| Latin Jazz |
L’été 2026 aura déjà offert quelques belles surprises aux amateurs de jazz. Parmi elles, Play It Forward, le nouvel album du pianiste, compositeur et pédagogue Donald Vega, mérite une attention particulière. Dès les premières mesures de «Para Aguabella», le morceau qui ouvre le disque, quelque chose se met en place avec une évidence rare. Les rythmes latins, l’harmonie du jazz, la rigueur héritée de la musique classique et des influences venues d’autres traditions musicales ne sont pas juxtaposés pour produire un effet de fusion. Ils semblent avoir toujours appartenu au même paysage. C’est sans doute ce qui distingue cet album de tant de productions rangées, parfois un peu rapidement, sous l’étiquette du latin jazz. Vega ne cherche pas à occuper une case. Il fait dialoguer plusieurs mondes qui, dans son parcours, n’ont jamais cessé de se rencontrer.
«Para Aguabella» donne immédiatement le ton. La rythmique est affirmée, mais la composition respire. Les musiciens disposent d’un espace suffisant pour faire vivre la matière musicale, pour infléchir une phrase, prolonger une idée ou répondre à un autre instrument. Avec «La Flor y El Toro», le deuxième morceau, le champ s’élargit encore. Le disque commence alors à révéler une personnalité qui ne tient pas seulement à la virtuosité du pianiste. Donald Vega possède une connaissance profonde du rythme, mais son rapport à la mélodie est tout aussi déterminant. Ses compositions peuvent être complexes dans leur construction harmonique et rythmique, sans jamais donner le sentiment de vouloir impressionner à tout prix. La mélodie reste toujours suffisamment présente pour offrir à l’auditeur un point d’entrée.
C’est dans cet équilibre que réside l’une des principales qualités de Play It Forward. Vega ne simplifie pas sa musique pour la rendre immédiatement accessible, mais il ne demande pas non plus à l’auditeur de posséder les clés du jazz contemporain pour pouvoir l’écouter. La sophistication demeure dans l’écriture, dans les arrangements et dans les échanges entre les musiciens, tandis que l’émotion circule avec une étonnante simplicité. Cette alliance n’est pas le fruit du hasard. Entièrement composé et arrangé par Vega, le projet est né d’une commande de New Jazz Works, soutenue par Chamber Music America et la Doris Duke Foundation. Mais derrière cette commande se trouve une réflexion plus personnelle sur la transmission, sur ce que les musiciens reçoivent de ceux qui les ont précédés et sur ce qu’ils choisissent ensuite d’en faire.
Le titre même de l’album contient cette idée. Play It Forward pourrait se traduire par l’idée de faire circuler la musique, de ne pas garder pour soi ce qui a été reçu. Vega compose ici en pensant aux enseignants, aux anciens et aux artistes qui ont contribué à façonner son parcours. Il ne s’agit pas pour lui de dresser une galerie de portraits musicaux ni de reproduire fidèlement ce que ces figures lui ont appris. Il s’agit plutôt de montrer comment une influence devient une matière nouvelle lorsqu’elle passe par la sensibilité d’un autre musicien. La transmission, chez Vega, n’est donc pas une conservation. Elle est une transformation.
Cette distinction explique la présence, dans l’album, de figures comme Francisco Aguabella, Al McKibbon, Billy Higgins ou Iris Stevenson. Tous ont occupé une place particulière dans la construction du musicien que Vega est devenu. Pourtant, leurs noms ne fonctionnent jamais comme de simples références destinées à donner au disque une profondeur historique. Leur influence est plus intime. Vega ne tente pas de reproduire leur son et ne cherche pas à se cacher derrière leur héritage. Il prend ce qu’ils lui ont transmis, l’assimile, le confronte à sa propre histoire et le restitue sous une forme nouvelle. Le résultat ressemble davantage à une conversation qui se poursuit qu’à un hommage figé dans le passé.
Pour comprendre la portée de cette démarche, il faut revenir à l’histoire personnelle de Donald Vega. Il grandit au Nicaragua et commence à y étudier le piano classique dans un contexte marqué par la guerre civile et la violence politique. Sa mère émigre d’abord aux États Unis. En 1989, Vega la rejoint à Los Angeles. Il n’a alors que quinze ans et arrive sans statut légal. Il obtiendra par la suite l’asile politique, mais son installation dans un pays nouveau ne constitue que le début d’une trajectoire au cours de laquelle la musique va devenir à la fois une profession, un refuge et une manière de trouver sa place.
