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Emile Parisien, Floating : l’art rare de laisser la musique respirer
Il y a quelque chose qui change avec Floating. Non pas seulement dans la musique d’Emile Parisien, mais dans la manière dont on l’écoute. Celui que l’on a souvent rencontré comme un formidable partenaire, capable de donner de l’éclat et de l’élan aux projets des autres, apparaît ici autrement. Le saxophoniste soprano est pleinement maître de son univers, mais il ne cherche jamais à le refermer sur lui-même. Au contraire, il semble avoir compris qu’un groupe ne devient réellement intéressant que lorsque chacun de ses membres accepte de renoncer à une part de l’espace qui lui est disponible.
Cette idée pourrait sembler simple. Elle est pourtant devenue presque rare dans le jazz contemporain, où la virtuosité et la multiplication des propositions peuvent parfois donner le sentiment que chaque musicien doit constamment rappeler ce qu’il sait faire. Floating prend le chemin inverse. Dès les premières mesures, Parisien semble moins préoccupé par l’idée de s’imposer que par celle de créer les conditions nécessaires à une conversation. Son soprano reste immédiatement reconnaissable, avec ses aspérités, ses tensions et cette façon singulière de faire passer une mélodie d’un état à l’autre, mais il accepte de laisser les autres voix modifier le cours de son discours.
L’album s’ouvre avec «Asian Songs & Rhythms No.40», de Gurdjieff et de Hartmann. Le choix n’a rien d’anodin. Le soprano ne vient pas simplement exposer un thème au-dessus d’un accompagnement. Il entre progressivement dans la matière de la composition, tandis que le piano, la contrebasse et le tabla déplacent autour de lui les lignes de force de la musique. Il faut écouter cette première pièce avec attention, car elle donne déjà une indication essentielle sur ce qui va suivre: ici, la mélodie n’est jamais un territoire réservé à celui qui la joue. Elle appartient au groupe et peut être transformée à tout instant par le regard d’un autre musicien.
C’est là que Floating commence véritablement à prendre son sens. Le quartet réunit Parisien avec Yaron Herman au piano, Linda May Han Oh à la contrebasse et Prabhu Edouard au tabla. Quatre personnalités fortes, quatre parcours singuliers et quatre façons différentes de penser le rythme, le silence, la mélodie et l’improvisation. Une telle réunion aurait pu facilement devenir un exercice de prestige, une succession de démonstrations individuelles dans laquelle chacun aurait attendu son tour pour occuper le premier plan. Rien de tel ici. La force du groupe tient précisément à ce refus de la compétition.
Le quartet est né d’une «carte blanche» confiée à Parisien par la Cité internationale de Paris pour conclure deux années de résidence. Ce qui devait être une rencontre ponctuelle a rapidement révélé une alchimie suffisamment forte pour ne pas s’arrêter au concert. Cette origine explique peut-être une partie de la fraîcheur du projet. Rien ne semble avoir été fabriqué pour répondre à une stratégie discographique. Les musiciens ont d’abord découvert ce qui pouvait naître de leur rencontre, puis ont décidé de prolonger cette expérience. Floating porte encore quelque chose de cette spontanéité.
Il faut d’ailleurs se méfier de l’apparente tranquillité de l’album. Parisien a expliqué que cette musique était liée pour lui à des notions de paix, de poésie, de douceur et d’amour, et qu’il souhaitait offrir une forme de contrepoint à un monde dominé par les inquiétudes, les conflits et l’accélération permanente. Pris isolément, un tel discours pourrait sembler idéaliste, voire trop confortable. La musique, heureusement, est plus complexe que son commentaire. Floating n’est pas un disque sans tension. Il y a de l’incertitude, des frottements, des déplacements, parfois même une forme d’inquiétude. La paix que propose Parisien n’est donc pas celle d’un monde débarrassé de ses contradictions. Elle ressemble davantage à la possibilité de rester en dialogue malgré elles.
