Enrico Rava & Fearless Five feat. Joe Lovano – Corners (FR review)

ECM – Street date: Available
Jazz
Enrico Rava & Fearless Five feat. Joe Lovano – Corners

CORNERS : ENRICO RAVA, JOE LOVANO ET L’ART DE FAIRE DU JAZZ UN TERRITOIRE SANS FRONTIÈRES

ECM est bien davantage qu’un label discographique. C’est un son, une couleur, une manière de penser la musique et, surtout, une conception de l’enregistrement dont la cohérence traverse les décennies sans donner le sentiment de se répéter. Cette permanence constitue probablement l’une des singularités les plus remarquables de la maison fondée par Manfred Eicher. La recherche de la qualité sonore n’y relève jamais d’une simple exigence technique : elle participe pleinement de l’identité artistique des œuvres. La profondeur des espaces acoustiques, la précision des timbres, la place accordée au silence et la respiration des instruments composent un univers immédiatement reconnaissable. Chez ECM, l’enregistrement ne vient pas simplement restituer une interprétation ; il en devient une dimension essentielle.

Cette fidélité esthétique explique aussi l’attention particulière que suscite chaque nouvelle parution. Avec ce label, l’écoute impose une certaine rigueur : les compositions, les interprétations et les choix de production méritent que l’on s’attarde sur les détails, parfois jusqu’à la virgule. Alors que nous attendons notamment la réédition de Roma, l’enregistrement d’Enrico Rava et Joe Lovano paru en 2019, Corners vient confirmer la vitalité d’un trompettiste dont la personnalité artistique semble désormais profondément liée à l’histoire musicale d’ECM.

Enrico Rava appartient à cette catégorie de musiciens dont le langage demeure immédiatement identifiable sans jamais se réduire à une signature figée. Trompettiste et compositeur italien, il a construit une œuvre singulière, nourrie par les grandes traditions du jazz américain, mais aussi par une sensibilité européenne qui se manifeste dans son rapport à la mélodie, à l’espace et à la dramaturgie musicale. Son jeu possède cette qualité rare de pouvoir être à la fois immédiatement accessible et intellectuellement stimulant. Il privilégie souvent la suggestion à la démonstration, la retenue à l’affirmation, laissant aux mélodies le temps de trouver leur propre direction. Cette économie du geste n’est pas une limitation : elle constitue précisément l’une des forces de son expression.

Avec Fearless Five, Rava a choisi de s’entourer d’une génération de musiciens italiens dont les personnalités et les trajectoires contribuent à renouveler son univers. Matteo Paggi au trombone, Francesco Diodati à la guitare, Francesco Ponticelli à la contrebasse et Evita Polidoro à la batterie et au chant forment le noyau de cette aventure, auquel vient s’ajouter le saxophoniste américain Joe Lovano. La rencontre entre ces artistes ne repose pas sur une simple opposition entre expérience et jeunesse, ni sur la volonté de juxtaposer deux traditions nationales. Elle procède d’une véritable communauté musicale, construite autour de l’écoute, de la liberté et d’une conception partagée de l’improvisation.

L’histoire de cette formation remonte à un concert improvisé près de Rome en 2022, dont l’expérience convainquit Rava de prolonger l’aventure. Le nom Fearless Five renvoie également à une composition du trompettiste enregistrée en 1978, comme un rappel discret de la continuité de son parcours. Corners constitue le premier album du groupe pour ECM. Son répertoire, exclusivement composé de pièces originales, témoigne d’une volonté de faire de chaque musicien un véritable acteur de la création. Rava a d’ailleurs expliqué que, puisque ses partenaires dirigeaient tous leurs propres formations et développaient leur propre travail de compositeur, il lui avait semblé naturel que chacun participe à l’écriture de l’album. Cette décision est loin d’être anecdotique. Elle modifie l’équilibre traditionnel entre le leader et ses accompagnateurs et donne au disque une dimension collective particulièrement convaincante.