Une anecdote de cette période résume peut être mieux que toutes les autres son rapport à l’instrument. Un incendie détruit son appartement et son piano. Pour beaucoup de jeunes musiciens, une telle perte aurait pu signifier un arrêt brutal du travail. Vega choisit une autre voie. Privé de clavier, il en dessine un sur une feuille de papier et continue à pratiquer, en faisant travailler sa mémoire et son imagination. L’image a quelque chose de saisissant, presque irréel, mais elle dit surtout une vérité simple : la musique ne se trouvait déjà plus uniquement dans l’instrument. Elle était devenue une manière de penser. Le piano pouvait disparaître. Ce qu’il avait permis de construire en lui ne disparaissait pas.
À Los Angeles, Vega rencontre progressivement les musiciens et les enseignants qui vont donner une direction nouvelle à cette vocation. Sa formation classique lui apporte une discipline, une connaissance de l’harmonie et un sens de la construction qui resteront perceptibles dans son écriture. Mais le contact avec la communauté du jazz lui ouvre un autre monde, fondé davantage sur l’écoute, l’improvisation, le rythme et la capacité à réagir à ce que joue l’autre. Billy Higgins devient l’un de ses mentors essentiels. Francisco Aguabella et d’autres musiciens lui font découvrir des traditions qui élargissent encore son rapport au jazz. Ce qu’il reçoit alors ne se limite pas à des connaissances musicales. Il découvre une communauté et, avec elle, la possibilité de se reconnaître dans une histoire qui n’était pas initialement la sienne.
Cette dimension communautaire est devenue centrale dans le parcours de Vega. Le pianiste est aujourd’hui actif sur les scènes internationales, aussi bien comme interprète que comme compositeur et enseignant. Son travail avec le légendaire contrebassiste Ron Carter l’a placé aux côtés d’une figure majeure du jazz moderne. Ses activités pédagogiques prolongent quant à elles une expérience qu’il connaît de l’intérieur : celle d’un musicien qui apprend auprès d’un autre et qui, des années plus tard, transmet à son tour. Ses études à Juilliard auprès du pianiste Kenny Barron, puis son activité au sein de cette institution, l’ont inscrit dans une tradition où le savoir musical circule encore largement par l’écoute, la pratique et la relation personnelle.
Sa carrière pourrait facilement conduire à un disque qui chercherait à faire l’inventaire de ses réussites. Ce n’est pas le cas de Play It Forward. En 2023, son album As I Travel avait été nommé aux Grammy Awards dans la catégorie du meilleur album de latin jazz. Cette reconnaissance aurait pu devenir un argument supplémentaire dans un disque consacré à son parcours. Vega préfère l’écarter. Son expérience est présente partout, mais elle ne s’affiche jamais comme un palmarès. Il utilise plutôt les différentes étapes de sa vie comme des ressources musicales, en laissant chaque composition trouver sa propre voix.
La formation classique est particulièrement perceptible dans le soin accordé aux mélodies et à la construction des pièces. On sent parfois, derrière une apparente simplicité, une architecture précise, un travail sur les proportions et les tensions. Mais Vega ne laisse jamais cette architecture devenir une démonstration. Le jazz lui permet de conserver une liberté rythmique et improvisée, tandis que son héritage latino américain apporte une autre manière de concevoir le mouvement et la pulsation. Ces influences ne sont jamais mises en concurrence. Elles ont fini par constituer les différentes dimensions d’un même langage.
Les changements de perspective musicale sont d’ailleurs parmi les moments les plus réussis du disque. Une composition peut commencer dans un vocabulaire proche du post bop avant de glisser vers un rythme latino. Ailleurs, l’arrivée des percussions modifie entièrement l’atmosphère et déplace le centre de gravité de la pièce. Rien ne donne cependant l’impression d’une démonstration de virtuosité stylistique. Vega ne semble pas vouloir prouver qu’il peut passer d’un genre à l’autre. Il joue simplement comme un musicien dont l’identité s’est construite au croisement de plusieurs cultures.
