Heisenberg Uncertainty Players – Return To The Enchanted Forest (FR review)

Huplayers – Street date : January 26, 2026
Jazz
Heisenberg Uncertainty Players - Return To The Enchanted Forest

Là où le jazz rencontre la forêt enchantée: plongée dans l’univers visionnaire de John Dorhauer.

Écouter cet album tient moins de l’expérience du concert que de l’entrée dans une forêt enchantée. Dès les premières mesures, la musique invite l’auditeur à pénétrer dans un monde soigneusement façonné, un espace où le jazz glisse naturellement vers le folk, l’écriture classique et des atmosphères cinématographiques, porté autant par le sens du récit que par le rythme ou la forme. Ce qui se déploie n’est pas une simple suite de morceaux, mais un paysage sonore cohérent, animé par la curiosité, l’imaginaire et un discret sentiment d’émerveillement.

Au cœur du projet se trouvent les compositions originales de John Dorhauer, interprétées par le HUP, un ensemble réunissant certains des musiciens de big band les plus accomplis de la région de Chicago. Depuis quinze ans, le groupe s’est imposé comme un pilier de la scène musicale locale, avec plus de deux cents concerts à son actif dans les salles les plus importantes de la ville. Son ambition artistique a été reconnue à travers plusieurs subventions de l’Illinois Arts Council destinées à des projets d’enregistrement, ainsi qu’une invitation à se produire lors du Ear Taxi International Festival en 2021, un signe fort de sa pertinence dans le paysage de la création musicale contemporaine.

Pourtant, le terme même de «big band» ne rend que partiellement compte de ce qui se joue ici. Si certaines séquences rythmiques évoquent par moments l’énergie et la propulsion propres à la tradition, l’écriture de Dorhauer pousse constamment l’ensemble vers quelque chose de plus proche d’un orchestre, au sens le plus large du terme. Les arrangements privilégient la couleur, la texture et le développement sur la durée, plutôt que la démonstration par sections, et les musiciens y répondent avec une précision et une finesse que l’on associe plus volontiers à des contextes chambristes ou symphoniques.

Cette démarche inscrit Dorhauer dans une lignée de compositeurs ayant élargi le vocabulaire expressif des grandes formations de jazz. Duke Ellington fut l’un des premiers à traiter le big band comme un orchestre personnalisé, écrivant non pour des sections mais pour des voix individuelles, façonnant le timbre avec autant de soin que l’harmonie. Plus tard, Gil Evans brouilla les frontières entre ensemble de jazz et écriture orchestrale, introduisant des formes ouvertes, des espaces de respiration et une ambiguïté héritée autant de la musique classique moderne que du swing. Plus récemment, Maria Schneider a poursuivi cette évolution en concevant des œuvres de grande envergure où l’orchestration, la narration et l’architecture émotionnelle priment sur les formats traditionnels du jazz.

La musique de Dorhauer dialogue clairement avec cet héritage tout en traçant sa propre trajectoire. Sa formation classique se manifeste dans la clarté structurelle et l’équilibre orchestral des compositions, mais elle est animée par une imagination vagabonde et ludique. Au fil de l’album, l’auditeur est entraîné dans une succession de petites aventures, des tableaux sonores qui se déploient dans un esprit de découverte. L’expérience prend parfois des allures de conte, comme si des guides invisibles accompagnaient l’oreille d’une clairière sonore à une autre, toujours inattendue.

Ces parcours débouchent souvent sur des passages d’un lyrisme saisissant: jazzifiés, romantiques, subtilement poétiques. Loin d’être de simples ornements, ils constituent des éléments essentiels de la logique émotionnelle de l’album et contribuent à une écoute qui devient de plus en plus captivante à mesure que l’on y revient.

Le travail du HUP dans son ensemble prolonge cette dynamique exploratoire. L’ensemble est reconnu pour ses concerts thématiques ambitieux, consacrés aussi bien à l’histoire des boys bands qu’au heavy metal, au blues, aux musiques populaires des années 1990, aux bandes originales de films ou encore aux mouvements symphoniques. Les compositions originales de Dorhauer s’inscrivent fréquemment dans des cadres tout aussi inventifs, comme The Basketball Suite, inspirée de différents aspects de la NBA contemporaine, ou We Tear Down Our Coliseums, une œuvre multimédia en neuf mouvements rendant hommage à des stades de baseball aujourd’hui disparus.

Tout au long de cet album, les musiciens, impressionnants tant par leur maîtrise technique que par leur sens musical, semblent prendre un plaisir évident à l’espace d’expression offert par l’écriture de Dorhauer. Leurs interprétations témoignent non seulement d’une grande virtuosité, mais aussi d’un engagement collectif profond dans les exigences narratives et texturales de la musique. Le son d’ensemble qui en résulte échappe constamment à toute définition figée.

Après plusieurs écoutes, la question s’impose naturellement: le HUP est-il un big band, un orchestre, ou quelque chose d’entièrement différent? La fusion des genres opérée par Dorhauer rend la réponse volontairement insaisissable. Mais cette incertitude est sans doute au cœur du projet. L’art, dans ce qu’il a de plus vivant, bouscule les catégories, interroge les évidences et invite à entendre autrement des formes que l’on croyait familières. À ce titre, John Dorhauer apparaît non seulement comme un compositeur accompli, mais comme une figure véritablement visionnaire, élargissant les possibles de la musique pour grand ensemble avec imagination, rigueur et une passion manifeste.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 19th 2026

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Website

 

Heisenberg Uncertainty Players are:

SAXES: Natalie Lande, Kelley Dorhauer, Sam Pilnick, Matt Zmuda, James Baum
TROMBONES: Michael Nearpass, Joshua Torrey, Andrew Meyer, Dan DiCesare
TRUMPETS: Grace Mulvey, Jonathan McQuade, Bennett Heinz, Emily Kuhn
RHYTHM SECTION: Chris Parsons (guitar), Stuart Seale (piano), Dan Parker (bass), Ethan Bouwsma (drums)
DIRECTOR: John Dorhauer

Track Listing :
Catalpa
I Want It That Way
Canyonero
Alright
Echolocation
Hold On
At What Point Does A Pillow Become A Cushion?
Threshold