| Jazz, Smooth Funk |
Jackiem Joyner : La complexité d’un artiste, enfin révélée
Il est des artistes qui passent une vie entière à affiner une seule voix, et d’autres qui en portent plusieurs, changeant de registre selon le médium. Jackiem Joyner appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Pour certains, il est avant tout connu comme auteur de romans de science-fiction, un conteur attiré par les futurs imaginés, les réalités alternatives et la psychologie fragile des êtres humains évoluant dans des mondes complexes. Pour d’autres, en particulier les amateurs de jazz contemporain, il est un saxophoniste à la sonorité chaleureuse et précise, doté d’un parcours qui force discrètement le respect.
Au fil des années, le saxophone de Joyner s’est fait entendre aux côtés d’artistes devenus familiers des auditeurs de Bayou Blue Radio et bien au-delà: Angela Bofill, Najee, Jean Carne, Ronnie Laws, Keiko Matsui, Peter White, George Duke, parmi tant d’autres. Ces collaborations l’inscrivent solidement dans la lignée du smooth jazz moderne. Et pourtant, réduire Jackiem Joyner à cette seule étiquette serait passer à côté de l’essentiel.
À l’image de son travail littéraire, sa musique refuse l’enfermement. Si le smooth jazz est parfois accusé, non sans injustice, d’une certaine prévisibilité, Every Part Of Me apparaît comme une réponse délibérée à ce procès d’intention. Joyner puise dans un large spectre d’influences: le funk et le rock apportent leur énergie rythmique, la soul confère une profondeur émotionnelle, tandis que de subtiles influences folks affleurent dans le phrasé mélodique et la construction des morceaux. L’album se déploie moins comme une succession de titres calibrés pour la radio que comme un récit soigneusement ordonné, chaque piste révélant une facette supplémentaire de son créateur.
Ce sentiment de cohérence narrative n’a rien d’un hasard. On perçoit, dans la progression de l’album, l’esprit d’un romancier à l’œuvre. Les morceaux ne se contentent pas de se succéder: ils dialoguent entre eux. Des thèmes réapparaissent, des atmosphères évoluent, des tensions se résolvent. À l’heure des playlists et de l’écoute fragmentée dictée par les algorithmes, Every Part Of Me affirme discrètement l’album comme une forme en soi, une expérience conçue pour être vécue du début à la fin.
Ce disque marque également une étape importante dans la carrière de Joyner: il s’agit de sa première sortie chez Shanachie, un label dont la réputation dans le smooth jazz et les musiques voisines n’est plus à faire. Shanachie n’est pas seulement une maison accueillant des artistes confirmés; c’est souvent le lieu où les musiciens arrivent lorsque leur identité artistique s’est pleinement cristallisée. Son catalogue ressemble à une cartographie des voix les plus durables du genre, et l’arrivée de Joyner y apparaît à la fois légitime et parfaitement opportune.
Au moment de la signature, l’artiste ne cachait pas son enthousiasme: «Je suis vraiment heureux de collaborer avec Shanachie. Je suis convaincu que nous accomplirons de grandes choses ensemble.» Danny Weiss, vice-président du département Jazz A&R de Shanachie, apportait un éclairage révélateur: «Je connaissais déjà la magnifique sonorité de Jackiem et son talent musical exceptionnel, mais ce qui m’a vraiment impressionné, c’est l’ampleur et la richesse de sa production. C’est un talent immense.» L’accent mis sur la production est ici essentiel. Il ne s’agit pas simplement d’un excellent album de saxophone, mais d’un univers sonore pleinement abouti.
Ce qui distingue fondamentalement Every Part Of Me, toutefois, c’est sa transparence émotionnelle. Joyner décrit cet album comme le plus personnel de sa carrière, et l’affirmation résiste sans peine à une écoute attentive. «Pendant des années, j’ai montré au monde seulement ce que je pouvais gérer» confie-t-il, «Mais il arrive un moment où se cacher devient plus lourd que l’honnêteté. Cet album parle de moi, ouvrant la porte et laissant chaque partie de moi-même se révéler à la lumière. L’artiste, le père, le rêveur, l’homme qui reconstruit son cœur. Chaque partie de moi.»
Cette philosophie traverse tout l’album. Les arrangements sont élégants sans jamais être aseptisés, trouvant un équilibre rare entre sophistication rythmique et immédiateté mélodique. Le morceau-titre, «Every Part Of Me», s’impose comme un pivot central: nostalgique sans verser dans la complaisance, porté par un groove irrésistible qui semble taillé pour la scène. C’est le type de composition qui invite à la fois à l’introspection et au mouvement, un équilibre que peu d’artistes parviennent à atteindre avec autant de naturel.
Comparé aux albums précédents de Joyner parus chez Mack Avenue, ce disque marque une évolution nette. Chez Shanachie, le saxophoniste semble avoir trouvé son point d’équilibre artistique le plus abouti, entouré de collaborateurs qui comprennent non seulement son son, mais aussi son intention. Comme il le résume lui-même: «Every Part Of Me reflète parfaitement mon style et le cheminement que j’ai parcouru en tant qu’artiste pour arriver là où j’en suis aujourd’hui. Je reste fidèle à moi-même, à mon art et à mon son authentique de saxophoniste. Cet album témoigne de mon évolution.»
L’une des surprises de cet album réside également dans sa cohérence conceptuelle, qui évoque certaines grandes sorties du début des années 1980, une époque où les albums étaient pensés comme des voyages plutôt que comme des agrégats de contenus. On y perçoit, en filigrane, une discipline de séquençage rappelant les premiers albums de Michael Jackson, où le rythme, les contrastes et l’arc émotionnel comptaient autant que les titres phares. Joyner s’inscrit dans cette philosophie sans nostalgie, l’adaptant à un contexte jazz contemporain.
En définitive, Every Part Of Me s’impose comme bien plus qu’un simple album de smooth jazz. C’est une déclaration mûre et assumée d’un artiste qui a cessé de s’auto-censurer par confort ou par prudence. Le disque a toutes les chances de toucher un public bien plus large que celui du genre, séduisant celles et ceux qui recherchent sincérité, exigence artistique et courage de la complexité.
Jackiem Joyner, finalement, ne choisit plus entre ses identités. Il les laisse coexister, écrivain et musicien, architecte du groove et narrateur émotionnel. Et c’est précisément dans cette ouverture que réside la force tranquille de l’album.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, December 16th 2025
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Musicians :
Jackiem Joyner
Brian Simpson
Kyle Bolden
Kay-Ta Matsuno
Ray «The Weeper» Fuller
Jermone Randall
Brandon Harris
Thimoty Bayley Jr.
Gilbert Fambro
Tracklisting :
Boss
Where I Belong
Just Like That (Feat. Brian Simpson)
Begin Again
Here to Stay
Soul Connection
Every Part of Me
Never Letting Go
Endless Surrender
Silk
