Dayna Stephens – Monk’D (FR review)

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Jazz
Dayna Stephens - Monk'D

Réécrire Monk: pourquoi la prise de risque la plus audacieuse de Dayna Stephens est une réussite.

Je brise à nouveau le silence du bureau et de la rue par le cliquetis familier de mon clavier. Il arrive, par les hasards des calendriers promotionnels, qu’un album nous parvienne plus tard que prévu. Peu importe ici. Le dernier disque de Dayna Stephens semble détaché de toute chronologie,  intemporel, au fond, et il ravive une question persistante dans l’histoire du jazz, aux États-Unis comme en Europe: pourquoi les grands saxophonistes, à un moment précis de leur parcours, ressentent-ils le besoin de réécrire l’histoire en se confrontant à l’univers de Thelonious Monk?

Entre la relecture post-moderne proposée par Pierrick Pédron dans Kubic’s Monk, paru en 2012 sur le label allemand ACT Music, et la vision post-bop que Dayna Stephens a livrée en octobre dernier, deux approches distinctes de l’héritage de Monk se dessinent. Pourtant, derrière ces esthétiques divergentes se cache une conviction commune: la musique de Monk, radicale en son temps et toujours aussi étonnamment moderne, possède une élasticité qui autorise, et appelle, des réinventions constantes.

Ce qui distingue le projet de Stephens n’est pas seulement le choix du répertoire, mais la nature même du risque qu’il prend. Considéré comme l’un des saxophonistes les plus accomplis de sa génération, il s’éloigne ici de son instrument de prédilection pour assumer le rôle de contrebassiste. Un geste qui aurait pu paraître symbolique, voire gratuit. Il devient au contraire le principe structurant de l’album. Il ne s’agit pas d’une expérience marginale, mais d’un véritable acte de leadership: Stephens se place volontairement au cœur de l’architecture musicale.

Depuis les débuts de sa carrière, Dayna Stephens s’est imposé comme un musicien en perpétuelle recherche, à travers la composition, l’arrangement, et surtout le son. Prendre la contrebasse dans ce contexte n’est pas une rupture, mais le prolongement naturel de cette quête. La basse est, par essence, l’instrument de l’autorité dans un groupe de jazz: elle gouverne l’harmonie, impulse le mouvement, et détermine silencieusement la manière dont le risque circule entre les musiciens.

Le parcours de Stephens à la contrebasse est d’ailleurs plus substantiel qu’on ne l’imagine. De 2004 à 2006, il a tourné avec Lavay Smith and Her Red Hot Skillet Lickers, et auparavant avec la puissante Miss Faye Carol. Il a joué de la contrebasse avec Roy Hargrove, notamment lors d’un concert spécial de la Saint-Valentin à la Jazz Gallery aux côtés de Lionel Loueke, Aaron Parks et Greg Hutchinson. Il a également partagé la scène avec Eric Harland, Billy Hart, Jeff «Tain» Watts, Sam Yahel, Peter Bernstein et Joshua Redman, entre autres. Bien que la basse ne soit pas son instrument principal, Stephens y revient régulièrement, séduit par cet équilibre rare entre soutien et direction.

«Lorsque je choisis un contrebassiste pour mon trio ou mon quartet de saxophone, je choisis celui qui va diriger le groupe» explique-t-il. «Il contrôle les fondamentales de toutes les harmonies et, surtout, le rythme que chacun ressent intuitivement. C’est un rôle que j’ai envie d’assumer dès que j’en ai l’occasion.»

Il existe par ailleurs une parenté naturelle entre la contrebasse et les registres graves de la famille des saxophones. De l’alto au baryton, certaines fréquences profondes rappellent la vibration physique de la contrebasse. Ce n’est sans doute pas un hasard si de nombreux saxophonistes consacrent une part de leur vie musicale aux instruments à cordes. Ils partagent non seulement des affinités techniques, mais aussi une manière commune de percevoir l’espace musical et la forme. Le véritable pari de Stephens n’est donc pas instrumental, mais perceptif: comment le public accueillera-t-il ce déplacement de rôle? L’album apporte une réponse claire: il excelle, et la musique s’enrichit de cette prise de position.

Le projet Monk’d est né d’une suggestion de Mark Weiss, ami de longue date et soutien fidèle de Stephens, qui proposa de l’associer au pianiste Ethan Iverson. «L’idée m’est immédiatement venue que nous devrions jouer et produire un hommage au grand Thelonious Monk», se souvient Stephens. Plutôt que de s’appuyer sur les thèmes les plus célèbres, il a sélectionné des compositions moins connues, qu’il a retravaillées par de subtils déplacements formels: métriques modifiées, structures réorganisées, voire fusion de plusieurs pièces.

La suite «Just You and Me Smoking the Evidence» illustre parfaitement cette démarche, en entremêlant «Just You, Just Me», «Evidence» et le contrafact de Stephens, «Smoking Gun». Ailleurs, des titres comme «Ruby, My Dear» et «Ugly Beauty» conservent leur architecture d’origine, portés par la clarté et la retenue de l’interprétation collective. Jamais les arrangements ne cherchent à lisser les aspérités de Monk; ils les éclairent sous des angles nouveaux.

Stephens aurait pu choisir la voie de la facilité, adoucir les angles, simplifier les énigmes rythmiques. Il fait exactement l’inverse. En repensant les tempos, en réinjectant du swing et en modernisant subtilement notre perception de ces œuvres, il accomplit un travail à la fois ambitieux et profondément respectueux. Le résultat est un album vivant, loin de toute approche muséale.

Il s’agit là de l’un des disques les plus aboutis de la discographie de Dayna Stephens, de ceux que l’on laisse tourner longuement, et qui améliorent discrètement la journée qui les accompagne.

Plus largement, cet album rappelle pourquoi Thelonious Monk demeure un terrain d’épreuve pour les jazzmen contemporains. Se confronter à Monk, c’est interroger son rapport au risque, à la forme et à l’autorité,  décider non seulement comment honorer le passé, mais se situer face à lui. En choisissant de diriger depuis la contrebasse, Dayna Stephens ne se contente pas de réinterpréter Monk: il engage un dialogue avec lui, et contribue à redéfinir ce que peut être, aujourd’hui, le leadership en jazz.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 2nd 2026

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Musicians:
Dayna Stephens, double bass
Stephen Riley, tenor saxophone
Ethan Iverson, piano
Eric McPherson, drums

Track Listing :

  1. Brake’s Sake – 5:54
  2. Humph – 4:31
  3. Coming on the Hudson – 6:17
  4. Just You and Me Smoking the Evidence – 6:25
  5. Ugly Beauty – 6:03
  6. Stuffy Turkey – 4:05
  7. Hornin’ In – 5:38
  8. Ruby My Dear – 6:16
  9. Monk’D – 4:41