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Dennis Mitcheltree’s Seeing Red: jazz, compassion et résistance
Depuis la fin des années 1970, les prises de position artistiques ouvertement confrontantes ont presque disparu. Il aura fallu une période troublée comme celle que nous traversons aujourd’hui pour que ce type de musique réapparaisse, certes sous des formes très différentes de celles que nous avons connues autrefois. Depuis plusieurs mois, le jazz est l’un des espaces où émergent de tels albums, parfois sous des formes très diverses, comme avec le magnifique Trip the Night Fantastic de Terri Lyne Carrington. Aujourd’hui, c’est au tour du compositeur et saxophoniste Dennis Mitcheltree d’entrer dans ce cercle, qui ne cesse de s’élargir, avec Seeing Red.
Mitcheltree est manifestement traversé par des émotions d’une grande intensité. Dans le climat sociopolitique actuel, le rouge est partout : visages en colère sur les réseaux sociaux, affrontements politiques toujours plus polarisés, alertes au danger, symboles identitaires et ceux qui s’imaginent être les seuls à incarner l’Amérique véritablement « blooded ». Le rouge est perçu comme la couleur de la destruction, même si la destruction peut aussi précéder la transformation. Il suffit de penser à Shiva. Mais se limiter à une seule gamme de couleurs nous empêche de percevoir l’ensemble du tableau. C’est une vision étroite et restrictive, finalement contraire à la nature et peu propice à l’accomplissement. Comme l’explique Mitcheltree : « La musique n’est pas monochrome. Elle peut puiser dans toutes les couleurs du spectre visible et invisible, offrant une gamme infinie de nuances sonores qui incarnent la collaboration, la coopération, la compréhension et l’empathie. Grâce à notre palette musicale prodigieuse, nous avons le pouvoir d’éclairer ce qui nous rassemble. »
Il est plus que probable que les excellents musiciens présents sur cet album partagent ces réflexions. Pourtant, si la musique est contemporaine et magnifique, je crois que, pour comprendre pleinement ce qui est en jeu ici, il est important de savoir ce qui se cache derrière chacune des compositions. Mitcheltree nous en donne les clés, et ces clés révèlent un album considérablement plus personnel que ne pourrait le laisser penser, au premier abord, son titre politique.
Far Left pourrait passer pour une déclaration politique, particulièrement dans le contexte d’un album intitulé Seeing Red. Mais le titre contient une plaisanterie de musicien. Pour les saxophonistes ténors, «far left» désigne simplement la position extrême à gauche sur le clavier, celle qu’il faut atteindre pour jouer la mélodie de ce blues lent. Ce détail peut sembler anodin, mais il est important: Mitcheltree ne cherche pas à rendre chaque chose littérale. Même lorsque les titres semblent chargés de significations politiques, une autre strate se trouve souvent sous leur surface. Le politique et l’intime, le sérieux et l’ironie, la conscience du monde et le plaisir de jouer peuvent ainsi coexister sans jamais se contredire.
Lapis Lazuli repose sur un mélange fluide de mesures à 3/4 et à 4/4, entremêlées tout au long de la structure, sur un socle harmonique qui peut d’abord sembler conventionnel avant de s’éloigner progressivement des territoires familiers. La pierre de lapis-lazuli elle-même est une roche métamorphique d’un bleu profond, traditionnellement associée à la sagesse, à la vérité et à la connaissance de soi. Le choix n’est pas sans pertinence. Au milieu d’un album dominé par la chaleur symbolique du rouge, cette pièce introduit une autre couleur, un autre état d’esprit, une autre manière de regarder le monde. Le titre devient alors une invitation à ne pas enfermer Seeing Red dans sa seule dimension politique. Le rouge n’est qu’une porte d’entrée. Derrière lui existe tout un spectre.
Undocumented Language exprime peut-être avec le plus de clarté ce que le jazz peut réellement être. La musique est un langage, et jouer aux côtés de musiciens de la trempe de Johannes Wallmann, Jesse Crawford et Bill McClellan revient à entrer dans une conversation intense, riche de sens mais impossible à retranscrire sur le papier. Il faut la vivre pour la comprendre. Il ne s’agit pas simplement d’une proposition intellectuelle. On l’entend dans la manière dont les musiciens se répondent, laissent de l’espace, se mettent mutuellement au défi, s’écoutent et avancent ensemble. C’est là que la musique devient vivante. Et c’est précisément là que le propos de Mitcheltree cesse d’être un discours pour devenir une expérience musicale.
