Jabfung – In Real Life (FR review)

Self released – Street Date : June 5, 2026
Jazz

Jabfung, ou la quête d’humanité dans le vacarme numérique

Le collectif torontois Jabfung réunit des musiciens dont les parcours individuels sont déjà solidement établis. Mené par le contrebassiste Julian Anderson-Bowes et le batteur Anthony Fung, et enrichi par les talents du trompettiste Adam O’Farrill, du saxophoniste Luis Deniz et du pianiste Rafael Zaldivar, l’ensemble évolue à la croisée fascinante de l’écriture et de l’improvisation. O’Farrill, dont le travail se distingue depuis plusieurs années par une imagination débordante et une maîtrise technique remarquable, apporte à cette musique une liberté qui irrigue des compositions à la fois rigoureusement construites et résolument aventureuses.

À l’écoute de In Real Life, on a parfois l’impression de se tenir au cœur d’un carrefour urbain animé tout en demeurant seul avec ses pensées. Les couches rythmiques se superposent et se croisent, des fragments mélodiques surgissent avant de disparaître, et des tensions soudaines s’effacent pour laisser place à des moments d’une beauté saisissante. Cette musique exige une attention sincère. Elle ne cherche ni l’effet spectaculaire ni la démonstration de force, mais invite à une véritable implication de l’auditeur. Chaque geste musical semble participer à une conversation plus vaste, discrètement présente sous la surface.

Avec ce deuxième album, qui succède au très remarqué Epoch, Jabfung ne se contente pas de poursuivre une trajectoire prometteuse. Le groupe livre une réflexion sur ce que signifie créer ensemble à une époque dominée par les écrans, les algorithmes et les interactions virtuelles. Alors que le monde contemporain paraît souvent fragmenté et incertain, le jazz redevient ici un espace de questionnement. Non pas un lieu de réponses définitives, mais un terrain où les interrogations les plus complexes peuvent être explorées.

L’identité même de l’ensemble repose sur un dialogue fécond entre traditions musicales canadiennes et cubaines. Ce qui frappe immédiatement, tout au long de l’album, c’est l’intensité de la concentration collective. Chaque note compte. Chaque phrase semble avoir été pleinement assimilée avant d’être offerte au groupe. Bien qu’il s’agisse d’un enregistrement en studio, une énergie profondément vivante traverse les morceaux. La musique respire avec la spontanéité et la réactivité que l’on associe généralement à la scène.

Les huit compositions témoignent d’un véritable travail collectif. Anthony Fung signe cinq pièces tandis que Julian Anderson-Bowes en compose trois, établissant un équilibre qui permet à l’identité du groupe d’émerger naturellement. Cette alchimie se révèle particulièrement dans les échanges entre Luis Deniz et Adam O’Farrill. Leur dialogue musical impressionne par sa qualité d’écoute et le degré de confiance mutuelle qu’il manifeste, d’autant plus remarquable qu’une grande partie du répertoire a été développée en seulement deux journées de travail intensif. La présence d’O’Farrill possède également une dimension personnelle puisqu’elle ravive des liens noués plusieurs années auparavant avec Anderson-Bowes et Fung au sein du Monterey Youth Big Band et du Banff Centre for the Arts.

La cohérence de l’album doit aussi beaucoup à Rafael Zaldivar. Né à Cuba, le pianiste agit à la fois comme architecte et médiateur. Tantôt il stabilise l’ensemble grâce à des harmonies qui apportent un ancrage au milieu d’une grande complexité rythmique, tantôt il ouvre de nouvelles perspectives par des voicings subtils et des textures soigneusement choisies. Son jeu relie avec une remarquable fluidité les constructions rythmiques sophistiquées de Fung, les lignes de basse profondément ancrées d’Anderson-Bowes, les explorations de la trompette d’O’Farrill et les mélodies introspectives du saxophone de Deniz. Sans jamais chercher à dominer le discours, il contribue de manière décisive à la personnalité sonore du groupe.

In Real Life n’est pas un disque qui livre immédiatement tous ses secrets. Il demande du temps et récompense la patience. Les cinq musiciens possèdent une solide formation classique qui leur permet d’évoluer avec une apparente aisance dans une architecture rythmique et mélodique particulièrement élaborée. Pourtant, la complexité n’est jamais une fin en soi. Elle demeure au service de l’expression. Ceux qui accepteront de s’immerger dans cette musique découvriront peu à peu avec quelle fluidité les passages écrits se transforment en improvisations et comment les thèmes se développent avec une remarquable cohérence.

