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Peu de contrebassistes dans le jazz contemporain conjuguent avec autant de conviction stature internationale, ambition compositionnelle et autorité mélodique que Harvie S. Ancien Jazz Ambassador pour les États-Unis, artiste en tournée à travers l’Europe et l’Asie du Sud-Est, co-leader du groupe influent Double Image, qui a enregistré pour ECM Records et Enja Records, Harvie S apporte à Bright Dawn des décennies d’expérience internationale. Pourtant, cet album n’a rien d’un regard rétrospectif. Il s’agit d’une œuvre tournée vers l’avant, une méditation sur la narration, la texture et le rôle évolutif de la contrebasse dans le jazz moderne.
Dès les premières mesures, le disque impose un langage à la fois contemporain et solidement ancré dans la tradition. Les lignes mélodiques sont amples sans jamais sombrer dans l’emphase; les structures rythmiques se déplacent subtilement, s’étirant parfois au-delà des carrures attendues, se resserrant ailleurs dans des pulsations nettement définies. Ce qui frappe n’est pas une complexité ostentatoire, mais une véritable maîtrise architecturale. Les thèmes se déploient avec patience, se fragmentent en dialogues improvisés, puis se recomposent avec une logique presque inévitable.
L’ensemble, soigneusement choisi, d’une grande réactivité, aborde cette matière avec assurance. Il ne s’agit pas de musiciens affrontant une difficulté, mais d’un collectif qui évolue avec une fluidité naturelle. Les couleurs harmoniques sont explorées plutôt qu’énoncées. Les dynamiques respirent, se déploient et se retirent organiquement. L’écoute mutuelle, nourrie par des années de scène et de pratique, permet à la vision du compositeur de s’exprimer pleinement.
Souvent associé à l’esthétique épurée d’ECM, Harvie S dépasse ici la simple atmosphère pour affirmer une écriture plus structurée. Il ne s’agit pas d’un lyrisme ambient, mais d’une forme de fusion acoustique pensée, synthèse de tradition jazz, d’intimité chambriste et d’élasticité rythmique. Les passages écrits se dissolvent dans l’improvisation avec une fluidité telle que les frontières deviennent poreuses. L’album se révèle pleinement à l’écoute répétée.
La relecture de “Humpty Dumpty” de Chick Corea en offre un exemple éclairant. Plutôt que de traiter l’œuvre comme un simple standard, Harvie S la reconfigure. Les contours familiers subsistent, mais des inflexions de tempo et de subtiles modifications harmoniques déplacent son centre de gravité émotionnel. La contrebasse ne se contente pas d’ancrer l’ensemble: elle dialogue, oriente, parfois déstabilise avant de rétablir l’équilibre. C’est une interprétation qui relève de l’appropriation créatrice.
Les passages en solo constituent parmi les moments les plus saisissants du disque. Harvie S y démontre une capacité rare à conjuguer maîtrise technique et clarté narrative. Les lignes pizzicato affirment une présence puissante et directe; les séquences à l’archet déploient une ampleur presque orchestrale. Il passe de la profondeur grave à des harmoniques suspendues avec une lenteur maîtrisée, laissant le silence agir comme ponctuation structurelle. La contrebasse devient ici protagoniste.
Cette dimension narrative atteint son apogée lorsque le compositeur prend l’archet sur “Navalny”. La pièce se développe comme un monologue intérieur, presque cinématographique. Les longues tenues créent une tension contenue, soutenue par un mouvement harmonique retenu. L’émotion y est palpable, mais jamais démonstrative. Une forme de contemplation s’impose, celle de la perte, de la résistance, peut-être même des forces élémentaires. Le vent, l’eau, la lumière semblent affleurer sans jamais être illustrés.
Ce qui définit finalement Bright Dawn, c’est la clarté d’intention. Chaque motif semble pesé, chaque déplacement rythmique porteur de sens. Pourtant, l’album n’a rien d’académique. On peut en suivre simplement les lignes mélodiques et y trouver un plaisir immédiat. Mais une écoute plus attentive révèle des conversations souterraines, contrechants discrets, tensions rythmiques qui se résolvent à longue portée.
Harvie S ne cherche pas à impressionner; il fait confiance à l’auditeur. Cette confiance constitue peut-être le geste le plus fort du disque. À l’heure de la saturation sonore et de l’urgence permanente, Bright Dawn revendique la patience, l’attention, l’écoute profonde. Il rappelle que la contrebasse, souvent reléguée au rôle de fondation, peut aussi devenir conscience de l’ensemble.
Ce n’est pas seulement une démonstration de maîtrise. C’est l’affirmation que le jazz, dans sa vitalité la plus authentique, demeure un art de la structure autant que du récit, une émotion façonnée par le dessein. Ici, Harvie S en trace les contours avec une précision sereine et une autorité sans emphase.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 25th 2026
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Musicians :
Harvie S – double bass
Peter Bernstein – electric guitar (1,2,3,5,8,9)
Miki Hayama – piano (4,6-8,10), Fender Rhodes (1,9), synthesizer (1)
Matt Wilson – drums
Track Listing:
1 Ghosts of Havana 6:47
2 Devil May Care 5:21
3 Waltz for Vartan 5:28
4 Navalny 4:02
5 I’ve Got Rhythm and Blues 4:04
6 Yukimi’s Song 4:51
7 Humpty Dumpty 3:54
8 The Truth 5:41
9 Voice in the Sky 5:12
10 Swithering 4:59
(1,3-6,8-10) by Harvie S (Ondine Music, ASCAP)
(2) by Bob Dorough (Sincere Music Co, BMI)
(7) by Chick Corea (Universal Music Corporation, ASCAP
Production Info:
Produced by Harvie S
Recorded & mastered by Dave Kowalski at Teaneck Sound
Recorded on October 28, 2024
Mixed by Dave Kowalski & Harvie S
Cover photo by Yukimi
All other photos by Nick Carter
Cover design & layout by John Bishop
