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George Cotsirilos transforme la solitude en une matière sonore sur In the Wee Hours
Il y a, au cœur de la nuit, quelque chose qui met le monde sur pause : les bruits se taisent, les contours s’adoucissent, et, si on tend l’oreille, une guitare peut soudain s’exprimer d’une voix bien à elle. C’est dans ce moment suspendu que George Cotsirilos installe In the Wee Hours, son tout nouvel album solo. Un disque sans éclats ni artifices, qui s’installe dans une intimité feutrée, comme une conversation surprise au détour d’un silence.
Évidemment, les amateurs de guitare s’y sentiront tout de suite à l’aise. Mais limiter cet album à ce cercle-là, ce serait passer à côté de l’essentiel. Cotsirilos échappe à toute étiquette esthétique. Par moments, sa démarche rappelle celle de Juan Carmona : un respect profond pour la tradition, sans jamais s’y enfermer. Il ne campe pas dans un style bien défini ; il élabore patiemment son propre langage, nourri à la fois par la rigueur classique, la souplesse du jazz, et une retenue narrative qui attire l’attention tout en douceur.
Cette retenue, c’est toute la clé. La guitare solo, c’est se mettre à nu : pas d’ensemble pour lisser les aspérités, aucune échappatoire. Pourtant, Cotsirilos transforme cette vulnérabilité en une sorte de dramaturgie discrète. Plus l’écoute avance, plus une question se pose : est-ce la précision de son toucher, l’élégance rare de son phrasé ou son sens de la construction qui nous accroche le plus ? Probablement tout ça, tellement lié, dans un équilibre où l’audace laisse la cohérence prendre le dessus.
L’album rassemble onze pièces courtes, qui s’enchaînent comme les mouvements d’un récital. Les premières, brèves, presque timides, dessinent un espace d’écoute. Puis, au fil des morceaux, la musique s’étire, s’enrichit de nouvelles couleurs harmoniques, devient plus dense. Rien n’est brusqué : tout pousse à son rythme, sans jamais forcer la lumière.
Des échos de la tradition italienne du XVIIIe ou XIXe siècle apparaissent parfois, mais toujours traversés d’une sensibilité d’aujourd’hui. Cotsirilos évite les clichés ; il reste ancré dans le présent, avec des touches jazz discrètes : un accord inattendu, un balancement presque imperceptible. Sur les onze morceaux, deux sont de lui, les autres puisent dans un répertoire ancien. Mais il ne se contente pas d’arranger : il reconstruit, unifie, place tout dans une même ambiance, une même vision.
Cette unité se retrouve même dans le son. Cotsirilos passe d’une guitare José Ramírez à une Alberto Morales, donnant à l’ensemble une chaleur et une proximité rares. La frontière entre jazz et classique s’efface presque complètement. Ce disque ne vise pas que les puristes, il parle à ceux qui aiment franchir les genres, à ceux qui écoutent le moindre timbre, à ceux qui savourent les variations du phrasé.
Le seul bémol possible : cette continuité, cette ligne sans choc, pourrait laisser certains auditeurs en manque d’un vrai moment de rupture, d’un geste radical. Ceux qui attendent l’éclat ou le spectaculaire risquent de rester loin. Pour d’autres, au contraire, c’est là tout le sens du projet : préférer la nuance à l’esbroufe.
Finalement, ce n’est pas un hasard si l’album paraît chez OA2 Records, un label lié au jazz contemporain. Cette fois, la part classique l’emporte, le swing ne fait que passer en filigrane. Ce n’est pas un simple mélange, Cotsirilos va plus loin : il redéfinit, sans bruit, les frontières.
Le parcours du guitariste explique ce choix. Avant le solo, il jouait avec les San Francisco Nighthawks, aux côtés de grands noms du jazz comme Eddie Marshall, Paul Nagel ou Robb Fisher. Cet héritage reste là, mais épuré, concentré en une expression bien plus intime.
Quand on arrive au bout, In the Wee Hours s’impose comme une œuvre à la fois introspective et pleine de recherche, où le musicien semble dialoguer avec lui-même tout en nous invitant. Tout est calculé, jusque dans la prise de son, qui rapproche l’oreille au plus près de la guitare : la résonance du bois, la vibration d’une corde qui meurt.
On peut laisser l’album accompagner une lecture, discrètement. Ou, à l’inverse, s’y plonger dans l’obscurité, attentif à chaque nuance. Les étudiants de la guitare y trouveront une vraie leçon de toucher et de maîtrise. Les autres y découvriront une rareté : un disque qui parle à voix basse, sans jamais perdre en clarté ni en exigence.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, April 27th 2026
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Musician :
George Cotsirilos – Nylon String Acoustic Guitar
Track Listing :
A Nameless Poet 1:42
Come Sunday 3:49
Gale 2:54
Haunted Heart 3:34
Do Nothing Till You Hear From Me 3:28
Providence 2:42
Like Someone in Love 3:44
In the Wee Small Hours of the Morning 4:06
The Night We Called It a Day 4:37
When Sunny Gets Blue 5:00
This is All I Ask 4:41
Production Info:
Produced by George Cotsirilos and David Luke
Recorded by David Luke at Opus Studios, Berkeley, CA and George Cotsirilos at Merced Studios, Berkeley, CA
Various dates between 2017 and 2025
Mixed by David Luke at Argyle Studios, El Sobrante, CA
Mastered by David Luke at Opus Studios, Berkeley, CA
Cover design & layout by John Bishop
