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Résumé: Whisky Scented Kisses de Daphne Roubini réinvente le jazz classique avec une touche cinématographique troublante, mêlant phrasé vintage, expérimentation moderne et une voix discrètement captivante.
Daphne Roubini – Whisky Scented Kisses : Une réinvention étrange et séduisante du jazz
À une époque où une grande partie du jazz vocal contemporain tend vers la perfection, le revivalisme ou le cadre conceptuel, Daphne Roubini arrive avec quelque chose de plus étrange, moins facilement catégorisable, et finalement plus fascinant. Son album Whisky Scented Kisses ne se contente pas de revisiter le passé; il le plie, le réfracte et le perturbe parfois.
Son univers artistique rappelle la sensibilité décalée de Tim Burton, où le familier devient légèrement inquiétant. La tradition jazz est présente, indéniablement, mais filtrée à travers une lentille fracturée et post-contemporaine. Les mélodies semblent émerger de l’ombre plutôt que de la structure; le phrasé s’étire et se contracte de manière inattendue. Le résultat est une expérience qui surprend l’auditeur, désarme, déroute parfois et séduit discrètement.
Il y a un plaisir particulier dans ce type de déconstruction. L’approche de Roubini refuse la linéarité, privilégiant une forme de narration musicale qui se déploie en fragments et en gestes. L’album glisse presque inaperçu au début. Sa voix, parfois teintée d’une innocence presque enfantine, flotte au-dessus d’une architecture musicale soigneusement construite. Ce contraste est central: l’innocence face à la précision, la fragilité face au contrôle. Autour d’elle, les musiciens font preuve d’une sensibilité fine, sculptant l’espace avec des arrangements subtils et des variations délicates qui semblent moins accompagner qu’être complices.
Pour autant, ce n’est pas un album qui se livre facilement. Les auditeurs attachés à la clarté et à l’émotion directe des chanteurs de jazz classiques peuvent se sentir mis à distance. Parfois, les qualités mêmes qui rendent le disque captivant, son asymétrie, ses hésitations, son refus de se résoudre proprement, peuvent créer un sentiment de détachement. Certains passages paraissent plus intellectuellement stimulants qu’émotionnellement immédiats, comme si l’atmosphère primait sur la connexion.
Pour ceux qui acceptent de s’immerger dans sa logique particulière, les récompenses sont considérables. S’inspirant du phrasé et des sensibilités harmoniques du jazz vocal des années 1940 et 1950, Whisky Scented Kisses mélange compositions originales et standards soigneusement choisis. L’effet n’est pas nostalgique mais réfracté: des échos du passé, remodelés en quelque chose à la fois intime et insaisissable.
Au centre se trouve la voix de Roubini, ancrée dans le langage du jazz classique mais guidée par un sens intuitif de l’espace et du temps, laissant le silence et l’hésitation porter autant de sens que le son. Elle explore des thèmes comme l’amour sous ses multiples formes, la nostalgie, le désir, l’indépendance et le risque, avec une retenue souvent plus puissante que l’expression manifeste.
Originaire de Vancouver, elle semble avoir absorbé non seulement des influences musicales mais aussi un vocabulaire artistique plus large. On perçoit l’empreinte de la littérature et du cinéma tout au long de l’atmosphère de l’album. Enregistré au Warehouse Studio de Bryan Adams, le projet réunit un sextet dont le sens inné du swing fournit un ancrage subtil mais constant. Les voicings élégants et les arrangements de cuivres du guitariste Paul Pigat façonnent l’identité sonore de l’ensemble, tandis que l’interaction entre la voix et les cuivres crée une résonance harmonique à plusieurs niveaux, à la fois évocatrice du jazz du milieu du siècle et indéniablement contemporaine.
L’album pose en fin de compte une question plus large: qu’est-ce qui définit un chanteur de jazz aujourd’hui? De plus en plus, les artistes séduisent par le récit, le concept ou le cadre lyrique. Roubini, au contraire, convainc par l’atmosphère, par un sentiment soigneusement entretenu de déplacement. C’est une qualité qui rappelle l’étrange onirisme de David Lynch, où le sens se ressent autant qu’il se comprend.
Il y a aussi des moments qui évoquent la dérive douce et mélancolique de Lulu on the Bridge, un monde où romantisme et fragmentation coexistent, où la beauté naît non pas dans la clarté mais dans l’ambiguïté. L’album de Roubini habite un espace similaire. Il ne s’impose pas. Il s’attarde.
Et dans cet attachement, il trouve sa voix.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 18th 2026
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Musicians :
Daphne Roubini: Vocals, band leader, composer
Paul Pigat: Guitar, arranger, composer
Stephen Nikleva: Guitar, composer
Dave Say: Saxophone
Brad Turner: Flugel Horn, Trumpet
Jeremy Holmes: Bass
Track Listing :
Minor Mood
Am I Crazy?
Whisky Scented Kisses
How Do I Know?
Today
There’s Always Tomorrow
You Leave Me Breathless
This Year’s Kisses
Who Stole The Moon?
Executive Producer: Daphne Roubini & Cory Weeds
Produced by Daphne Roubini
Recorded at The Warehouse Studios on April 3, 2025
Engineered by Sheldon Zaharko
Mixed and Mastered by Sheldon Zaharko
Production Manager: Dominic Duchamp
Front Cover Photo: Adam Blasberg
Back cover (band photo): James Vincent Agregado