Cette nuance est essentielle. La douceur n’est jamais ici synonyme de faiblesse. Elle demande au contraire une grande maîtrise. Il faut savoir retenir une phrase, accepter qu’une idée reste inachevée, laisser un partenaire prendre une direction inattendue sans chercher immédiatement à reprendre le contrôle. Ce sont des décisions musicales, mais elles disent aussi quelque chose de la conception que Parisien semble avoir aujourd’hui de son métier.
Le contexte personnel dans lequel l’album s’est construit éclaire cette évolution. Le saxophoniste traversait une période particulièrement dense, faite de concerts, d’enregistrements, de collaborations et de projets multiples. Une carrière internationale peut facilement devenir une succession d’engagements dans laquelle le temps manque pour écouter ce qui vient de se produire. Floating donne l’impression d’être né d’une réaction inverse. Plutôt que d’ajouter encore du mouvement au mouvement, Parisien semble avoir voulu créer une zone de suspension.
Le titre de l’album dit déjà beaucoup. Floating, flotter, suggère un déplacement sans trajectoire parfaitement déterminée. La musique avance, mais elle ne paraît jamais obsédée par son point d’arrivée. Une phrase peut bifurquer. Un rythme peut changer de nature. Un silence peut devenir aussi important qu’une intervention instrumentale. Le quartet accepte cette incertitude et lui donne suffisamment de temps pour devenir une qualité.
C’est particulièrement évident dans le jeu de Prabhu Edouard. Son tabla ne se contente pas d’apporter une couleur supplémentaire à l’ensemble. Il modifie en profondeur la perception du temps. Son intervention est souvent discrète, parfois presque hypnotique, mais elle demeure constamment active. Le rythme n’est plus seulement ce qui permet aux autres musiciens de se repérer. Il devient un espace dans lequel ils peuvent évoluer.
Edouard possède une qualité rare: il sait donner du mouvement sans imposer une direction unique. Ses frappes semblent entourer le soprano de Parisien plutôt que le soutenir de manière traditionnelle. Elles créent une sorte de profondeur rythmique dans laquelle le saxophone peut se déplacer librement. Parisien a parlé de son partenaire comme d’un musicien capable de donner des «ailes» à la musique. À l’écoute de Floating, l’image cesse d’être une formule flatteuse pour devenir presque une description technique de ce que fait le tabla.
Il serait d’ailleurs réducteur de considérer Prabhu Edouard comme celui qui apporterait simplement une dimension indienne à un quartet de jazz européen. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Son rôle n’est pas décoratif. Il oblige les autres à repenser leur rapport au rythme. La tradition ne vient pas ici s’ajouter à une musique déjà constituée. Elle participe à sa construction. Cette rencontre entre les cultures est l’une des réussites les plus convaincantes de l’album parce qu’elle ne ressemble jamais à un exercice de juxtaposition. Il n’y a pas, d’un côté, le jazz européen et, de l’autre, la tradition indienne que l’on viendrait présenter au public. Les deux univers se croisent jusqu’à devenir parfois difficiles à séparer. C’est précisément ce que l’on peut attendre d’une véritable rencontre musicale : non pas que chacun conserve soigneusement son territoire, mais que le territoire lui-même finisse par se déplacer.
Linda May Han Oh joue un rôle tout aussi déterminant dans cette architecture. Sa présence pourrait facilement passer inaperçue à une première écoute, tant elle évite les effets appuyés. Pourtant, la contrebasse constitue souvent l’un des principaux points d’équilibre du quartet. Han Oh ne se contente pas de maintenir le tempo ou de relier le piano au soprano. Elle décide, par ses choix de durée, de densité et de silence, de la manière dont la musique peut se développer.
