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Resume: Open Space, spectacle de Fie Schouten, mêle clarinette, voix et mots pour une exploration poétique de l’espace et du rythme, entre Perec et Léo Ferré.
“Open Space”: quand musique et mots se rencontrent
Forme théâtrale à la fois ludique avec les mots et profondément européenne dans sa dimension, Open Space est un projet contemporain audacieux qui questionne notre manière d’entendre, de voir et d’habiter l’espace. La clarinettiste néerlandaise Fie Schouten, initiée à l’instrument à l’âge de quinze ans, en est la cheffe de file. Elle maîtrise l’ensemble du spectre des clarinettes, mais privilégie la clarinette basse, et l’on comprend vite pourquoi: l’instrument n’est plus simple accompagnement, il devient un personnage à part entière. L’acteur, quant à lui, est presque réduit à un pur son, validant et liant une création faite de mots, de sons et de silences. Ce n’est pas un spectacle pour tous les publics: il est exigeant intellectuellement, introspectif et d’une densité fascinante.
«Avec Open Space, je souhaite transmettre, de manière à la fois douce et discrètement militante, mon désir que les gens fassent preuve de générosité envers l’espace, et le partagent entre eux. Mon langage, c’est la musique; c’est par elle que je m’adresse aux autres», explique Schouten. «J’ai lu le livre dans plusieurs langues; chacune donne une coloration différente au texte, et il est fascinant de refléter cette diversité dans la musique.» Le projet se veut donc une méditation sur la perception, le rythme et la générosité, tant spatiale qu’émotionnelle.
Le cœur du travail repose sur Espèces d’espaces (1974) de Georges Perec, exploration littéraire de l’espace allant de l’intime au cosmique. L’acteur français Pierre Baux restitue les mots de Perec avec une précision rare, transformant le langage lui-même en musique. Perec, passionné de son tout au long de sa vie, avait même composé en 1974 le Conzertstück für Sprecher und Orchester, soulignant la porosité entre ses univers littéraire et musical.
Les chapitres de Perec explorent des sphères de vie de plus en plus larges: du lit à la chambre, de l’appartement à l’immeuble, de la rue à la ville, de la nation au monde, et enfin à l’univers. «Perec observe avec une minutie extraordinaire», note Schouten. «On entrevoit sa manière de voir le monde, et en même temps, il nous invite à réfléchir sur notre propre regard.» Mais l’œuvre va au-delà de l’observation: le rythme des mots de Perec porte sa propre pulsation, guidant l’interprétation. La création musicale, oscillant entre composition écrite et improvisation, ne prend vie qu’à travers une écoute attentive. L’ensemble instrumental devient le vecteur des mots de l’auteur, tandis que la voix de l’acteur fonctionne comme un instrument, révélant la musicalité inhérente au langage.
Dans le mouvement intitulé «La Rue», la précision de Schouten frôle la chirurgie. Elle capte le pouls chaotique de la vie urbaine, renforcé par la percussion: la rue tremble, vibre, déferle. L’effet évoque l’intensité poétique brute de Léo Ferré, dont les textes, vifs, anarchiques et d’une acuité remarquable, résonnent ici:
«Ô ce parfum diapré dans la nuit des cigales
Dans une discothèque on a mis des barreaux
Les fenêtres s’en vont de la gorge et du squale
Ça sent la perfection dans ces rues amputées
Saint-Denis c’est un saint au derrière doublé
La fièvre est descendue ce soir dans un bordel
Et fallait voir comment ça soufflait dans la cale
Il y a partout des cons bordés d’oiseaux»
La magie des mots et de la musique se rencontre: la rigueur structurelle de Perec épouse le lyrisme anarchique de Ferré, créant un espace liminal où littérature et musique fusionnent. L’œuvre, parfois austère, parfois insaisissable, demeure envoûtante.
Le mouvement final, «La Fin», élargit la perspective de l’intime à l’universel. Mots et clarinette s’entrelacent alors que le rideau se prépare à tomber. Le public reste suspendu aux échos de la clarinette basse de Schouten, rappel que la beauté naît de la simplicité, jamais de la simplification. Tous les artistes impliqués incarnent ce principe avec clarté et dévouement. Quand la musique devient poésie, elle ne murmure pas: elle crie. Perec, l’Europe, le monde, l’univers, La Fin.
Open Space dépasse la simple performance: il invite à repenser notre manière d’habiter l’espace, d’écouter le son et de dialoguer avec les mots. Pour ceux qui acceptent de rencontrer sa rigueur intellectuelle avec curiosité et générosité, l’expérience se révèle transformatrice, poétique et inoubliable.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, April 2nd 2026
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Musicians:
Fie Schouten (NL) – clarinets
Vincent Courtois (FR) – cello
Sofia Borges (PT) – drums
Pierre Baux (FR) – spoken word
Track Listing:
01 SPACE [3:50]
02 the bed & the room [6:30]
03 the appartment – moving in [3:43]
04 the appartment – walls [4:04]
05 the street [2:07]
06 a letter [4:04]
07 the neighbourhood [2:44]
08 the city [5:15]
09 the country – borders [4:19]
10 UNIVERSE [3:04]
All compositions by Fie Schouten, Vincent Courtois, Sofia Borges, Pierre Baux
Excerpts from Espèces d’espaces by Georges Perec spoken by Pierre Baux
Recording, mix, master by Arjan van Asselt, BIMHUIS, Amsterdam July 1, 2025