Enregistré du 21 au 23 juillet 2025 à l’Auditorium Parco della Musica de Rome et produit par Manfred Eicher, Corners impressionne d’abord par son inventivité. Les compositions échappent aux structures prévisibles et ménagent des espaces où les musiciens peuvent déplacer les équilibres, modifier les directions et faire surgir des propositions inattendues. Pourtant, cette modernité ne repose jamais sur une complexité artificielle. Elle naît de la qualité des échanges, de la liberté laissée à chacun et d’une remarquable intelligence collective. Le disque possède une unité profonde, mais celle-ci ne résulte pas de l’effacement des personnalités individuelles. Elle se construit au contraire à partir de leurs différences.

Il serait d’ailleurs difficile de qualifier Corners de simple album européen. Son identité est beaucoup plus ouverte. L’empreinte italienne est incontestable, mais elle s’inscrit dans une conversation internationale où les références américaines, les sensibilités méditerranéennes et les recherches contemporaines se rencontrent sans hiérarchie. Certaines compositions font même surgir des images qui dépassent largement le cadre du jazz. À plusieurs reprises, mon écoute m’a ramené vers le cinéma italien des années 1950 et 1960, cette période où la musique participait intimement à la construction des atmosphères, des paysages et des émotions. On y retrouve quelque chose de cette manière de raconter sans expliquer, de suggérer une histoire par quelques notes, de faire exister un décor par la seule qualité d’une mélodie. Ce rapprochement est personnel, naturellement, mais il me semble éclairer une dimension essentielle de l’album : sa capacité à créer des images sans jamais renoncer à l’abstraction musicale.

Dès Certi Angoli Segreti, la composition d’Enrico Rava qui ouvre le disque, cette atmosphère particulière se dessine. Le bugle installe un climat délicat, presque confidentiel, tandis que les interventions du trombone de Matteo Paggi viennent enrichir progressivement la matière sonore. La guitare de Francesco Diodati joue ici un rôle déterminant. Elle ne se contente pas de fournir une assise harmonique : elle dessine les contours du morceau, installe des ambiances et contribue à son architecture. Son jeu possède une qualité particulièrement intéressante, celle de pouvoir intervenir avec discrétion tout en modifiant profondément la perception de l’ensemble. Il apporte au quintet une dimension atmosphérique qui évite à la musique de se refermer sur le seul dialogue des cuivres.

C’est toutefois avec Sin Peso, deuxième composition de l’album, que la rencontre entre Enrico Rava et Joe Lovano révèle toute sa portée. La pièce, signée Francesco Diodati, possède une atmosphère singulière, une tension contenue qui semble évoluer entre mélancolie et mouvement. Le dialogue entre la trompette et le saxophone constitue l’un des grands moments de l’enregistrement. Les deux musiciens ne cherchent jamais à se mesurer l’un à l’autre. Ils semblent plutôt poursuivre une conversation commencée depuis longtemps, faite de réponses, de silences et de propositions qui trouvent leur prolongement dans le jeu du partenaire.

Lovano possède cette faculté remarquable de s’adapter à des univers musicaux très différents sans perdre son identité. Son saxophone peut se montrer puissant, généreux, profondément ancré dans la tradition américaine, mais aussi d’une grande souplesse lorsqu’il s’agit d’explorer des espaces plus abstraits. Face à lui, Rava conserve cette éloquence mélodique qui caractérise son parcours, avec ses phrases suspendues, ses inflexions délicates et cette façon de ne jamais épuiser une idée musicale. Leur complémentarité donne à Sin Peso une profondeur particulière.

C’est à cet instant que mon écoute m’a ramené, par association personnelle, à certains enregistrements de la période bebop de Miles Davis. Non pas que Rava cherche à reproduire une esthétique ou à revendiquer une filiation directe. Il s’agit plutôt de cette sensation, assez rare, de voir deux solistes construire ensemble un espace musical sans que l’un prenne le dessus sur l’autre. Chez Miles Davis, notamment dans ses premières formations, cette économie du geste et cette attention portée à la tension entre deux interventions constituaient déjà une manière particulièrement moderne d’envisager le dialogue instrumental. Quelque chose de cet esprit affleure ici, mais la comparaison ne doit pas masquer la personnalité profondément singulière de Rava. Son langage est différent, plus contemplatif, parfois plus intellectuel, et possède une identité qui ne doit rien à l’imitation. Il entretient avec l’histoire du jazz un rapport de liberté plutôt que de dépendance.

