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Résumé: Le saxophoniste baryton Dave Schumacher livre une déclaration musicale audacieuse et riche en rythmes avec son album Agua Con Gas, mêlant jazz, fusion et influences latines dans une vision musicale cohérente. Conçu comme une mosaïque de compositions originales et de réinterprétations, dont Prince of Darkness de Wayne Shorter, l’album met en valeur l’inventivité de Schumacher en matière d’arrangement et la puissance expressive du saxophone baryton. Le résultat est un projet dynamique qui échappe aux catégories faciles tout en révélant la profondeur du parcours artistique de Schumacher.
Une mosaïque de rythme et de vision : Agua Con Gas de Dave Schumacher
Le saxophone baryton entre avec poids et gravité, son registre grave avançant comme un tonnerre lointain avant de céder la place à un paysage rythmique complexe. C’est un son qui impose l’attention, non seulement par sa profondeur, mais aussi par le rôle architectural qu’il joue dans la musique. Sur Agua Con Gas, le saxophoniste baryton et compositeur Dave Schumacher construit un univers musical à la fois complexe et accueillant, où rythme, arrangement et improvisation se croisent de manière inattendue.
L’album Agua Con Gas se déploie comme une mosaïque soigneusement assemblée. Schumacher combine ses propres compositions avec celles d’autres auteurs, les tissant en une déclaration artistique cohérente. Le disque se conclut par le célèbre Prince of Darkness du regretté visionnaire du jazz Wayne Shorter, une conclusion appropriée pour un album ancré dans l’exploration et le dialogue musical.
À la première écoute, le mélange de jazz, de fusion et d’influences latines peut surprendre. Les couches rythmiques sont complexes, les structures souvent imprévisibles. Pourtant, ce qui semble d’abord éclectique révèle peu à peu une conception délibérée. Le rôle de Schumacher comme arrangeur devient la force unificatrice de l’album. Même lorsque les compositions proviennent de sources différentes, les arrangements les attirent dans un univers sonore singulier.
Dans l’histoire du jazz, le saxophone baryton a rarement occupé le devant de la scène dans des projets d’une telle portée stylistique. Traditionnellement associé à la voix d’ancrage des sections de saxophones des big bands, l’instrument est souvent chargé de renforcer l’harmonie et le rythme plutôt que de mener le récit musical. Schumacher renverse cette attente. Ici, le saxophone baryton agit à la fois comme ancre et narrateur, guidant l’ensemble à travers des courants rythmiques changeants et des détours harmoniques.
«Le rythme est le moteur de tout», a déclaré Schumacher lors de conversations sur son approche de la musique. «Une fois que l’on trouve la bonne pulsation, l’arrangement peut emmener les musiciens vers quelque chose d’inattendu.»
Cette philosophie résonne tout au long de Agua Con Gas. Chaque musicien semble naviguer dans un terrain en perpétuel mouvement, en équilibre sur des idées rythmiques loin d’être évidentes. La performance de l’ensemble est remarquable: posée mais audacieuse, techniquement sûre mais toujours en quête. La musique prospère sur une forme d’instabilité, celle, féconde, qui maintient interprètes et auditeurs en éveil.
Pour comprendre comment Schumacher est arrivé à cette vision artistique, il faut revenir au parcours qui a façonné sa carrière. Il fut membre fondateur de l’orchestre dirigé par Harry Connick Jr., avec lequel il a joué de 1990 à 2009. Passer près de deux décennies dans cet environnement musical lui a offert une expérience inestimable en matière d’arrangement, de discipline d’ensemble et de polyvalence stylistique.
Mais la formation musicale de Schumacher va bien au-delà de cette longue collaboration. Il a tourné aux États-Unis et en Europe avec l’ensemble dirigé par T. S. Monk dans le cadre du projet On Monk au tournant du millénaire, explorant l’héritage du grand Thelonious Monk à travers des interprétations contemporaines. À la même période, il a rejoint l’octet du trompettiste Tom Harrell pour une tournée européenne, ajoutant une nouvelle dimension à son expérience dans des contextes de jazz moderne sophistiqué.
Au fil des années, Schumacher a également travaillé avec un large éventail d’ensembles et de chefs d’orchestre, notamment le trompettiste Nicholas Payton dans le Louis Armstrong Tribute Big Band, le saxophoniste Joe Lovano et son 52nd Street Themes Nonet, ainsi que dans des projets réunissant l’organiste Jack McDuff et le batteur Eddie Gladden. Son parcours comprend aussi des prestations avec le Mel Lewis Jazz Orchestra et l’ensemble afro-cubain dirigé par Chico O’Farrill.
Pris ensemble, ces collaborations révèlent les racines du langage musical de Schumacher. Son expérience traverse le jazz traditionnel, la tradition du big band, les rythmes afro-cubains et les formes modernes d’improvisation. Dans Agua Con Gas, ces influences convergent naturellement. Le projet devient un espace où il peut s’exprimer pleinement, non seulement comme instrumentiste mais aussi comme compositeur et arrangeur capable de fusionner diverses traditions musicales.
Les voyages de Schumacher ont également contribué à façonner son son. Des années de tournées à travers les États-Unis et l’Europe l’ont exposé à une variété de perspectives culturelles, et les auditeurs attentifs percevront les échos de ces rencontres tout au long de l’album. Des motifs rythmiques, des couleurs harmoniques et des idées structurelles émergent, nourris par plusieurs mondes musicaux.
Pour cette raison, tenter de classer Agua Con Gas trop rapidement manquerait l’essentiel. À la fin de l’écoute, l’album résiste à toute catégorisation simple. C’est du jazz, certes, mais un jazz qui absorbe la fusion, les rythmes latins et une pensée orchestrale dans un langage plus vaste.
Et c’est peut-être là l’aspect le plus révélateur du travail de Schumacher. L’album ne demande pas à être soigneusement étiqueté. Il invite plutôt l’auditeur à suivre ses chemins, à traverser ses rythmes changeants et ses arrangements stratifiés, et à découvrir un paysage musical où complexité et clarté coexistent.
Au final, Agua Con Gas est moins une simple collection de morceaux qu’un voyage à travers la vision d’un musicien, un rappel que le jazz le plus captivant se trouve souvent précisément aux frontières de la définition.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 14th 2026
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Musicians :
Dave Schumacher: Baritone Saxophone (Leader)
Trumpet: Alex Norris, Jesus Ricardo
Tenor Saxophone: Peter Brainin
Baritone Saxophone: Rober Rosenberg
Piano: Manuel Valera, Silvano Monasterios
Bass: Alex Apolo Ayala, Luques Curtis
Percussion/Congas: Yusnier Sanchez, Mauricio Herrera, Chegui Metralla
Drums: Joel Matgeo (Mateo)
Track Listing:
Agua Con Gas
Yambu
Al Rose
The Gypsy
Amasoya
Letters From Paris
Cubism
Barra Cuber
Prince Of Darkness