Cette retenue constitue une forme d’autorité. Elle n’a rien de passif. Lorsque Han Oh avance, le geste prend davantage de poids précisément parce qu’elle n’a pas cherché à occuper constamment le premier plan. C’est une leçon que Floating semble donner à plusieurs reprises : dans un ensemble de musiciens aussi expérimentés, l’importance d’une intervention ne dépend pas de sa durée, mais de ce qu’elle change chez les autres. Yaron Herman comprend cette logique avec une remarquable finesse. Son piano peut être lyrique sans devenir sentimental et aventureux sans perdre son centre émotionnel. Surtout, il sait quand ne pas remplir. Dans un quartet où les idées pourraient facilement se multiplier jusqu’à saturer l’écoute, Herman accepte les espaces laissés ouverts par ses partenaires. Son jeu donne parfois l’impression de travailler autant avec les silences qu’avec les notes.
Il faut prendre le temps d’écouter cette dimension. Une première écoute peut naturellement conduire l’auditeur vers le soprano de Parisien, dont le timbre attire immédiatement l’attention. Mais une deuxième écoute, plus patiente, révèle une autre histoire. On découvre alors les réponses du tabla, les déplacements de la contrebasse, les interventions du piano et surtout les moments où l’un des quatre musiciens choisit de ne pas intervenir. C’est probablement la meilleure manière d’entrer dans Floating: ne pas chercher immédiatement ce qui impressionne, mais chercher ce qui se transforme.
L’album demande cette disponibilité. Il n’est pas nécessairement conçu pour produire une récompense instantanée. Sa richesse apparaît progressivement, à mesure que l’on comprend que les quatre musiciens travaillent moins à construire une succession de moments forts qu’à maintenir une circulation permanente entre leurs voix. Ce qui compte n’est pas seulement la phrase jouée, mais ce qu’elle provoque chez celui qui vient ensuite.
Cette manière de jouer suppose une confiance considérable. Aucun des quatre ne semble craindre de disparaître momentanément. Or, pour des musiciens de ce niveau, cette capacité à accepter l’effacement temporaire est peut-être l’une des formes les plus exigeantes de la virtuosité. Il est relativement facile de démontrer ce que l’on sait faire. Il est beaucoup plus difficile de savoir quand il vaut mieux ne pas le faire. C’est peut-être pour cette raison que Floating paraît si cohérent malgré la diversité de ses participants. Les différences ne sont jamais supprimées au nom d’une harmonie artificielle. Elles sont utilisées comme des forces de propulsion. Le soprano de Parisien apporte sa fragilité et son tranchant, Herman son langage pianistique, Han Oh son sens de l’équilibre et Edouard une conception du rythme qui déplace constamment les repères. Aucun de ces éléments ne cherche à devenir le centre définitif de la musique.
Cette absence d’ego donne au disque une qualité devenue assez rare. Dans un paysage musical où chaque collaboration doit souvent être présentée comme un événement et chaque nouvelle sortie accompagnée d’un récit spectaculaire, Floating semble presque modestement rappeler que la musique peut suffire. Les carrières de ces quatre artistes sont déjà suffisamment établies. Il n’est pas nécessaire de les transformer en argument commercial. Ce qui importe est ce qui se passe lorsqu’ils se retrouvent dans la même pièce. C’est aussi ce qui rend la naissance du quartet particulièrement intéressante. La rencontre était à l’origine ponctuelle, presque circonstancielle. Pourtant, quelque chose a fonctionné. Peut-être parce que les musiciens n’avaient pas besoin de prouver qu’ils étaient capables de jouer ensemble. Ils pouvaient simplement chercher ce qu’ils n’avaient pas encore découvert. Cette curiosité est perceptible dans les moments où la musique semble hésiter avant de choisir une direction.