911 vient d’un tout autre endroit. Mitcheltree vivait à New York le 11 septembre 2001. Ce jour-là, cette composition est apparue spontanément, exigeant de sortir. Il n’est pas nécessaire d’imposer une explication à une telle musique. Certaines expériences sont trop écrasantes pour être directement traduites en mots. Parfois, la seule réponse possible est le son. Dans Seeing Red, 911 rappelle aussi que la musique peut conserver la mémoire d’un événement sans chercher à le réduire à un récit ou à une démonstration. Elle garde la trace de ce qui ne peut pas toujours être dit.
Mortal Coil, ou le poids de l’existence, renvoie à l’expression poétique associée à Shakespeare. Se défaire de cette « enveloppe mortelle », c’est abandonner le corps physique et ses faiblesses terrestres pour atteindre un état de pure spiritualité. Une fois encore, Mitcheltree se déplace entre le physique et le métaphysique, entre le corps et ce qui pourrait exister au-delà de lui. Le titre est littéraire, mais le sentiment qui traverse la musique est, lui, profondément humain. Dans l’économie de l’album, cette composition élargit encore le champ de Seeing Red : après la colère, le conflit et la mémoire, il y a aussi la fragilité de l’existence elle-même.
Maitri est un terme sanskrit qui se trouve à la racine de la compassion : bienveillance aimante, joie empathique et équanimité envers soi-même comme envers tous les autres êtres. Sur un album aussi profondément préoccupé par la division et la confrontation, cette idée est essentielle. Maitri n’arrive pas comme une réponse simpliste à un monde complexe. C’est quelque chose de plus exigeant: une invitation à modifier notre manière d’écouter, nous-mêmes autant que tous ceux qui nous entourent. Et cette notion prend une dimension particulière lorsqu’on l’entend au sein de cet ensemble: elle n’est pas une déclaration extérieure à la musique, elle semble déjà contenue dans la manière dont les quatre musiciens jouent ensemble.
Tai Time a été écrit pour Tai, le fils de Mitcheltree, âgé de seize ans, lui-même saxophoniste et, selon son père, doté d’un potentiel musical qui dépasse largement ce que l’on pourrait attendre à son âge. La présence de cette pièce sur un album aussi préoccupé par l’état du monde est particulièrement émouvante. Soudain, le paysage politique et philosophique devient intime. Il ne s’agit plus d’idées abstraites, mais de transmission, de famille, d’une musique qui passe d’une génération à l’autre et de l’espoir contenu dans ce geste. Là encore, Mitcheltree déplace le regard : après le monde, il y a l’enfant; après le conflit, la transmission; après le présent, ce qui vient après nous.
Brooklyn est à la fois une personne et un lieu, et le reflet de l’une des expériences les plus profondes et les plus bouleversantes de la vie de Mitcheltree. La musique est née alors qu’il traversait cette expérience; elle n’a pas tant été composée qu’elle n’a été écrite à travers lui. Il existe des moments où un musicien construit une pièce, et d’autres où la musique semble trouver elle-même le chemin de la sortie. Brooklyn appartient à cette seconde catégorie. Elle ressemble moins à un objet que l’on aurait fabriqué qu’à un événement émotionnel auquel on aurait permis de prendre une forme musicale. Cette dimension est essentielle pour comprendre Seeing Red: les compositions ne sont pas seulement des pièces réunies autour d’une idée, elles sont les traces de moments vécus, parfois douloureux, parfois lumineux, qui finissent par dialoguer les uns avec les autres.
À ce stade, vous l’aurez compris: Seeing Red est, au fond, un hymne à l’amour, au rassemblement, au partage et à l’écoute. Rien n’y est inutilement compliqué, parce que Mitcheltree et ses musiciens créent leur propre forme d’osmose par leur manière de jouer. Le son est chaleureux, l’interaction constante, et la musique possède une générosité qui n’exclut jamais personne. Le quartet formé par Mitcheltree au saxophone ténor, Johannes Wallmann au piano, Jesse Crawford à la contrebasse et Bill McClellan à la batterie sait que communiquer ne signifie pas que tout le monde parle en même temps. Cela signifie écouter suffisamment attentivement pour savoir quand prendre la parole.
