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Même si l’on retrouve encore quelques traces de musique latine dans la musique de Gretchen Parlato, elle est de ces artistes qui savent parfaitement se réinventer, et The Wise Ones en est une nouvelle preuve. Cette fois, l’atmosphère est beaucoup plus ancrée dans le jazz contemporain, avec autour d’elle des personnalités remarquables comme Robert Glasper, Alan Hampton et Becca Stevens. Leur présence donne au disque une dimension différente de celle à laquelle Parlato nous avait habitués. Et, pour une fois, nous avons droit à un peu de Robert Glasper, ce qui, pour ceux qui, comme moi, n’ont jamais vraiment réussi à mettre la main sur ses albums, n’est pas rien. Mais au-delà de cette petite satisfaction personnelle, sa présence dit quelque chose d’important sur la direction prise par Parlato. Elle ne cherche pas simplement à revisiter son passé. Elle cherche de nouvelles conversations musicales avec des artistes qui sont eux-mêmes devenus des références.
Il faut se rappeler qu’à partir de 2009, Gretchen Parlato a publié deux albums, In a Dream et The Lost and Found, qui ont contribué à redéfinir les possibilités du jazz vocal dans l’ère post-millénaire. Elle y avait construit un langage très personnel, capable de puiser aussi naturellement dans le jazz que dans le R&B, la soul, la pop ou la musique brésilienne, sans jamais donner l’impression de forcer ces influences. Parlato appartenait à cette génération de musiciens qui avaient compris que les anciennes frontières entre les genres devenaient artificielles. Sa musique n’avait pas à choisir entre jazz et musique populaire puisqu’elle pouvait exister naturellement dans les deux mondes. Cette approche a influencé toute une génération d’artistes. Avec The Wise Ones, Parlato montre surtout qu’elle n’a aucune intention de rester immobile.
Il y a d’ailleurs quelque chose dans ce disque qui me rappelle l’esprit de Doo-Bop de Miles Davis. Davis regardait alors vers des musiques que certains amateurs de jazz traditionnel ne considéraient pas forcément comme celles de l’avenir. Parlato prend évidemment une route très différente, mais on retrouve un même instinct. Elle cherche des musiciens qui ont leur propre langage, des artistes dont le travail est devenu une référence parce qu’ils ont quelque chose à dire. Elle ne collectionne pas les grands noms. Elle réunit des personnes dont les parcours ont quelque chose à se dire. C’est une différence essentielle. The Wise Ones ne ressemble jamais à un disque qui chercherait désespérément à prouver qu’il est contemporain. Il ressemble plutôt à une artiste qui a conservé quelque chose de beaucoup plus important : la curiosité.
Le cercle des collaborateurs est relativement intime, mais les relations qui existent derrière cette musique remontent parfois à plus de vingt ans. Robert Glasper, Gerald Clayton, Alan Hampton et Mark Guiliana reviennent ainsi dans l’univers de Parlato. Ce genre d’histoire ne peut pas être fabriqué en studio. Lorsque des musiciens se connaissent depuis aussi longtemps, ils développent une autre manière de s’écouter. Ils savent quand jouer, quand se retirer et surtout quand laisser de l’espace. Il y a moins besoin de démontrer ce que l’on sait faire puisque chacun connaît déjà les possibilités des autres. Parlato parle de ces musiciens avec la chaleur que l’on réserve à des amis plutôt qu’à de simples collaborateurs, et cette dimension humaine s’entend sur tout l’album. Leurs vies, leurs voyages, leurs collaborations et leur volonté de continuer à se remettre en question nourrissent la musique. C’est aussi ce qui rend The Wise Ones profondément intime.
Cette sincérité devient particulièrement importante lorsqu’on regarde la manière dont les voix sont aujourd’hui traitées dans la musique contemporaine. Nous vivons dans une époque où la technologie peut finir par faire disparaître l’être humain derrière le microphone. Effets, corrections, couches successives et production excessive donnent parfois l’impression que l’on cherche davantage à fabriquer une voix qu’à l’écouter. Parlato fait exactement l’inverse. Elle ne cache pas sa voix derrière la production. Une réverbération légère suffit à lui donner quelque chose d’aérien, presque sans poids, sans lui retirer son humanité. On entend encore la sensibilité. On entend encore la personne. Et c’est précisément pour cette raison que cela fonctionne.