La présence d’Evita Polidoro mérite également d’être soulignée. Batteuse au jeu attentif et inventif, elle intervient aussi vocalement sur Le Mie Gambe, composition dont elle est l’auteure. Cette apparition donne au disque une autre profondeur. Sa voix ne vient pas s’imposer au-dessus de l’ensemble comme un élément extérieur ; elle s’intègre naturellement à la texture instrumentale, prolongeant le climat créé par les autres musiciens. La composition révèle une sensibilité mélodique qui contraste avec les développements plus libres de certaines autres pièces. Elle rappelle surtout que la personnalité d’un musicien ne se limite jamais à son instrument principal. Dans Fearless Five, chacun semble pouvoir élargir son territoire d’expression.

Avec Sun Rava, composition de Joe Lovano, le climat change. Le saxophoniste y développe un discours plus libre, porté par une énergie qui emprunte au blues sans jamais s’y enfermer. La section rythmique de Francesco Ponticelli et Evita Polidoro joue un rôle essentiel dans cette évolution. La contrebasse et la batterie ne se contentent pas d’accompagner les solistes : elles participent activement à la construction de la tension, déplacent les accents et donnent au morceau une mobilité constante. Cette capacité à réagir instantanément aux propositions des autres constitue l’un des signes les plus convaincants de la maturité du groupe.

Hitchcock at the Beach, autre composition de Rava, fait surgir une atmosphère presque cinématographique. Le titre suggère un univers où la tranquillité apparente dissimule une tension plus profonde. La musique entretient cette ambiguïté avec beaucoup d’élégance. La trompette et le saxophone évoluent dans un espace mélodique où la nostalgie n’est jamais appuyée. On retrouve cette capacité de Rava à faire naître une émotion sans la souligner, à laisser une mélodie conserver une part de mystère. C’est précisément dans ces moments que l’on mesure combien son écriture demeure personnelle.

Tone, Shape and Colours, construit autour d’une proposition de Joe Lovano, explore un autre versant de l’album. L’utilisation du tarogato par le saxophoniste apporte une couleur particulière à la composition, tandis que les interventions des trois souffleurs dessinent une matière sonore plus abstraite. Le morceau repose sur une circulation des idées, des timbres et des propositions rythmiques. Il ne s’agit plus seulement d’entendre des solistes dialoguer, mais d’assister à la construction progressive d’un langage collectif. Les instruments se répondent, se croisent et parfois se confrontent, sans que cette liberté ne compromette la cohérence de l’ensemble.

Ça va sans dire, composition de Francesco Ponticelli, ramène ensuite l’écoute vers une forme plus concise. Cette pièce, par son économie et son élégance, offre une respiration bienvenue. Elle démontre que l’invention ne dépend pas nécessairement de la complexité des structures. Quelques idées musicales, lorsqu’elles sont portées par une véritable sensibilité, peuvent suffire à installer un univers. Bowery Dance, signé Rava, introduit quant à lui une énergie plus urbaine. Le souvenir de New York semble affleurer dans cette composition, dont le mouvement et les accents rythmiques contrastent avec les atmosphères plus contemplatives entendues précédemment. Le passé du trompettiste, ses expériences américaines et ses rencontres avec les différentes générations du jazz semblent ici trouver une nouvelle expression.

Enfin, Mamma, composition de Matteo Paggi, clôt l’album avec une délicatesse qui donne à l’ensemble une conclusion particulièrement réussie. Il est significatif que cette dernière pièce soit signée par l’un des jeunes membres du groupe et non par Rava. Ce choix confirme la nature profondément collective de Corners. Le leader ne cherche pas à monopoliser l’écriture ou à imposer une vision unique. Il crée les conditions d’une rencontre dans laquelle chaque musicien peut apporter quelque chose de personnel. Cette ouverture constitue sans doute l’une des plus belles réussites de l’album.

