| Jazz |
Résumé: Avec Oracles, la pianiste et compositrice Helen Sung fusionne la puissance du big band, la rigueur de l’écriture classique et une profonde mémoire émotionnelle dans un hommage ambitieux à ses maîtres, tout en redéfinissant les contours du jazz orchestral contemporain.
Oracles, de Helen Sung, transforme le big band en un puissant travail de mémoire et de réinvention
Pour comprendre la naissance de ce projet, il faut remonter à 2016. Cette année-là, les lumières du Jazz at Lincoln Center baignaient la salle d’une atmosphère particulière, ce mélange de concentration et d’attente qui accompagne les grandes soirées de jazz américain. L’institution avait alors commandé un arrangement pour grand orchestre de «Four By Five», composition du légendaire McCoy Tyner, destiné à être interprété par le Jazz at Lincoln Center Orchestra. Helen Sung joua cette pièce avec l’ensemble lors d’un concert ensuite publié, en 2017, sur l’album live A Handful of Keys chez Blue Engine Records. Presque dix ans plus tard, cette première expérience orchestrale apparaît moins comme une étape isolée que comme le point de départ d’un chemin artistique aujourd’hui pleinement accompli.
Il n’est donc guère surprenant de retrouver la signature de Wynton Marsalis dans les notes accompagnant Oracles. Le directeur artistique du Jazz at Lincoln Center Orchestra y décrit avec justesse l’ampleur du talent de Sung et la singularité de sa voix musicale :
«Helen Sung incarne avec éclat ce parcours héroïque vers l’accomplissement de soi à travers l’art du jazz. Comme soliste, arrangeuse, compositrice et cheffe d’orchestre, elle a développé un langage musical d’une richesse remarquable, mêlant profondeur, virtuosité, liberté et humanité, autant de qualités qui définissent l’essence même du grand jazz. Chaque détail subtil qui façonne l’identité de cette musique est ici représenté avec soin et intelligence. C’est précisément ce qui fait de cet album une expérience d’écoute si exceptionnelle. Le reste appartient à l’auditeur.»
Ce qui frappe immédiatement chez Helen Sung est sa capacité presque déconcertante à faire dialoguer jazz et musique classique jusqu’à effacer leurs frontières. Les arrangements d’Oracles impressionnent par leur densité, leur précision architecturale et leur maîtrise des dynamiques orchestrales. Rien n’y semble laissé au hasard. Chaque entrée instrumentale, chaque respiration harmonique, chaque montée de tension paraît pensée avec la minutie d’un horloger. Pourtant, cette sophistication ne fige jamais la musique. L’album demeure vivant, mobile, profondément habité par une pulsation émotionnelle qui empêche l’ensemble de sombrer dans la démonstration technique.
L’inspiration du projet s’enracine dans une époque troublée, marquée par les fractures sociales, les certitudes agressives et l’effritement progressif de certaines valeurs collectives. C’est de cette tension contemporaine qu’émerge Oracles, premier véritable projet big band de la pianiste et sans doute l’une de ses déclarations artistiques les plus ambitieuses.
Bien plus qu’un simple disque de jazz orchestral, l’album se présente comme une galerie de portraits musicaux dédiée à celles et ceux qui ont façonné Sung humainement autant qu’artistiquement. On y entend l’ombre bienveillante de figures majeures comme Clark Terry, Ron Carter, Jimmy Heath, Wayne Shorter, Barry Harris, Kenny Barron, Herbie Hancock ou encore Sir Roland Hanna. Tous furent ses mentors lorsqu’elle intégra la première promotion du Thelonious Monk Institute of Jazz Performance, devenu depuis le Herbie Hancock Institute of Jazz. Le projet a également bénéficié d’une prestigieuse bourse de la John Simon Guggenheim Memorial Foundation obtenue par Sung en 2021, avec le soutien du New York State Council on the Arts.
Plusieurs passages révèlent à quel point Helen Sung maîtrise les possibilités émotionnelles de l’écriture pour grand ensemble. Certaines séquences prennent une ampleur presque cinématographique avant de se replier vers des échanges beaucoup plus intimes entre le piano et les cuivres. Ailleurs, les sections de cuivre surgissent avec une puissance impressionnante avant de se dissoudre dans des harmonies d’une délicatesse inattendue. Même les auditeurs peu familiers du jazz orchestral contemporain percevront le soin apporté aux mouvements de tension et de relâchement qui traversent le disque. Chaque composition semble dialoguer avec les autres dans une réflexion continue sur la mémoire, la transmission et l’identité artistique.