C’est probablement pourquoi il serait réducteur de présenter Play It Forward comme un simple album de fusion. La fusion suppose souvent la rencontre volontaire de deux univers auparavant séparés. Chez Vega, les frontières sont moins nettes. Le jazz, la musique latine et la tradition classique sont déjà présents dans son histoire personnelle. Il ne les assemble donc pas de l’extérieur. Il les fait cohabiter comme on fait cohabiter les différentes langues d’une même existence. Cette approche donne au disque une cohérence qui dépasse largement la question des genres.
Cette cohérence permet également à l’album de rester accueillant pour ceux qui ne possèdent pas une connaissance approfondie du jazz. Les structures rythmiques peuvent être sophistiquées, les arrangements minutieux et les échanges harmoniques parfois complexes, mais cette richesse reste en arrière plan. La mélodie demeure le fil conducteur. Le rythme donne une direction et les musiciens se répondent sans jamais transformer leur interaction en compétition. L’auditeur averti pourra entrer dans les détails de l’écriture. Celui qui écoute simplement pour le plaisir pourra, lui, se laisser porter.
Le disque révèle d’ailleurs davantage de choses à mesure qu’on y revient. Une première écoute laisse surtout apparaître l’énergie de l’ensemble et la richesse des rythmes. Les suivantes font ressortir des détails plus discrets, des correspondances entre les morceaux, des choix d’arrangement et des dialogues entre les instruments. Certaines mélodies s’installent progressivement dans la mémoire. Des passages qui semblaient d’abord secondaires prennent une autre importance. C’est une musique qui ne réclame pas nécessairement l’attention, mais qui sait la récompenser lorsqu’on la lui accorde.
À mesure que l’album avance, une dimension presque cinématographique apparaît. Les paysages sonores se déplacent, parfois avec douceur, parfois de manière plus nette. Les passages intimes alternent avec des séquences rythmiques plus denses et des moments où le jazz reprend ses droits. On pourrait entendre le disque comme une sorte de carnet de voyage, mais le voyage de Vega n’est pas seulement géographique. Il est intérieur. Chaque morceau semble correspondre à une période, une rencontre ou une influence qui a contribué à construire son identité musicale.
Cette musique semble également appeler la scène. Les compositions sont suffisamment précises pour conserver leur identité, mais elles ne sont jamais enfermées dans une forme définitive. Vega et son sextette ont joué ces morceaux pendant plusieurs mois avant de les enregistrer, ce qui leur a permis de les éprouver dans les conditions réelles du concert. Ce travail préalable se ressent. Les arrangements paraissent maîtrisés, mais jamais verrouillés. Il existe suffisamment d’espace pour que les musiciens puissent respirer, prolonger une idée ou réagir à l’énergie du moment. C’est souvent dans cet équilibre entre préparation et liberté que le jazz trouve sa véritable raison d’être.
Le sextette joue ici un rôle essentiel. Autour de Vega se trouvent le saxophoniste David DeJesus, le trompettiste Brandon Lee, le contrebassiste Raul Reyes, le batteur Pete Van Nostrand et la percussionniste Carly Maldonado. Plusieurs entretiennent avec lui une relation ancienne. Raul Reyes fut notamment son étudiant à Juilliard. Cette continuité donne une résonance particulière à l’album. La transmission n’est plus seulement un sujet que Vega évoque en musique. Elle est visible dans les relations qui composent aujourd’hui son propre ensemble. Celui qui a appris auprès des autres est devenu à son tour celui qui transmet.
La dernière composition, «A Hymn for Iris», dédiée à Iris Stevenson, ramène le disque vers une forme de méditation. Stevenson a joué un rôle important dans les premières années de formation de Vega et son souvenir permet à l’album de revenir à ce qui en constitue le véritable centre: la reconnaissance envers ceux qui ont ouvert une porte. La pièce ne cherche pas à conclure par un grand geste dramatique. Elle laisse plutôt s’installer une forme de calme, comme si le voyage musical avait finalement conduit Vega vers les personnes qui en ont rendu le commencement possible.
Cette conclusion donne aussi envie d’entendre Play It Forward en concert. Sur scène, certaines compositions pourraient prendre une ampleur nouvelle. Les sections rythmiques pourraient s’étendre, les dialogues entre les instruments se prolonger et les passages entre jazz et musique latine devenir plus imprévisibles. Le matériau est suffisamment solide pour supporter cette liberté. C’est un signe important pour un album de jazz: ses compositions ne semblent pas terminées lorsqu’elles quittent le studio. Elles donnent au contraire l’impression de pouvoir continuer à vivre.