Parlato n’a pas besoin de surchanter. Elle ne cherche pas à démontrer sa technique à chaque occasion. Sa voix respire et devient une partie des arrangements au lieu de les dominer. À une époque où tant de musiques veulent rendre chaque chose plus grosse, plus forte et plus spectaculaire, il y a quelque chose de presque courageux à faire confiance à la simplicité. On confond souvent simplicité et manque d’ambition. Pourtant, il n’y a rien de simple dans le fait de savoir exactement ce qu’il ne faut pas ajouter.
Alan Hampton, chanteur, multi-instrumentiste et auteur-compositeur, qui coproduit l’album avec Parlato, apporte une autre clé. Les chansons ont été écrites à des moments très différents de leurs vies. Certaines sont récentes, d’autres remontent à près de vingt ans. Parlato a eu la belle idée de réunir ces différentes périodes dans une œuvre qui parle du temps, de l’amour, de la perte et de l’évolution personnelle, tout en respectant l’histoire commune de ces musiciens. Le résultat est profondément humain. Parlato ne triche pas. Elle se présente telle qu’elle est et laisse la sensibilité de sa voix rester audible. Elle revient ainsi à l’une des bases de l’art : lorsque l’émotion est déjà là, il n’est pas nécessaire de la fabriquer.
L’élégance de The Wise Ones apparaît surtout après plusieurs écoutes. Le disque peut sembler simple au premier abord, mais les arrangements révèlent progressivement leurs secrets. Ils sont clairs, transparents, presque évidents, mais un travail considérable se trouve derrière cette apparente simplicité. Un petit mouvement entre deux musiciens devient perceptible, un détail rythmique prend un autre sens, une texture presque invisible commence à modifier notre manière d’entendre un morceau. C’est le genre d’album qui récompense l’écoute véritable, et cela devient aujourd’hui assez rare.
On peut se perdre dans The Wise Ones en voyage, en voiture, tard dans la nuit ou simplement en rêvant. On peut l’écouter sans chercher à tout analyser et découvrir malgré tout quelque chose de nouveau à l’écoute suivante. C’est l’un de ses plaisirs. Parlato laisse suffisamment d’espace pour que l’auditeur puisse apporter sa propre imagination à la musique. De mon point de vue, c’est un album pour ceux qui apprécient encore la beauté, les bons musiciens et la musique faite avec soin. Il ne cherche pas à impressionner avec des effets inutiles ou des démonstrations techniques. Son ambition est plus subtile : créer un espace sonore dans lequel on peut rester un moment.
C’est aussi ce qui rend le disque presque hypnotique. Plus on l’écoute, plus la simplicité apparente laisse apparaître l’intelligence des arrangements et la sensibilité des musiciens. Gretchen Parlato a déjà démontré qu’elle savait faire avancer le jazz vocal. Avec The Wise Ones, elle semble moins intéressée par le fait de prouver quelque chose que par celui de continuer son chemin. Certains aimeront immédiatement ce disque, d’autres auront besoin de temps. Je pense que c’est parfaitement acceptable. Un artiste qui cherche à satisfaire tout le monde finit souvent par perdre la personnalité qui rendait justement sa musique intéressante. Parlato prend le risque inverse. Elle fait un album intime, qui ne crie pas et ne cherche pas à s’imposer. Il attend simplement d’être écouté.