Et pourtant, malgré la gravité des thèmes abordés et l’exigence de son écriture, Oracles ne se laisse jamais envahir par l’obscurité. Une forme d’optimisme traverse l’album, parfois discrète, parfois éclatante. Les années passées par Sung dans l’orbite du Jazz at Lincoln Center se ressentent dans la clarté des lignes mélodiques et dans cette manière très maîtrisée de mettre en lumière tel instrument ou telle voix au moment exact où l’émotion l’exige. On devine également l’influence de Wynton Marsalis, non comme une présence écrasante mais comme une référence discrète en matière de discipline orchestrale et de narration musicale.
L’album pourrait cependant diviser. Les amateurs d’un jazz plus classique ou plus conservateur risquent d’être déroutés par certaines audaces harmoniques et par l’ampleur presque cinématographique des arrangements. À l’inverse, les auditeurs ouverts aux formes contemporaines du grand ensemble y trouveront probablement une œuvre fascinante, capable de concilier respect de la tradition et désir constant d’exploration.
En filigrane, Oracles interroge aussi la place du big band dans la culture contemporaine. Depuis plusieurs décennies, le jazz pour grand orchestre oscille souvent entre patrimoine figé et exercice académique admiré davantage pour sa complexité que pour son impact émotionnel. Helen Sung refuse ces deux impasses. Son écriture assume l’héritage des maîtres tout en cherchant quelque chose de plus fluide, de plus moderne et de profondément personnel. Elle appartient à cette génération de compositeurs convaincus que le big band peut encore surprendre, questionner et éclairer les angoisses du présent sans renier la richesse de son histoire.
Pour ceux qui découvriraient Helen Sung avec cet album, difficile de ne pas recommander une exploration plus large de sa discographie. On y découvre une artiste capable de naviguer avec une rare aisance entre sophistication intellectuelle et immédiateté émotionnelle, entre discipline et imagination. Oracles n’est pas seulement un album hommage ni une démonstration de virtuosité orchestrale. Il donne surtout l’impression d’assister au moment précis où une musicienne atteint un nouveau sommet créatif tout en restant profondément fidèle à la lignée qui a façonné sa voix.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, May 27th, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Trumpets & Flugelhorns:
Tatum Greenblatt (lead)
Mike Rodriguez
Alex Norris
Nathaniel Williford
Trombones:
James Burton III (lead)
Sara Jacovino
Willie Applewhite
Gina Benalcázar (bass)
Saxophones:
Dave Pietro (lead alto & doubles)
Alejandro Aviles (alto 2 & doubles)
John Ellis (tenor 1 & doubles)
Nicole Glover (tenor 2 & doubles)
Andrew Gutauskas (Bari & Bass Clarinet)
Rhythm:
Piano – Helen Sung
Bass – Vicente Archer
Drums – Adam Cruz
Percussion – Samuel Torres
Conducted by Alan Ferber
Track Listing :
- Convergence [4:58]
- Samba da Gumz [0:59]
- Positively C.T. (for Clark Terry) [6:44]
- Diana [3:48]
- Wayne’s World (for Wayne Shorter) [6:25]
- Mr. Virtuoso (for Ron Carter) [4:40]
- R.J. [1:35]
- A Little Bird Watchin’ (for Jimmy Heath) [5:44]
- Pianism: I. Barry Harris [5:21]
- Pianism: II. Kenny Barron [4:46]
- Pianism: III. Herbie Hancock [4:10]
- Peace [3:40]
PRODUCTION:
Produced by Helen Sung
Sunnyside Records: Catalog #SSC1799
Recorded February 12 and 13, 2024 by Todd Whitelock at Sear Sound, NYC
Mixed by Brian Montgomery
Mastered by Mark Wilder
Cover Photograph by Evelyn Freja
Cover Concept by Brian Wittman, Design by Wittman, Sung, and Kevin Lovejoy
Graphic Design by Christopher Drukker