Il y a enfin, dans tout le projet, une chaleur qui mérite d’être soulignée. Les thèmes abordés auraient pu produire un disque pesant. L’exil, l’immigration, la mémoire, la disparition, la transmission et l’héritage culturel sont des sujets qui portent naturellement leur part de gravité. Vega choisit pourtant une autre voie. Sa musique reste généreuse, parfois lumineuse, souvent joyeuse. Le concept n’écrase jamais les interprètes. Ce sont les musiciens, leurs échanges et leur plaisir de jouer qui demeurent au premier plan.
C’est peut être ce qui rend l’album le plus attachant. Pour comprendre Play It Forward, il n’est pas nécessaire de connaître dans le détail la biographie de Donald Vega. Son histoire permet d’éclairer la musique, mais la musique n’en dépend pas. Le jeune pianiste formé au Nicaragua, l’adolescent arrivé à Los Angeles, l’immigrant qui a dû reconstruire sa vie, l’élève de grands musiciens puis l’enseignant qui transmet à son tour sont tous présents dans ce disque. Pourtant, aucun de ces personnages ne cherche à prendre le dessus sur les autres. Ils ont fini par devenir les différentes voix d’un même musicien.
L’album propose ainsi une réflexion plus large sur la survie des traditions musicales. Une tradition ne demeure pas vivante parce qu’elle est reproduite à l’identique. Elle survit précisément parce que chaque génération la reçoit, la transforme, parfois la conteste, puis la transmet sous une forme différente. Donald Vega connaît ce processus intimement. Il en est à la fois le produit et l’un des nouveaux maillons. Ses mentors lui ont donné une matière qu’il n’avait aucune raison de conserver intacte. Il l’a faite passer à travers sa propre histoire pour en tirer une musique qui lui appartient.
Lorsque «A Hymn for Iris» s’achève, Play It Forward a traversé plusieurs univers sans jamais perdre son unité. Les rythmes latins, le jazz moderne, l’héritage classique et la mémoire personnelle de Donald Vega se sont progressivement fondus dans une même trajectoire. Mais le signe le plus révélateur de la réussite du disque vient peut-être après les dernières notes. On n’a pas immédiatement envie de passer à autre chose. On éprouve plutôt le désir de revenir au début, de réécouter «Para Aguabella», de retrouver certaines mélodies et de comprendre autrement des passages qui avaient semblé évidents lors de la première écoute.
À une époque où une grande partie de la musique est consommée rapidement avant de céder sa place à la suivante, cette capacité à demander une deuxième écoute constitue déjà une forme de résistance. Play It Forward ne cherche pas à être spectaculaire à chaque instant. Il préfère s’installer, laisser les relations entre les musiciens apparaître progressivement et permettre à son histoire de se dévoiler au fil du temps. Cette patience est aussi celle de son auteur, dont le parcours s’est construit par étapes, à travers les rencontres, les ruptures, les apprentissages et les transmissions.
Pour ceux qui recherchent un jazz exigeant sans être fermé, profondément attaché à ses traditions sans céder à la nostalgie et personnel sans jamais devenir narcissique, Play It Forward est un album qui mérite d’être entendu. Donald Vega y rassemble plusieurs mondes, mais ne se contente pas de les juxtaposer. Il les transforme en une langue qui lui est propre, une langue nourrie par le Nicaragua de son enfance, Los Angeles, la tradition classique, le jazz, les musiciens qui l’ont accompagné et ceux auxquels il transmet désormais son savoir.
Le titre finit alors par prendre tout son sens. Vega ne se contente pas de rendre ce qu’il a reçu. Il le fait avancer. Il prend la musique de ceux qui l’ont formé, leurs conseils, leurs gestes, leur mémoire et leur confiance, puis les transforme en quelque chose qui pourra être reçu par d’autres. C’est peut-être là la plus belle définition de l’héritage musical: non pas conserver le passé sous verre, mais lui permettre de continuer à vivre dans une musique nouvelle. Avec Play It Forward, Donald Vega ne referme donc pas une histoire. Il la transmet.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 20th, 2026
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