David Friesen & John Stowell – Interplay Variations (FR review)

Origin Records - Street date: November 20, 2026
Jazz
David Friesen & John Stowell - Interplay Variations

L’amitié, lorsqu’elle traverse un demi-siècle, ne se mesure pas seulement à la fidélité des souvenirs, mais à la capacité de continuer à créer ensemble sans céder à la nostalgie. Avec Interplay Variations, le contrebassiste David Friesen et le guitariste John Stowell renouent avec un dialogue musical dont la richesse tient autant à leur longue histoire commune qu’aux chemins distincts qu’ils ont empruntés. Loin de chercher à reconstituer une complicité ancienne ou à transformer leurs retrouvailles en événement, les deux musiciens proposent une œuvre de chambre d’une remarquable finesse, où la sobriété des moyens révèle une rare maîtrise de l’écoute. Treize compositions, souvent brèves, composent cet album discret, dont l’ambition n’est jamais de s’imposer par la démonstration, mais de faire entendre ce qui se joue entre deux personnalités lorsqu’elles ont acquis la liberté de ne plus rien prouver. Dans un univers musical où la virtuosité tend parfois à se confondre avec l’accumulation des effets, Friesen et Stowell défendent une autre conception de l’invention : une musique où chaque note compte, où le silence participe à la construction du discours et où la qualité d’une réponse importe davantage que l’éclat d’une intervention individuelle. Cette retenue n’a rien d’une abdication. Elle suppose, au contraire, une connaissance profonde de l’instrument, une confiance éprouvée et cette capacité, rarement acquise sans des années de pratique, à faire de l’improvisation une conversation véritable plutôt qu’une succession de performances.

Pour comprendre la singularité de cette rencontre, il faut revenir aux années 1960, lorsque John Stowell évoluait dans des formations de rhythm and blues, avant d’élargir progressivement son horizon musical. Son parcours l’a conduit à travailler dans différents contextes, à enregistrer sous son nom et à développer une activité pédagogique qui a contribué à transmettre sa conception singulière de la guitare. Cette trajectoire, éloignée des itinéraires les plus prévisibles du jazz, éclaire un jeu qui privilégie la souplesse harmonique, la précision du phrasé et la recherche d’un équilibre entre densité et transparence. Chez Stowell, la guitare ne se réduit jamais à un instrument chargé d’exposer une mélodie ou de soutenir un soliste. Elle peut suggérer plusieurs voix, modifier la perception d’un accord par un déplacement presque imperceptible et laisser une phrase ouverte plutôt que de lui imposer une conclusion. La maîtrise technique se manifeste moins par l’affirmation d’une virtuosité spectaculaire que par la faculté de rendre naturelles des constructions exigeantes. Cette économie du geste trouve dans le duo un terrain particulièrement favorable : en l’absence d’un ensemble plus étoffé, chaque décision devient audible, chaque inflexion engage le dialogue et chaque silence laisse à l’autre la possibilité d’intervenir.

Le parcours de David Friesen présente une autre amplitude. Contrebassiste, compositeur, pianiste et pédagogue, il a collaboré avec des figures majeures du jazz, parmi lesquelles Chick Corea, Michael Brecker, Stan Getz, Dexter Gordon, Joe Henderson, Sam Rivers, Dizzy Gillespie et Mal Waldron. La diversité de ces rencontres témoigne d’une capacité à évoluer dans des univers esthétiques différents sans renoncer à une identité musicale affirmée. Son travail de compositeur, notamment pour des films d’animation, l’a également confronté à une écriture attentive à la narration, aux changements d’atmosphère et à la relation entre le mouvement et la durée. Dans son jeu, la contrebasse échappe ainsi à sa fonction traditionnelle de fondation rythmique. Elle devient une voix mélodique à part entière, capable de suggérer une direction, de déplacer l’équilibre harmonique ou de suspendre momentanément la progression d’une pièce. Cette autonomie est essentielle à l’entente avec Stowell : la basse ne se contente pas d’accompagner la guitare, pas plus que celle-ci ne cherche à dominer l’espace sonore. Les rôles circulent, se transforment et s’échangent au gré d’une improvisation dont la cohérence repose sur une attention permanente à l’autre.

