Isabelle Bodenseh – Dignity (FR review)

GLM Music – February 6, 2026
Jazz
Isabelle Bodenseh – Dignity

Trouver la joie dans la vulnérabilité: Dignity d’Isabelle Bodenseh réinvente le jazz à travers la flûte basse.

Certains albums s’annoncent par la virtuosité. D’autres arrivent à pas feutrés, demandant seulement du temps et de l’attention. Dignity, d’Isabelle Bodenseh, appartient résolument à cette seconde catégorie. Il ne cherche pas à forcer l’admiration; il la gagne patiemment, par le son, le souffle et une humanité jamais démonstrative.

Un dimanche matin, une tasse de Lavazza encore fumante à la main, tandis que le monde extérieur n’a pas encore émergé, je mets mon casque. Ce qui surgit d’abord, c’est le son d’une flûte basse: intense, profond, presque envoûtant. Il brouille la sensation inconfortable d’un matin qui commence trop tôt, la remplaçant par quelque chose de plus chaleureux, de plus posé. Comme chez de nombreux musiciens et compositeurs européens, l’intention est immédiatement lisible: nous sommes ici à la croisée du jazz, de la musique classique et d’une sensibilité folk. On pourrait parler d’un jazz à l’identité profondément européenne, narratif, contemplatif, et jamais effrayé par le silence.

Comprendre ce qui sous-tend Dignity rend son impact émotionnel impossible à ignorer. L’album est inspiré par la vie de Juliette, la fille d’Isabelle Bodenseh, lourdement handicapée. Pourtant, rien ici ne relève d’un récit tragique. Bodenseh transforme des moments de vulnérabilité, de résilience et de lien en un voyage musical d’une étonnante légèreté. Dignity ne présente pas la fragilité comme une faiblesse; il érige la dignité en force vivante: vibrante, joyeuse, tendre, parfois drôle, toujours habitée.

Le choix du format de la suite est décisif. Il offre à la compositrice l’espace nécessaire pour relier différents chapitres émotionnels en un arc narratif plus vaste, laissant la musique se déployer avec patience plutôt qu’urgence. Chaque mouvement existe en soi, tout en prenant pleinement son sens dans l’ensemble, à l’image des fragments d’une vie dont la cohérence n’apparaît qu’avec le recul.

Plus largement, cette musique apaisante se révèle bien plus intense qu’elle n’y paraît. Elle se dessine comme une toile d’expression libre, où chaque musicien apporte sa propre dimension, projette son imaginaire, et contribue à un humanisme profond, porté par une poétique résolument contemporaine. Ce n’est pas une musique qui cherche à impressionner par la complexité, mais une musique qui invite à entrer dans un espace émotionnel partagé.

Au cœur de l’album se trouve Juliette, un collage sonore saisissant mêlant improvisation à la flûte basse et fragments d’échanges familiaux. Le souffle de Juliette, un éclat de rire, les voix du mari et du fils de Bodenseh apportent à la musique une présence humaine d’une grande intimité. Ces éléments ne relèvent jamais de l’effet: ils s’intègrent organiquement au tissu musical, formant l’épilogue naturel vers lequel la suite conduit avec douceur.

Dignity est passionnant à plus d’un titre. L’un des plus frappants tient au choix de l’instrument. La flûte basse demeure rare dans ce type de formation, où la majorité des flûtistes privilégient la flûte traversière traditionnelle. Ici, elle occupe un rôle proche de celui d’un saxophone ténor: capable de rondeur et de douceur, mais aussi de traits plus incisifs, voire d’une coloration presque ethnique. Bodenseh en exploite toute la palette expressive, faisant de la flûte à la fois un socle et une voix narrative.

Au-delà de son identité sonore, Dignity pose une question essentielle: qu’est-ce qui mine la dignité humaine, et comment la préserver? À travers des ouvertures lyriques, une énergie rythmique maîtrisée, des moments de contemplation sereine et des interactions musicales vives, Bodenseh suggère que la connexion humaine peut transcender la rigidité des systèmes et des institutions. En filigrane, l’album dialogue ainsi avec des enjeux sociétaux plus larges, le handicap, le soin, l’autonomie, et les structures souvent impersonnelles qui organisent nos vies, sans jamais verser dans le discours démonstratif.

«Cette musique est née de moments vécus, certains exaltants, d’autres plus difficiles, mais toujours en mouvement», explique Bodenseh. «Elle n’est pas tragique. Elle est pleine de vie.» Cette philosophie irrigue chaque note de l’album.

Cette humanité constitue sans doute la signature la plus évidente de Dignity, mais elle est loin d’en être la seule qualité. Sous son apparente douceur se cache une musique intellectuellement bien plus complexe qu’il n’y paraît. Bodenseh y affirme déjà une identité artistique forte, portée par une maîtrise remarquable de son instrument. Elle façonne les univers sonores avec une précision souveraine, laisse respirer les compositions et accorde un espace généreux à chaque instrumentiste. Il en résulte une forme d’osmose au sein de l’ensemble, renforçant la poésie et la fluidité de la démarche.

Qu’on ne s’y trompe pas: cette musique est exigeante. Sa complexité ne tient pas à une virtuosité démonstrative, mais à un équilibre subtil entre structure et liberté, intimité et abstraction, récit personnel et expression collective. À considérer l’ambition artistique de Dignity, le respect ne s’adresse pas seulement à sa thématique, mais aussi aux qualités d’Isabelle Bodenseh comme instrumentiste et comme compositrice.

Pour celles et ceux qui aiment être surpris par des projets à la fois profondément humains et artistiquement rigoureux, Dignity n’est pas seulement un album recommandé. C’est une invitation: à écouter autrement, à envisager la vulnérabilité comme une force, et à redécouvrir la dignité non comme un concept abstrait, mais comme une réalité vivante, respirante.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 12th 2026

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Website

 

Musicians :
Isabelle Bodenseh | Flutes
Thomas Bauser | Hammond Organ
Johannes Maikranz | Guitar
Lars Binder | Drums

Track Listing:
Part I – Prolog
Part II – Sospeso
Part III – Tempesta
Part IV – Kantilene
Part V – Verve
Masha
Fly High
Juliette
Masha (Lars Binder)
Fly High (Isabelle Bodenseh)
Juliette (Isabelle Bodenseh & Johannes Maikranz)

Background info/ Liner Notes:
Production: Isabelle Bodenseh
Composition & Arrangements: Isabelle Bodenseh, Johannes Maikranz, Lars Binder
Recording, Mix & Mastering
Recording: 2.-6. February 2025,
Klaus Genuit, Hansahausstudios, Bonn