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Résumé: Feathered Things d’Emily Kuhn est un album de jazz contemporain profondément personnel et magnifiquement réalisé, qui mêle un jeu de trompette lyrique à une narration d’une grande dimension cinématographique. Inspiré par les paysages hivernaux du Michigan, le disque explore l’espoir, la résilience et la mémoire à travers huit compositions originales, confirmant Emily Kuhn comme l’une des voix les plus captivantes et singulières de la scène du jazz créatif contemporain.
Chronique de Feathered Things d’Emily Kuhn: un voyage poétique et cinématographique au cœur du jazz contemporain
Il y a des albums qui s’imposent dès les premières secondes. D’autres préfèrent avancer à pas feutrés, laissant le temps à l’auditeur d’entrer dans leur univers. Feathered Things, le nouvel album de la trompettiste et compositrice Emily Kuhn, appartient résolument à cette seconde catégorie.
Je l’ai découvert un après-midi de fin d’hiver, à cette heure suspendue où la lumière décline et où les lieux les plus familiers semblent soudain changer de visage. Dehors, le silence s’installait. Dedans, j’ai lancé le disque sans presque rien savoir de son autrice. Avec le recul, cette ignorance fut une chance. Aucun point de comparaison, aucune attente à satisfaire, seulement cette curiosité intacte qui accompagne les vraies découvertes.
Dès les premières mesures de «Telephone», Emily Kuhn pose les contours de son langage musical. Seule face à son instrument, elle transforme le son de sa trompette grâce à des boucles et à des traitements électroniques avant de laisser émerger une mélodie d’une grande douceur. L’effet ne relève jamais de la démonstration technique. Ces textures ouvrent au contraire la porte d’un univers où l’atmosphère compte autant que l’harmonie ou le rythme. Le morceau ne cherche pas à captiver par la force. Il attire peu à peu, avec une discrétion qui finit par s’imposer.
Au fil des huit compositions originales, une évidence s’installe. Emily Kuhn ne ressent aucun besoin d’expliquer sa musique. Elle fait confiance au temps, laisse respirer ses thèmes et permet aux émotions d’apparaître sans les souligner. Cette retenue impressionne d’autant plus qu’elle refuse de s’inscrire dans une tradition précise du jazz. Des réminiscences de musique folk croisent des couleurs de musique de chambre, quelques nuances rock et des échos de musique contemporaine. Rien pourtant ne semble juxtaposer des influences. Tout se fond dans une écriture profondément personnelle.
Ces pièces sont nées au cours d’une résidence d’une semaine à l’Ox-Bow School of Art, un lieu de création niché entre la rivière Kalamazoo et les rives du lac Michigan. Entourée de forêts enneigées et du silence de l’hiver du Midwest, Emily Kuhn y a trouvé l’espace nécessaire pour composer. Les images qui traversent l’album, les plumes, le vol, le feu ou la neige, dépassent largement le simple registre poétique. Elles deviennent les symboles d’une réflexion sur la fragilité, la résilience et l’espérance. Une espérance jamais triomphante ni naïve, mais fragile, parfois douloureuse, toujours indispensable.
Après Sky Stories (2020) et Ghosts of Us (2023), Feathered Things donne moins l’impression d’un nouveau chapitre que celle d’un véritable accomplissement artistique. On y entend une musicienne qui suit désormais pleinement son intuition, sans se préoccuper des catégories esthétiques. Le jazz contemporain offre aujourd’hui un terrain d’une grande liberté. Peu d’artistes parviennent pourtant à l’explorer sans perdre leur cohérence. Emily Kuhn y réussit parce que chacune de ses décisions semble guidée par une nécessité intérieure plutôt que par une recherche d’effet.
Ce qui frappe également est la dimension presque cinématographique de l’ensemble. Les morceaux se déploient comme des scènes patiemment construites davantage que comme des compositions de jazz traditionnelles articulées autour des solos. Ils évoquent l’atmosphère du cinéma européen des années 1950 et 1960, lorsque la musique accompagnait les images avec pudeur au lieu de chercher à les dominer. On pense à l’élégance discrète de certains films français ou italiens où le silence possédait autant de force dramatique que les dialogues. Emily Kuhn partage manifestement ce sens de la retenue. Elle ne dicte jamais les émotions. Elle crée simplement les conditions dans lesquelles elles peuvent naître.
Cette subtilité repose aussi sur un quintette remarquable. La pianiste et chanteuse Meghan Stagl, le guitariste Erik Skov, le contrebassiste Kitt Lyles et le batteur Gustavo Cortiñas accompagnent Emily Kuhn depuis plus d’une décennie sur la scène de Chicago. Cette longue complicité irrigue chaque morceau. Au-delà de la qualité individuelle des interprètes, c’est leur capacité d’écoute qui impressionne. Les idées circulent librement, chacun laissant de l’espace aux autres. Enregistré après une tournée soutenue par la SouthArts Foundation, Feathered Things restitue ce fragile équilibre entre maîtrise et spontanéité.
Parmi les moments les plus marquants figure «Vaulted». Une mélancolie nocturne s’en dégage, rappelant par instants celle que Miles Davis insuffla à la bande originale d’Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle. La parenté est moins stylistique qu’émotionnelle. Comme Davis, Emily Kuhn laisse sa trompette dialoguer avec le silence, dessinant des souvenirs suspendus entre solitude et réconfort. Son instrument retrouve alors une tendresse rare, entièrement mise au service du récit.