Cette démarche apparaît avec une force particulière dans «Methadone For Doomscrolling», l’une des pièces les plus marquantes de l’album. Son titre évoque directement le flot incessant d’informations qui caractérise notre époque. La musique répond à cette réalité par un mélange d’anxiété, d’urgence et de lucidité. Dès les premières mesures, des motifs rythmiques étroitement imbriqués créent une sensation de mouvement permanent teintée d’inquiétude. La trompette d’O’Farrill serpente à travers l’ensemble avec une énergie fébrile tandis que Deniz lui répond par des phrases qui semblent remettre en question chaque certitude musicale naissante. Sous cette conversation, Fung et Anderson-Bowes construisent une assise à la fois stable et instable, reflet fidèle de cette expérience contemporaine où l’hyperconnexion cohabite avec une forme d’épuisement émotionnel. Au fil des improvisations, les dissonances se résorbent progressivement pour laisser émerger des moments de lyrisme inattendus, comme de brèves éclaircies dans un paysage saturé de bruit.

Ces musiciens ne créent pas à l’écart du monde. Ils absorbent les tensions qui les entourent et les transforment en récits mélodiques et rythmiques à la fois rigoureusement construits et profondément personnels. La sincérité de leur démarche artistique ne fait aucun doute.

L’identité visuelle de l’album prolonge ces préoccupations. Imaginée par l’artiste Klara Vanzella Yang, la pochette représente une ville holographique suspendue dans un décor naturel minimaliste. L’image résume parfaitement la tension centrale qui traverse l’œuvre : la coexistence parfois inconfortable entre connectivité technologique et présence humaine. Une métaphore visuelle qui reflète les interrogations du disque sur nos manières de communiquer, de créer et de maintenir des liens dans un monde en mutation rapide.

À la manière des grandes œuvres théâtrales, In Real Life encourage l’introspection. L’album invite chacun à réfléchir à sa place dans une société souvent dominée par la distraction, la superficialité et la recherche permanente de réactions immédiates. Quelle place reste-t-il pour la réflexion dans une culture où le bruit l’emporte fréquemment sur la substance ? Comment préserver une véritable curiosité intellectuelle lorsque l’espace public semble accaparé par des certitudes proclamées avec assurance, parfois bien au-delà des domaines de compétence de ceux qui les énoncent ?

La force du projet réside précisément dans le fait qu’il ne se limite pas à poser ces questions. Par sa méthode même de création, il esquisse une réponse. Cette musique repose sur l’écoute plutôt que sur l’interruption, sur la collaboration plutôt que sur la compétition, sur la patience plutôt que sur l’immédiateté. Chaque intervention témoigne d’une volonté de laisser de l’espace à l’autre, de répondre avec attention plutôt que de réagir impulsivement. En ce sens, le fonctionnement collectif de Jabfung devient une réponse discrète mais puissante aux tensions culturelles que l’album met en lumière.

Ces préoccupations peuvent sembler éloignées des réalités quotidiennes. Pourtant, elles sont précisément ce qui confère à ce disque toute sa pertinence. On pourrait être tenté de voir dans ce projet un exercice d’abstraction artistique. Il n’en est rien. À une époque où le dialogue véritable devient de plus en plus difficile à préserver, In Real Life rappelle avec force l’importance de l’écoute, de la coopération et de l’engagement réfléchi. Son ambition est considérable, mais sa portée l’est tout autant. Ce type de recherche artistique n’apparaît plus comme un luxe. Il semble aujourd’hui plus nécessaire que jamais.

En transformant l’improvisation collective en modèle de compréhension mutuelle, Jabfung signe bien davantage qu’un remarquable album de jazz contemporain. Le groupe propose une méditation sur la présence, une défense de la relation humaine dans un monde toujours plus façonné par les médiations technologiques. C’est cette réussite qui confère à In Real Life une résonance dépassant largement le cadre du jazz et qui en fait l’un de ces rares disques dont la portée artistique et culturelle continue de se déployer bien après la dernière note.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, June 2nd, 2026

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Musicians :
Luis Deniz: Alto Saxophone
Adam O’Farrill
Rafael Zaldivar: Piano
Julian Anderson-Bowes: Bass
Anthony Fung: Drums

Track Listing :
Changes
Stronger Still
Respite Piano Smash
In Transit
Skander
Methadone For Doomscrolling
Future Tense
Woven

Recorded at Union Sound Company, Toronto ON 2025
Compositions by: Anthony Fung & Julian Anderson-Bowes
Mix & Mastered by: Chase Jackson
Videography by Thom Varey, Brittany Farhat and Matthew Fong
Video Produced and Edited by: Thom Varey
Graphic Design: Klara VY
Instagram: @jabfung
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