C’est finalement ce qui rend The Wise Ones aussi séduisant. Dans un monde musical de plus en plus obsédé par les effets, la vitesse et l’impact immédiat, Gretchen Parlato propose quelque chose de beaucoup plus difficile à fabriquer : la sincérité. Sa voix reste humaine, ses musiciens restent des musiciens plutôt que des éléments décoratifs et les arrangements laissent suffisamment de place pour que nous puissions encore rêver. On peut analyser cet album, profiter simplement de son atmosphère ou se laisser porter quelque part à l’intérieur de sa propre tête. Pour moi, c’est là que The Wise Ones réussit véritablement. C’est un album magnifiquement réalisé, profondément intime et discrètement ambitieux. Et après plusieurs écoutes, ce qui semblait d’abord retenu finit par devenir impossible à ignorer.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 7th, 2026
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Tracklist:
01 Capricorn (feat. Alan Hampton)
02 Never Come Down (feat. Meshell Ndegeocello & Mark Guiliana)
03 Rainbow
04 The Wise Ones (feat. Amber Navran)
05 If It’s Magic
06 It’s You (feat. Alan Hampton)
07 Mad World (feat. Becca Stevens & Alan Hampton)
08 Already Gone (feat. Robert Glasper)
09 Block The Sun
10 In My Bed (feat. Alan Hampton)
11 Landslide (feat. Alan Hampton
Musicians :
Gretchen Parlato – Voice (all tracks)
Alan Hampton – Voice (1, 2, 3, 6, 7, 8, 9, 10, 11), Guitar (1, 2, 6, 10, 11), Piano (2), Bass (1, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11)
Robert Glasper – Piano (4, 9, 10), Rhodes (3, 5, 8, 10)
Gerald Clayton – Piano (1, 6), Rhodes, Wurlitzer (6, 11), Celeste, Pump Organ (6)
Mark Guiliana – Drums, Percussion (all tracks)
Meshell Ndegeocello – Voice, Bass (2)
Amber Navran – Voice (4, 8), Woodwinds (4), Synthesizers (4, 8)
Becca Stevens – Voice, Kora (7)
Jacob Mann – Synthesizers (1, 2, 4, 9)
Josh Mease – Guitar (6)
Max Bryk – Synthesizers (8)
Marley Guiliana – Voice (9)
Lauren Desberg – Handclaps (11)
Music composed by:
– Capricorn
Music by Alan Hampton (Shampton Music, BMI)
Lyric by Alan Hampton and Matt Parker (Clayton Matthew Parker, ASCAP)
– Never Come Down
Music by Gretchen Parlato (Gretchen Parlato Music, ASCAP) and Mark Guiliana (HEERNT Music, BMI)
Lyric by Gretchen Parlato (Gretchen Parlato Music, ASCAP) and Alan Hampton (Shampton Music, BMI)
– Rainbow
Music and Lyric by Robert Glasper (I Am A Jazzy Guy (admin. by Concord Tunes) (ASCAP) c/o Concord Music Publishing) and Gretchen Parlato (Gretchen Parlato Music, ASCAP)
– The Wise Ones
Music by Amber Navran (Amber Jeanne Publishing, ASCAP), Gretchen Parlato (Gretchen Parlato Music, ASCAP) and Max Bryk (Do Geese See God, ASCAP)
Lyric by Gretchen Parlato (Gretchen Parlato Music, ASCAP)
– If It’s Magic
Music and Lyric by Stevie Wonder (Black-Bull-Music Inc, ASCAP)
Arranged by Robert Glasper
– It’s You
Music and Lyric by Alan Hampton (Shampton Music, BMI )
– Mad World
Music and Lyric by Roland Orzabal (Bmg Rights Management (Uk) Limited o/b/o Roland Orzabal Limited)
Arranged by Gretchen Parlato and Becca Stevens
– Already Gone
Music by Max Bryk (Do Geese See God, ASCAP), Gretchen Parlato (Gretchen Parlato Music, ASCAP), and Amber Navran (Amber Jeanne Publishing, ASCAP)
Lyric by Gretchen Parlato (Gretchen Parlato Music, ASCAP)
– Block the Sun
Music and Lyric by Robert Glasper (I Am A Jazzy Guy (admin. by Concord Tunes) (ASCAP) c/o Concord Music Publishing) and Gretchen Parlato (Gretchen Parlato Music, ASCAP)
– In My Bed
Music and Lyric by Josh Mease (Magic Face Music, ASCAP)
– Landslide
Music and Lyric by Josh Mease (Magic Face Music, ASCAP)
Produced by Gretchen Parlato & Alan Hampton
Additional Production by Mark Guiliana
Executive Producer Dave Stapleton
Edition Records
Recorded at Lucy’s Meat Market, Los Angeles on November 17 & 21, 2025
Engineered and Mixed by Pete Min
Additional Engineering by Alan Hampton, Mark Guiliana, Becca Stevens
Mastered by Dave Darlington at Base Hit Recording, New York
Album artwork by Oli Bentley, Split
Photography by Mike Quain, quainphoto