Et c’est peut-être là que Seeing Red devient le plus puissant. L’album est clairement né d’un moment de tension politique et sociale, mais il ne reproduit pas cette tension comme le fait une grande partie du discours contemporain. Il ne construit pas un mur supplémentaire. Il ouvre une porte. Mitcheltree utilise le langage du jazz pour affirmer, sans jamais donner de leçon, qu’il existe d’autres couleurs à notre disposition, d’autres possibilités que la colère, la division et la peur.
Mais cette ouverture ne se résume pas à une intention. Elle est inscrite dans la musique elle-même. Elle est dans le dialogue d’Undocumented Language, dans la mémoire de 911, dans la réflexion métaphysique de Mortal Coil, dans la compassion de Maitri, dans la transmission de Tai Time et dans l’expérience intime de Brooklyn. Même Far Left, avec son double sens et son humour de musicien, rappelle que rien ne doit être enfermé dans une interprétation unique. Seeing Red avance ainsi par déplacements successifs. Il part du rouge, mais refuse d’y rester.
C’est pourquoi Seeing Red n’est pas simplement un album de jazz contemporain parmi d’autres. C’est un album qui semble nécessaire. Non parce qu’il apporterait des solutions faciles à un monde devenu de plus en plus difficile à comprendre, mais parce qu’il nous rappelle, pièce après pièce, que la musique peut encore créer un espace dans lequel les êtres humains s’écoutent les uns les autres. Et peut-être est-ce, au fond, la chose la plus radicale qu’un album puisse accomplir aujourd’hui.
Seeing Red ne se contente donc pas de prendre place parmi les sorties du moment. Il s’inscrit naturellement dans une histoire beaucoup plus vaste, celle d’un jazz qui a toujours su absorber les tensions de son époque pour les transformer en autre chose. Mais Dennis Mitcheltree ne se contente pas ici de transformer la colère en dialogue, l’isolement en lien ou une couleur unique en un spectre tout entier. Il fait de cette transformation la matière même de son album. Chaque composition semble apporter une réponse différente à la question posée par le titre: que faire de cette colère, de cette peur, de cette violence qui saturent notre époque?
La réponse n’est jamais formulée directement. Elle se trouve dans la succession même des morceaux, dans les histoires qui les ont faits naître et dans la manière dont les quatre musiciens les font respirer. Seeing Red ne demande pas au monde de devenir soudainement plus simple. Il propose autre chose: apprendre à entendre plusieurs couleurs à la fois. C’est dans cette pluralité que se trouve peut-être sa véritable résistance. Car le disque ne cherche finalement pas à nous convaincre. Il nous fait écouter.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 14th, 2026
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Musicians :
Dennis Mitcheltree – tenor saxophone
Johannes Wallmann – piano
Jesse Crawford – bass
Bill McClellan – drums
Track Listing :
1 Far Left 6:11
2 Lapis Lazuli 4:38
3 Undocumented Language 5:34
4 911 7:16
5 Mortal Coil 2:12
6 Maitri 7:02
7 Tai Time 6:26
8 Brooklyn 5:59
All compositions by Dennis Mitcheltree, BMI ©&℗ 2026
Recorded December 15, 2025 at Samurai Hotel Recording Studio, New York City
Engineered and mixed by David Stoller at Samurai Hotel Recording Studio
Mastered by Mike Marciano at Systems Two
Graphic design by Christopher Drukker
Produced by Dennis Mitcheltree
On The Road :
September 16 – Silvana, NYC
September 17 – Smalls, NYC
September 18 – The Five Spot, NYC
September 19 – Bad Therapy Bar, Brooklyn, NY
September 20 – The Connect Bar, Jamaica, NY
October 7 – Bird and Beckett, San Francisco, CA
October 8 – Soundroom, Oakland, CA
October 9 – Mr. Tipples, San Francisco, CA
October 10 – Meyhouse Jazz, San Ramon, CA
December 20 – The G Spot, Los Angeles, CA