À partir de là, l’album s’apparente à l’ouverture d’une vieille valise retrouvée dans un grenier au cœur de l’hiver. À l’intérieur reposent des photographies dont les contours se sont adoucis avec le temps. Certains visages demeurent parfaitement nets, d’autres s’effacent peu à peu. Quelques souvenirs reviennent avec une précision saisissante tandis que d’autres restent inaccessibles. Emily Kuhn sait que la mémoire ne suit jamais une trajectoire linéaire. Sa musique épouse ces hésitations, oscillant avec naturel entre nostalgie, perte et espoir discret. Même dans ses passages les plus intenses, elle privilégie toujours la sincérité à l’emphase.
Le cœur émotionnel de l’album réside dans une suite en cinq mouvements. «For Those Left Behind», traversé de subtiles couleurs klezmer et d’un souffle presque liturgique, contemple le deuil avec une infinie délicatesse. Plus qu’une méditation sur l’absence, le morceau célèbre la présence durable de celles et ceux qui continuent de vivre à travers notre mémoire.
Unique pièce chantée de l’album, «Icarus» revisite le mythe grec sous la forme d’un dialogue intime entre un parent et son enfant. Emily Kuhn délaisse la question de l’ambition ou de l’échec pour explorer la tension entre le désir de s’élancer librement et le besoin tout aussi profond d’appartenir à un foyer, de rester relié aux autres.
Avec «Wingspan», porté par un rythme asymétrique obstiné, la colère et la tristesse répondent à la banalisation de la violence. Pourtant, même ici, la musique refuse le découragement. Son énergie tend davantage vers la résistance que vers la résignation.
«As the Crow Flies» constitue sans doute le moment le plus contemplatif du disque. Inspirée par un paysage enneigé aperçu depuis une crête de l’ouest du Michigan, la composition avance avec une lenteur assumée, comme si la clarté ne pouvait surgir qu’au terme d’un long silence.
La suite s’achève avec «Gratitude», écrite après un concert et une rencontre avec le pianiste Brad Mehldau. Cette conclusion prend la forme d’une bénédiction discrète, exprimant une reconnaissance profonde envers la création, l’écoute et le pouvoir de l’art lorsque les certitudes vacillent.
Ce qui distingue finalement Feathered Things n’est pas seulement la qualité de son écriture ni l’excellence de son interprétation. C’est son refus constant de confondre complexité et profondeur. Rien n’y relève de la virtuosité gratuite. Chaque note répond à une intention, chaque silence possède son poids. À une époque où tant de productions cherchent à retenir immédiatement l’attention, Emily Kuhn fait le pari inverse. Son album révèle toute sa richesse au fil des écoutes.
Sans jamais revendiquer une quelconque révolution, Feathered Things élargit discrètement le champ des possibles du jazz contemporain. Il rappelle que l’innovation naît parfois moins de la rupture que de la sincérité, de la patience et de la fidélité à sa propre voix. La musique d’Emily Kuhn dialogue avec plusieurs traditions tout en demeurant profondément jazz par son ouverture, sa curiosité et son goût du dialogue collectif.
Lorsque les dernières notes s’évanouissent, ce n’est pas une mélodie précise qui demeure en mémoire, mais une sensation persistante, celle d’avoir traversé les souvenirs de quelqu’un d’autre avant d’y reconnaître les siens. Peu d’albums atteignent une telle intimité sans céder au repli sur soi. Feathered Things y parvient avec une élégance rare.
Découvrir Emily Kuhn à travers cet enregistrement ne donne pas l’impression de rencontrer une artiste émergente, mais plutôt de reconnaître une voix singulière qui mûrit depuis plusieurs années. L’envie naît alors de revenir vers Sky Stories et Ghosts of Us, non pour compléter une discographie, mais pour mesurer le chemin parcouru.
Plus encore qu’une réussite personnelle, Feathered Things s’impose comme l’un de ces disques de jazz devenus rares, rétifs aux classifications faciles, capables d’allier émotion immédiate, exigence intellectuelle et profonde humanité. Il rappelle que les œuvres qui traversent le temps sont souvent celles qui choisissent de murmurer plutôt que de crier, invitant moins à écouter qu’à prêter véritablement attention.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, July 17th, 2026
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Musicians :
Emily Kuhn – trumpet, flugelhorn, effects
Meghan Stagl – piano, vocals
Erik Skov – guitar, effects
Kitt Lyles – bass
Gustavo Cortiñas – drums
All compositions by Emily Kuhn
Track Listing :
Telephone
Vaulted
Feathered Things: I – Fore Those Left Behind
Feathered Things: II – Learus
Feathered Things: III – Wingspan
Feathered Things: IV – As The Crow Flies
Feathered Things: V – Gratitude
Snowfall
Recorded by Andy Shoemaker at Rax Trax Recording (Chicago IL), December 2024
Additional recording by Kitt Lyles at Saluda Records (Chicago IL), March 2025
Mixed by Andy Shoemaker at Rax Trax Recording (Chicago, IL)
Mastered by Anthony Gravino at High Cross Sound (Urbana, IL)
Album art and design by Marine Tempels Black
Songs composed at an artist residency at OxBow School of Art (Saugatuck, MI), sponsored by the Luminarts Cultural Foundation
This project is partially supported by a grant from the Illinois Arts Council
