Ferg’s Imaginary Big Band – The New Atomic (FR review)

Trash City Records – Street Date : June 26, 2026
Jazz
Ferg’s Imaginary Big Band - The New Atomic

Résumé: Pour qui apprécie autant l’humour surréaliste des Monty Python que les aventures musicales hors des sentiers battus, cet album a tout d’une découverte précieuse.

Ferg’s Imaginary Big Band transforme le chaos, l’humour et la réflexion sociale en l’une des propositions les plus audacieuses du jazz britannique

Son titre et son visuel font explicitement référence à Atomic Mr. Basie, chef-d’œuvre enregistré par Count Basie en 1958. Mais la parenté s’arrête presque là. Là où l’album de Basie demeure un monument d’élégance et de puissance orchestrale, ce projet emprunte une trajectoire beaucoup plus imprévisible, profondément ancrée dans une sensibilité britannique qui cultive volontiers l’absurde.

Dès les premières mesures, la musique refuse toute assignation esthétique. Jazz-rock, traditions folk, textures héritées de la musique classique, improvisation expérimentale et poussées d’énergie proches du punk cohabitent dans un même espace sonore. Une telle liberté ne séduira pas tous les auditeurs. Certains y trouveront une source d’excitation permanente, d’autres seront déconcertés par cette incapacité assumée à se fixer dans un territoire familier. Pourtant, c’est précisément cette imprévisibilité qui confère à l’album sa force d’attraction.

Tout indique que ces compositions ont été pensées pour la scène. La musique ressemble moins à une construction minutieusement contrôlée en studio qu’à un organisme vivant, destiné à se transformer au contact du public. La production préserve cet élan en laissant respirer la spontanéité de l’ensemble, ses aspérités et son énergie collective. Plutôt que de lisser chaque détail, l’enregistrement saisit le frisson de musiciens qui poussent leurs idées jusqu’à leurs limites.

En arrière-plan se dessinent les interrogations qui traversent les sociétés contemporaines : les rapports de pouvoir, les inégalités, les libertés individuelles ou encore la responsabilité collective. Ces thèmes affleurent sans jamais étouffer la musique. L’album suggère davantage qu’il n’assène, invitant à la réflexion plutôt qu’au manifeste. Cette dimension engagée dépasse d’ailleurs le seul cadre artistique puisque qu’une partie des recettes est reversée à l’association War Child, qui vient en aide aux enfants touchés par les conflits armés.

Le jazz a toujours su absorber l’air de son temps. Né dans des communautés confrontées aux bouleversements sociaux et aux difficultés économiques, il s’est imposé au fil de son histoire comme un espace d’expression, de résistance et d’observation du monde. À l’heure où l’Europe et d’autres régions traversent des périodes d’incertitude économique, de transformations culturelles et de recompositions politiques, les artistes réagissent inévitablement à leur environnement. Cet album s’inscrit dans cette tradition, non parce qu’il délivrerait un commentaire direct sur l’actualité, mais parce qu’il capte un climat de curiosité, de tension et d’inventivité fébrile auquel beaucoup pourront s’identifier.

Le résultat est une collision fascinante d’influences. Les univers de Duke Ellington et de Sun Ra croisent Godzilla, le cinéma japonais de monstres géants, les premiers enregistrements de bluegrass, les expériences harmolodiques, les samplers vintages, les amplificateurs Sunn et les explorations bruitistes du groupe Boredoms. Sur le papier, un tel assemblage paraît improbable. Dans les faits, il fonctionne grâce à une véritable cohésion humaine et à une joie manifeste de créer ensemble.

De la grâce aérienne de «Surfing on Saturn», composée par Fergus Quill et Sam Eastmond, à l’improvisation libre et foisonnante du pianiste Nico Widdowson sur le morceau-titre, l’album oscille sans cesse entre beauté et désordre. Une séquence évoque la grandeur des grandes formations classiques, la suivante plonge dans des textures proches de l’effondrement. Pourtant, jamais la musique ne perd sa direction. Elle rappelle que le jazz pour grand ensemble demeure capable de surprendre, de faire sourire et d’inventer des formes nouvelles.

L’un des aspects les plus passionnants du projet réside dans sa capacité à conjuguer respect de l’héritage et remise en question permanente des attentes. On y perçoit parfois des échos de la vision cosmique de Sun Ra, des turbulences organisées de Charles Mingus ou encore de la tradition expérimentale du jazz britannique. Mais ces références ne deviennent jamais des carcans. Elles sont réinterprétées à travers un regard résolument contemporain.

Cet esprit anime Ferg’s Imaginary Big Band depuis ses débuts. Né à Leeds sous la forme d’un nonette rendant hommage à Sun Ra, le groupe s’est progressivement transformé en l’une des formations de jazz les plus singulières du nord de l’Angleterre. Réunissant des musiciens issus notamment d’Awen Ensemble, d’Ancient Infinity Orchestra, de Plantfood et de KOG, le collectif n’a cessé d’élargir son ambition artistique comme sa réputation.