Leur histoire commune remonte à un demi-siècle, avec des collaborations qui ont notamment donné lieu aux albums Through the Looking Glass et Other Mansions. Depuis, les deux musiciens ont accumulé des expériences de scène, d’enregistrement et de composition qui ont enrichi leur langage sans effacer les affinités initiales. Interplay Variations ne se présente donc pas comme la simple reprise d’un partenariat interrompu, mais comme le prolongement d’une relation artistique capable d’intégrer le temps écoulé. Il y a une différence fondamentale entre reproduire une formule qui a fait ses preuves et retrouver, des années plus tard, les conditions d’une véritable disponibilité. La première démarche relève de la répétition ; la seconde exige de réapprendre à écouter, à reconnaître ce qui a changé et à accueillir ce que l’autre est devenu. C’est précisément là que l’expérience prend son sens. Elle ne garantit ni l’inspiration ni la réussite, mais elle permet de dépasser les réflexes individuels pour construire un langage commun, assez solide pour accueillir l’imprévu. Entre Friesen et Stowell, cette connaissance réciproque n’abolit pas le risque : elle rend possible un risque plus subtil, celui de laisser une idée se transformer au contact d’une autre plutôt que de chercher à en contrôler le développement.

Cette qualité d’écoute trouve une expression particulièrement aboutie dans « Colors Within Another », l’une des pièces les plus révélatrices de l’album. Tout semble s’y jouer dans les nuances, les inflexions et les déplacements presque imperceptibles qui modifient la relation entre la guitare et la contrebasse. Stowell dessine ses phrases sans chercher à saturer l’espace, laissant à Friesen la possibilité de prolonger une idée, d’en infléchir le sens ou d’ouvrir une direction nouvelle. La basse ne se contente pas de soutenir la structure harmonique : elle intervient comme une voix indépendante, capable de transformer la perspective de l’ensemble. Il en résulte une musique qui ne sépare jamais véritablement la proposition de la réponse. Chaque instrument semble entendre, dans le jeu de l’autre, une possibilité encore inexplorée. Cette circulation donne son sens au titre : les couleurs musicales ne s’additionnent pas, elles se révèlent mutuellement. La réussite tient à cette faculté de faire naître une émotion sans la souligner, de suggérer une profondeur sans recourir à l’emphase. L’auditeur n’est pas placé devant une démonstration, mais convié à entrer dans un échange dont les détails constituent toute la richesse.

Les autres compositions déclinent cette esthétique avec des nuances différentes. « Night Music » privilégie une atmosphère introspective, tandis que « Covered in Blue » et « Affectionately Yours » accordent davantage de place à la ligne mélodique. « Deepening the Affection » prolonge cette dimension sensible sans tomber dans le sentimentalisme, alors que « Sphere’s (Only) Waltz » joue avec la familiarité d’une forme dansante. « Tom’s Call for Peace » introduit une gravité plus explicite, et « Area Code Sorrows » semble inscrire la mélancolie dans un paysage contemporain, sans que le titre impose une interprétation définitive. Les treize morceaux, tous composés et arrangés par Friesen et Stowell, sont des miniatures dont les durées, souvent inférieures à trois minutes, imposent une discipline particulière. Il faut installer une atmosphère, faire émerger une idée et lui donner une conclusion sans sacrifier la spontanéité à la nécessité de terminer. Ce format favorise la concentration, mais comporte aussi un risque : certaines esquisses pourraient sembler s’interrompre au moment où elles commencent à déployer toutes leurs possibilités. Le duo contourne généralement cet écueil en faisant de la brièveté un principe de composition plutôt qu’une simple contrainte. L’album ne cherche pas à construire une dramaturgie artificielle ; il préfère la succession de perspectives distinctes, reliées par une même exigence de clarté.

Cette économie des moyens rapproche parfois le disque de la musique de chambre, sans l’éloigner de l’esprit du jazz. La comparaison est pertinente : comme dans un ensemble classique, la cohésion repose ici sur l’équilibre des voix, la précision des interventions et la compréhension d’une architecture commune. Mais, contrairement à une interprétation entièrement déterminée par la partition, l’improvisation laisse aux musiciens la responsabilité de construire le discours dans l’instant. Friesen et Stowell réunissent ces deux dimensions avec une remarquable fluidité. Leur musique possède la précision d’un ensemble qui connaît intimement ses possibilités, tout en conservant l’incertitude nécessaire à l’invention. Une phrase peut se prolonger dans une direction imprévue, un accord modifier la trajectoire mélodique, une intervention laisser place à un silence plutôt qu’appeler une réponse immédiate. Le jeu collectif ne résulte donc pas d’une alternance soigneusement ordonnée entre soliste et accompagnateur. Il se construit dans une négociation permanente, où chacun accepte de modifier son intention initiale. C’est là que la maîtrise prend sa véritable signification : non dans la capacité à tout prévoir, mais dans celle de préserver la cohérence musicale lorsque l’imprévu survient.

