rencontre de nouveaux musiciens et élargit son vocabulaire. Je préfère écouter un artiste qui cherche encore à celui qui pense avoir déjà trouvé toutes les réponses. Les grandes carrières sont rarement intéressantes lorsqu’elles suivent une ligne droite. Elles le deviennent lorsqu’elles prennent des risques.

Jakob Manz n’est donc pas simplement un jeune saxophoniste venu démontrer qu’il sait jouer. Il est en train de devenir un artiste qui a quelque chose à dire. Et cet album rend cette évolution de plus en plus difficile à ignorer. Nous avons besoin de musiciens capables de respecter l’histoire du jazz sans en devenir prisonniers, capables d’être sophistiqués sans devenir hermétiques, et surtout capables de comprendre qu’un public n’est pas l’ennemi de la musique sérieuse. Il en est une partie essentielle.

Pour moi, Supernova est ainsi davantage qu’un très bon album enregistré en public. C’est le témoignage d’un artiste qui commence déjà à prendre sa place sur la scène européenne tout en nous laissant une question passionnante : jusqu’où peut-il aller? À vingt-cinq ans, Jakob Manz a déjà beaucoup accompli, mais il donne surtout l’impression que le meilleur reste à venir. Ce que nous entendons est impressionnant, mais rien ne semble définitif. Au contraire, cette musique donne le sentiment d’assister aux premières étapes de quelque chose de beaucoup plus grand. Et si Supernova porte bien son nom, c’est probablementparce que Jakob Manz n’est pas encore arrivé au sommet de son énergie. Il est seulement en train de l’allumer.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 10th, 2026

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To buy this album

Website

The Jakob Manz Supernova Band:
Niko Zeidler,
tenor sax, flute
Maximilian Seibert, trumpet
Jonathan Böbel, trombone
Ferdinand Schwartz, keys, musical director
Bruno Müller, guitar
Thomas Stieger, bass
Roland Peil, percussion
Felix Lehrmann, drums

Special Guests:
Kinga Głyk,
bass
Max Mutzke, vocals
Michael Wollny, piano
Nils Landgren, trombone
Sarah Connor, vocals

01 Eyes of Crystals (Manz) 4:32
02 Island (Głyk, League & Williams) 6:07 feat. Kinga Głyk
03 Polygon (Wollny) 5:33 feat. Kinga Głyk, Michael Wollny, Nils Landgren
04 Peace (Silver) 5:17 feat. Michael Wollny
05 Mr. M (Landgren) 6:59 feat. Kinga Głyk, Michael Wollny, Nils Landgren
06 Welt hinter Glas * 5:48 feat. Max Mutzke
07 Forgotten World (Manz) 6:46
08 Ich wünsch dir (Connor, Kuhn & Schwizler) 5:34 feat. Sarah Connor

Recorded live on 27 January 2026 at the Alte Oper Frankfurt as part of Jakob Manz’s Jazz Residency
Recorded by Dominik Arnold
Mixed and mastered by Emanuel Uch
Musical director & live arrangements: Ferdinand Schwartz
Horn arrangements of Forgotten World & Island: Jakob Manz
Cover Art: Champagne Supernova (2025) by Jinjoon Lee. © Jinjoon Lee. Courtesy of Jinjoon Lee Studio