Le disque mérite donc d’être approché sans précipitation. Il serait dommage de l’écouter comme une simple démonstration du talent d’Emile Parisien ou comme un nouvel épisode de sa discographie. Il faut plutôt l’entendre comme l’expérience d’un groupe qui découvre progressivement sa propre manière de respirer. La différence est importante. Un album de leader peut chercher à confirmer une identité. Floating semble davantage chercher à déplacer celle de son auteur. Parisien lui-même paraît transformé par cette logique collective. Son soprano reste incisif, mais il semble moins préoccupé par la conquête de l’espace. Il écoute davantage. Il laisse les rythmes de Prabhu Edouard modifier ses phrases, le piano de Herman déplacer leur trajectoire et la contrebasse de Han Oh redéfinir leur poids. Le saxophoniste n’abandonne rien de sa personnalité. Il accepte simplement de la mettre en relation avec celle des autres.
C’est là que le disque devient plus intéressant qu’un simple exercice de virtuosité. Il ne demande pas aux musiciens de devenir moins eux-mêmes. Il leur demande de comprendre que leur identité musicale ne prend tout son sens qu’au contact des autres. Cette idée traverse l’ensemble de Floating et donne à la musique une profondeur qui dépasse largement les qualités individuelles de ses interprètes.
La notion de «gentle reset» évoquée par Parisien prend alors une signification plus précise. Il ne s’agit pas de recommencer à zéro, encore moins de tourner le dos à ce qui précédait. Il s’agit plutôt de retrouver une capacité d’écoute qui peut se perdre lorsque la carrière devient trop rapide, lorsque les projets s’accumulent et que l’on finit par fonctionner davantage dans l’urgence que dans l’attention.
La paix dont parle Parisien n’est donc pas une idée que l’album viendrait illustrer. Elle se joue, littéralement, dans la manière dont ces quatre musiciens acceptent de ne pas occuper tout l’espace. Il faut écouter ce qui circule entre eux : une note laissée en suspens, un rythme qui se déplace, une phrase qui renonce à sa conclusion, un silence qui permet à un autre instrument d’exister. C’est dans ces presque rien que Floating trouve une grande partie de sa force. Et c’est peut-être pour cette raison que l’album demeure après l’écoute. Il ne laisse pas seulement le souvenir de quelques performances particulièrement réussies. Il laisse une sensation plus difficile à définir, celle d’avoir été placé pendant un moment dans un espace où l’on pouvait réellement écouter. Dans une époque saturée de bruit, de vitesse et de réactions immédiates, cette expérience n’a rien d’anodin.
Floating ne prétend pas résoudre les inquiétudes du monde contemporain. Il ne cherche pas non plus à les nier. Il propose quelque chose de beaucoup plus modeste et, à ce titre, peut-être de plus précieux: un endroit où quatre musiciens acceptent de ralentir suffisamment pour entendre ce que les autres ont à dire.
Au fond, c’est peut-être cela que le disque raconte le mieux. Non pas la paix comme état définitif, mais la possibilité de la construire, instant après instant, dans une relation avec l’autre. Emile Parisien aurait pu réunir trois partenaires exceptionnels pour fabriquer un album spectaculaire. Il a fait quelque chose de plus difficile. Il a créé les conditions d’une véritable écoute. Et dans Floating, cette écoute devient peu à peu une musique à part entière.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 20th, 2026
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Musicians :
Emile Parisien: soprano saxophone
Yaron Herman: piano
Prabhu Edouard: tabla, percussion, vocals
Linda May Han Oh: double bass, vocals
Track Listing :
01 Asian Songs & Rhythms, No.40 – Gurdjieff & de Hartmann 04:57
02 Bonbon – Emile Parisien 05:14
03 Olive Branch – Yaron Herman 04:49
04 Badhra – Anouar Brahem 06:19
05 Portal – Yaron Herman/ Emile Parisien 06:18
06 66 – Emile Parisien 05:20
07 Ruth – Yaron Herman 04:38
08 Nusrat – Yaron Herman 04:54
09 As it comes and as it goes – Linda May Han Oh 01:52
10 El Toro – Yaron Herman 03:19
11 Arco – Yaron Herman 03:2
Cover Art, Passenger Red White, 1999 © Sean Scully
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