L’intérêt de cette démarche dépasse le seul plaisir de reconnaître deux instrumentistes accomplis. Le jazz contemporain, dans une partie de sa production, demeure soumis à une injonction contradictoire : il lui faudrait constamment renouveler son langage, tout en démontrant sa maîtrise des traditions qui l’ont constitué. Cette tension peut conduire à une accumulation de signes distinctifs, à une complexité qui devient parfois sa propre justification. Friesen et Stowell choisissent une autre voie. Ils ne renoncent ni à la sophistication harmonique ni à l’exigence technique ; ils refusent simplement d’en faire le centre de gravité de leur musique. Leur propos rappelle que l’innovation ne se mesure pas nécessairement à la rupture, pas plus que la profondeur ne dépend du nombre de notes jouées. Il existe une audace de la retenue, une difficulté particulière à trouver la note juste plutôt qu’à multiplier les notes possibles. Dans un duo dépourvu de batterie et de piano, cette exigence est d’autant plus manifeste que rien ne vient épaissir artificiellement le discours. Les deux instruments doivent porter seuls la mélodie, l’harmonie, le mouvement et la respiration. La moindre approximation s’entend, mais la moindre trouvaille aussi.

L’album ne bouleverse pas les catégories du jazz et ne prétend pas proposer une nouvelle définition de l’improvisation. Sa réussite est ailleurs : dans cette capacité à transformer une longue histoire commune en une matière musicale encore vivante. La fidélité entre les deux artistes ne consiste pas à préserver intacte une formule ancienne, mais à reconnaître ce que le temps a modifié chez chacun et à faire de ces transformations une ressource. Friesen apporte l’expérience d’un musicien qui a traversé des univers très différents, de la scène jazz aux compositions destinées à l’image ; Stowell, celle d’un guitariste dont la recherche harmonique et le travail pédagogique ont affiné une approche profondément personnelle de l’improvisation. Leur rencontre ne gomme pas ces différences, elle leur donne un espace où s’exprimer. Ce qui se joue ici n’est donc pas seulement la permanence d’une amitié, mais la possibilité de continuer à se surprendre après des décennies de pratique. Une connaissance trop familière pourrait figer le dialogue ; chez ces deux musiciens, elle semble au contraire autoriser davantage de liberté.

Avec Interplay Variations, David Friesen et John Stowell signent un album discret, cohérent et profondément attachant, dont la force tient à l’absence de tout effet superflu. Les treize pièces ne réclament ni admiration préalable ni connaissance spécialisée : elles invitent à écouter la manière dont deux voix instrumentales se répondent, se déplacent et redéfinissent sans cesse leur équilibre. L’auditeur averti y percevra la finesse des choix harmoniques et la liberté du jeu ; celui qui aborde simplement cette musique pourra en apprécier la clarté mélodique, la respiration et la qualité presque conversationnelle. Dans les deux cas, l’essentiel demeure cette relation entre les musiciens, faite de précision, de confiance et d’une attention qui ne se relâche jamais. À l’heure où la nouveauté est souvent confondue avec la rupture et la virtuosité avec la profusion, leur album rappelle une vérité moins spectaculaire, mais autrement durable : l’expérience n’a de valeur artistique que si elle demeure ouverte à l’inconnu. Cinquante ans après leur rencontre, Friesen et Stowell ne cherchent pas à célébrer ce qu’ils ont été. Ils continuent, tout simplement, à découvrir ce qu’ils peuvent encore devenir ensemble.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, October 26th, 2026

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To buy this album

David Friesen’s website

John Stowell’s website

 

Musicians:
David Friesen – Hemage bass
John Stowell – guitar

Track Listing:

1  Night Music  3:11
2  Covered in Blue  2:41
3  Affectionately Yours  1:45
4  Deepening the Affection  1:58
5  Sphere’s (Only) Waltz  2:22
6  Tom’s Call for Peace  4:09
7  Colors Within Another  2:28
8  Just Around the Corner  2:34
9  Area Code Sorrows  3:18
10  As You Like It  4:36
11  Everybody’s Heart  2:39
12  Springtime’s Promised Blush  2:03
13  I’m Laughing at You  3:00

All music composed & arranged by David Friesen & John Stowell
All compositions published by Color Pool Music (BMI) / Bug Music (BMG Chrysalis)

Produced by David Friesen & John Stowell
Recorded and mixed by Mike Doolin at House of Doolescu, Portland, OR, July 2026 Portland, Oregon
Mastering by Dana White at Specialized Mastering, Portland, Oregon
Paintings by David Friesen
Photograph by Norm Eder
Cover design & layout by John Bishop