Le premier album éponyme, paru en 2023, puis Live at Lancaster Jazz Festival en 2024, avant une tournée nationale en 2025, ont permis au groupe de se faire connaître dans l’ensemble du Royaume-Uni. Les concerts donnés au Ronnie Scott’s, au Vortex, au Howard Assembly Rooms ainsi que dans plusieurs grands festivals britanniques ont confirmé sa place sur la scène contemporaine. Les distinctions n’ont pas tardé à suivre, avec notamment le Peter Whittingham Jazz Award en 2023 et une nomination au Jazz FM Innovation Award en 2025.

Cette ascension accompagne le renouveau plus large du jazz britannique, mouvement marqué par une grande ouverture stylistique et une curiosité sans frontières. Mais même au sein de cette scène particulièrement dynamique, Ferg’s Imaginary Big Band occupe une position à part. Là où beaucoup de groupes cherchent un équilibre entre expérimentation et accessibilité, cette formation semble prête à suivre chaque idée jusqu’à son terme, quelle que soit l’étrangeté du chemin emprunté.

C’est peut-être ce qui rend cet album si profondément britannique. Les arrangements de cuivres, le langage rythmique et surtout le sens de l’humour s’inscrivent dans une tradition culturelle qui célèbre volontiers l’excentricité. Il y a quelque chose de très anglais dans cette manière de faire cohabiter le grave et le dérisoire, de traiter la complexité avec irrévérence et de trouver de la joie au cœur du désordre apparent. L’esprit satirique affleure constamment, sans jamais effacer l’attachement sincère à l’histoire du jazz.

Vu depuis l’Europe continentale, il s’agit sans doute de l’un des projets pour grand ensemble les plus téméraires de ces dernières années. Son accueil dépendra naturellement des sensibilités culturelles et des attentes musicales de chacun. Certains adhéreront immédiatement à sa logique imprévisible, tandis que d’autres auront besoin de temps pour en apprivoiser les codes. Mais même les plus sceptiques auront du mal à nier l’originalité de l’entreprise.

L’album convainc finalement parce qu’il ne confond jamais complexité et profondeur, ni expérimentation et innovation. Sous l’accumulation de références, les détours stylistiques et les moments d’absurdité jubilatoire demeure une conviction simple: la musique collective possède encore un pouvoir rare. On imagine aisément les musiciens échanger un sourire au moment où une idée apparemment impossible trouve soudain sa cohérence.

À une époque où de nombreux enregistrements privilégient la sécurité et la familiarité, cet album choisit le risque. Il accueille la contradiction, célèbre l’imagination et se nourrit de l’inattendu. Qu’il enthousiasme ou déconcerte, il offre ce qui devient de plus en plus rare: une véritable singularité artistique. À ce titre, il mérite pleinement l’attention. Passer à côté d’une œuvre aussi audacieuse reviendrait à ignorer l’une des aventures les plus stimulantes que le jazz européen ait à offrir aujourd’hui.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, June 2nd, 2026

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To buy this album

 

Track Listing :
J Surfing On Saturn
Theme from ‘The New Atomic’
Love Sick
Do The Right Thing
Playin’ The Names
¡Besszilla!
Same Sky
I Shall Not Be Moved

Musicians :

Trumpets: Dan Coulthurst, Felix Burling (+Tuba, Trombone), Emyr Penry Dance, Ernie Moore, Fee Buckton, Olivia Cuttill, Sam Ehret’Pickett (+ Marching Baritone Horn)
Trombones: Aidan Ruffle, Benji Arnold, George Murray, Peter New, Adam Chard
Tenor Horn: Nat Martin
Alto Saxes: Flo Taylor, Saul Duff
Tenor Saxes: Sophie Speed, Will Gibbon, Harvey Parkin-Christie
Baritone Sax: Bess Shooter
Bass Sax: Alex Fisher (+ Sopranino Sax)
Viola: Aby Vulliamy
Keyboards: George MacDonald, Nico Widdowson
Guitar: Conall Mulvenna, Will Lakin, Joe Cross
Bass: Woody Hayden, Joe Cross
Drums: Josh Ketch, Theo Goss, Jonathan Lodder
Percussion: Jonathan Lodder, Richard Moulton, AJ
Noise: Hamish Dixon
The Imaginettes: Amy Clark, Sunday Lendis, Rebecca Herrington, Rosie Miles, Laura Kindelan
Vocals: Conall Mulvenna, Fergus Quill, Jonathan Lodder, Joe Cross

Spiritual Advice: Poppy, AJ
Various: Fergus Quill

Mixing Engineer: Hamish Dixon
Mastering Engineer: Andy Hawkins
Engineer: Tom Orrell
Assistant Engineers: Laura Kindelan, Ben McDonald
Graphic Design and Artwork: Jonathan Lodder
Album Photography: Em Atherton