GARLAND JEFFREYS – 14 Steps To Harlem

Luna Park Records / Rough Trade
Rock

A près de 74 balais, Garland Jeffreys peut se targuer d’être passé tout près de la starification. Entre 1976 et le début des nineties, son mix de poésie urbaine mâtinée de références latino, reggae et rock urbain, le plaçait en effet sur un pied d’égalité avec ses voisins Elliott Murphy, Richard Hell et Willy De Ville. Seul os dans le potage : chez lui, personne ou presque n’avait rien remarqué, et sa notoriété se cantonnait surtout à la vieille Europe, où des sommités comme Antoine de Caunes et Francis Dordor ne juraient que par lui. Crédibilité critique ne valant pas ceinture dorée, ses livraisons discographiques s’espacèrent au rythme de ses changements de labels. Le retrouver en forme de nos jours procure donc le soulagement que l’on éprouve en retrouvant un vieil ami longtemps perdu de vue. Si l’on ne peut réprimer une bouffée de nostalgie en se repassant ses “Ghost Writer” et “American Boy & Girl”, on ne peut nier non plus que le bougre n’a rien perdu du charme qui traversait ces classiques. La plage titulaire commence par ce talking New-York drawl qu’il partageait avec son pote Lou Reed, avant de décoller sur piano, orgue et chœurs churchy, en une ballade proto-“You Can’t Always Get What You Want”. Le label Stones demeure pour “Venus”, qui n’aurait déparé aucun album solo de Jagger. Et si “Spanish Heart” accuse de faux airs du “Brown Eyed Girl” que commit voici un demi-siècle Van Morrison, sa touche tex-mex (avec l’accordéon de Brian Mitchell) emporte néanmoins l’adhésion. Quant à sa cover du “I’m Waiting For The Man” du Velvet, elle vaut largement celle de son auteur sur “Rock n’ Roll Animal”, et la reprise du “Help” des Beatles en ballade au piano ne manque pas d’évoquer ce que Lennon aurait pu en faire, s’il l’avait enregistrée au temps de “Imagine”. Toujours aussi concerné par la chronique sociale de son pays, Garland Jeffreys aborde aussi les meurtres racistes qui en rythment encore l’actualité de nos jours (“Coloured Boy Said”). Ultime name-dropping : la propre veuve du Lou, Miss Laurie Anderson, prête son violon électrique à l’émouvante dernière plage de ce disque. Un des plus doués faiseurs du rock refuse donc de raccrocher, et tant qu’il livrera des skeuds de ce calibre, on aurait tort de faire la fine bouche. Roll on, Garland !
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Patrick Dallongeville
Paris-Move, Blues Magazine, Illico & BluesBoarder
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