Au-delà de ses qualités de composition et d’interprétation, Corners mérite également d’être considéré pour la manière dont il renouvelle le rapport entre générations et traditions musicales. Enrico Rava n’utilise pas l’expérience accumulée au cours de sa carrière comme un argument d’autorité. Il la met au service d’une aventure dans laquelle les jeunes musiciens ne sont pas de simples accompagnateurs, mais des partenaires à part entière. Joe Lovano, de son côté, ne vient pas représenter une tradition américaine face à une école italienne. Il participe à une création dont les frontières sont volontairement poreuses. C’est cette absence de hiérarchie artificielle qui donne à l’ensemble sa force.

L’enregistrement confirme par ailleurs combien l’esthétique ECM demeure pertinente. La précision des prises de son, la profondeur des instruments et l’attention portée aux espaces acoustiques permettent de percevoir chaque intervention sans jamais décomposer artificiellement le groupe. La guitare conserve son relief, la contrebasse sa présence physique, les cuivres leur richesse harmonique, tandis que la batterie respire dans un espace qui lui laisse toute sa liberté. Cette qualité sonore ne relève pas d’un luxe destiné aux seuls amateurs de haute fidélité. Elle fait partie intégrante de la proposition musicale. L’espace dans lequel les instruments existent devient une composante de la composition elle-même.

Au terme de l’écoute, Corners apparaît comme une réalisation particulièrement convaincante, à la fois moderne, inventive et profondément humaine. L’album ne cherche pas à révolutionner artificiellement le jazz, pas davantage qu’il ne se réfugie dans la célébration de ses grandes heures. Il avance avec une liberté qui doit beaucoup à la qualité de ses interprètes et à la confiance qui semble régner entre eux. On y retrouve le lyrisme d’Enrico Rava, l’intelligence musicale de Joe Lovano et l’énergie créatrice de musiciens italiens qui apportent à cette aventure une véritable identité collective.

Ce qui me touche finalement dans cet enregistrement tient à cette faculté de faire coexister des univers qui, en apparence, pourraient sembler éloignés. Certaines séquences me ramènent à Miles Davis, d’autres au cinéma italien, d’autres encore à ces paysages sonores nocturnes que la musique d’ECM sait si bien faire naître. Mais aucune de ces références ne prend le dessus sur l’œuvre. Elles appartiennent à mon écoute, à ma mémoire musicale, et c’est aussi ce que j’attends d’un grand disque : qu’il ouvre des portes, qu’il fasse surgir des rapprochements inattendus et qu’il continue de susciter des émotions différentes au fil des écoutes.

Corners porte finalement bien son nom. Il explore les angles, les détours, les changements de perspective, sans jamais perdre son unité. Enrico Rava et ses partenaires rappellent que le jazz demeure un espace de liberté, à condition que cette liberté repose sur une véritable exigence collective. À un moment où tant de productions culturelles semblent privilégier la reproduction de formules éprouvées, cet album défend une autre idée de la création : celle d’une musique qui accepte le risque, accueille la différence et considère l’expérience comme une ouverture plutôt que comme un aboutissement. C’est sans doute ce qui fait de Corners l’un des enregistrements les plus intéressants de cette rencontre entre Enrico Rava, Joe Lovano et une nouvelle génération de musiciens italiens.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, November 6th, 2026

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To buy this album

Enrico Rava’s website

Joe Lovano’s website

Musicians :
Fearless Five
Enrico Rava: Trumpet, Flugelhorn
Matteo Paggi: Trombone
Francesco Diodati: Guitar
Francesco Ponticelli: Double Bass
Evita Polidoro: Drums, Vocals
Joe Lovano: Tenor Saxophone

Travk Listing:
Certi Angoli Segreti
Sin Peso
Mie Gambe
Sun Rava
Hitchcock at the Beach
Tone Shape and Colours
Ça Va Sans Dire
Bowery Dance
Mamma