ETTA JAMES – At Last! The Complete 1955-1962

Coffret 3 CDs / Frémeaux & Associés / Socadisc
Rhythm 'n' Blues, Soul
ETTA JAMES - At Last! The Complete 1955-1962

Le plus acrimonieux des Beatles n’avait quasiment jamais connu son père et avait été principalement élevé par sa tante après le décès de sa mère, tandis que Hank Williams, Eric Clapton, Paul Simonon et Mick Jones du Clash (ainsi que Steve Jones des Sex Pistols) ont tous grandi dans des familles dysfonctionnelles, dont les figures paternelles et maternelles étaient également absentes ou dégradées. D’aucuns y discernèrent certaines prédispositions à la rébellion semées dès l’enfance chez ces illustres figures emblématiques, et au regard de tels facteurs déterminants, la dénommée Jamesetta Hawkins (née le 25 janvier 1938 à Los Angeles) présentait sûrement, elle aussi, quelques tendances similaires. Toujours est-il qu’elle n’avait même pas dix-huit printemps quand elle publia son premier 45 tours avec son propre ensemble vocal féminin, The Creolettes (rebaptisé The Peaches pour l’occasion) chez Modern Records, sous la houlette du grand Johnny Otis, qui l’avait prise en sympathie (et en co-signa au passage les deux faces avec elle, via sa régulière Phyllis, qui lui servit souvent de prête-nom). La face A, “The Wallflower”, n’est autre que la version édulcorée de son explicite “Roll With Me, Henry”, aux connotations érotiques moins ambiguës que celles que confirmait par ailleurs sa langoureuse B-Side (“Hold Me, Squeeze Me”). Son insécurité affective se traduisit ainsi, sa carrière durant, par son attitude décomplexée au regard de la sexualité, dont le film controversé “Cadillac Records” rendit compte plus tard, en faisant incarner son rôle par rien de moins que Beyoncé. Toujours est-il que sa liaison avec le leader des Moonglows, Harvey Fuqua, lui valut d’assurer en 1959 les chœurs pour Chuck Berry, à l’occasion d’un rare single publié sous le nom de The Ecuadors (inclus ici en bonus tracks) sur Argo, subdivision de Chess Records qui la signa en tant qu’artiste solo à l’orée des sixties. Encore empreints du doo-wop alors en vogue, ses premiers enregistrements de 1955 à 1959 présentaient également maintes caractéristiques du jump rhythm n’ blues noir qui constituait la base du rock n’ roll alors en éclosion, comme le confirment son single en duo avec Richard Berry, auteur-compositeur du classique “Louie Louie” (“Hey Henry”/ “Be Mine”) et ces “Good Rockin’ Daddy”/ “Crazy Feeling”, “W-O-M-A-N”/ “That’s All” et “Number One (My One And Only)”/ “I’m A Fool”, tous captés avec l’orchestre de Maxwell Davis, ou encore ce “Tough Lover” qu’elle écrivit et interpréta sur des charbons ardents en 1956, dans la veine quasi-hystérique de Little Richard. L’un des mérites majeurs de cette anthologie réside dans son exhaustivité revendiquée sur la période ciblée, qui l’amène notamment à présenter les enregistrements de Miss James publiés en single avant même son tout premier LP (“At Last”, paru en 1960 et intégralement repris ici, tout comme ses trois successeurs et les autres singles de la période, y compris ceux en duo avec Fuqua sous les sobriquets de Betty & Dupree et Etta & Harvey). Entourée des violons, cuivres et flûtiaux de Riley Hampton et son orchestre, elle démontrait, dès ses 33 tours “At Last” et “Second Time Around”, par l’expressivité de son chant tour à tour imprégné de désespoir, de doute, de colère, de sensualité et de dévotion, qu’elle pouvait alors rivaliser en pareil registre avec des pointures comme Ray Charles même (“Sunshine Kind Of Love”, “Fool That I Am”, “One For My Baby”, “In My Diary”, “Don’t Get Around Much Anymore”, “You Know What I Mean”, “Something’s Got A Hold On Me” et “Spoonful”), et dès son “Sings For Lovers” de 62, qu’elle préfigurait même déjà d’une certaine manière Amy Winehouse (“Don’t Take Your Love From Me”, “How Do You Speak To An Angel”, “It Could Happen To You”, “These Foolish Things”). Après avoir été l’inspiratrice de Janis Joplin (qui l’idolâtrait, et reprit son “Tell Mama” en hommage) et avoir connu tant de hauts et de bas dans sa carrière et sa vie personnelle, cette grande dame de la soul, du blues et du rock n’ roll nous a quittés en 2012, léguant une trentaine d’albums et une brochette de classiques (dont le fameux “I’d Rather Go Blind”, repris par un florilège de vocalistes de par le monde). Sa mémoire demeure, et est encore dûment célébrée de nos jours (ne serait-ce que par la remarquable chanteuse irlandaise Kaz Hawkins, dont le pseudonyme est emprunté à son état-civil originel). La fertile genèse de cette saga est magistralement restituée ici en 80 titres parfaitement restaurés et mastérisés, répartis sur trois CDs et accompagnés du proverbial livret pertinemment illustré et documenté. Ne serait-ce que pour sa version torride du “I Just Want To Make Love To You” de Willie Dixon, voici déjà un must absolu, mais les sommets y abondent tant que ces trois heures et quelque d’écoute défilent comme un charme. Assurément l’une des rééditions marquantes de l’année…

Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co

PARIS-MOVE, July 4th, 2026

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