| Jazz |
Il est des albums qui, dès leurs premières mesures, transportent l’auditeur dans une réalité parallèle, un espace à la fois immersif et légèrement déstabilisant. Cette sensation, enivrante pour certains, pourra déconcerter d’autres. Avec son deuxième opus, Corcoran Holt déploie un univers d’une redoutable complexité, qui s’inscrit dans la lignée sans concession de créateurs majeurs tels que Maria Schneider. Au cœur du projet se trouvent la famille et le principe fondateur qui définit le jazz depuis ses origines: la liberté elle-même.
Liberté de penser. Liberté d’écrire. Liberté de façonner le son comme une enquête, démarche qui n’est pas sans rappeler la vocation du journalisme dans ce qu’il a de plus exigeant. Holt puise dans une vision résolument urbaine du monde, traduisant une multiplicité de sentiments et d’observations en une architecture sonore d’une maîtrise remarquable. Tout au long de sa carrière, il a collaboré avec certains des artistes les plus respectés du jazz, notamment le saxophoniste Kenny Garrett. Freedom of Art apparaît comme la synthèse de ces expériences, enrichie par le parcours intime qui s’est dessiné depuis la parution de son premier album en 2018, The Mecca.
Résolument contemporain, nourri d’influences rock et classiques, l’album possède une ampleur presque symphonique. Sa force expressive puise clairement dans l’atmosphère en clair-obscur du film noir de l’après-guerre, cette tension ombrageuse du cinéma de la fin des années 1940 et du début des années 1950, tout en explorant les frontières mouvantes entre le XXe et le XXIe siècle. La musique, à la fois turbulente et structurée, convoque par moments le post-bop avant de bifurquer vers des territoires plus expérimentaux.
Au cœur de l’album, une longue composition illustre particulièrement cette ambition architecturale. Holt y installe un ostinato grave et sombre à la contrebasse, socle d’une montée progressive en intensité. Les cuivres entrent par strates, d’abord presque à l’unisson, puis se fragmentent en contrepoints anguleux. Une contraction rythmique soudaine, la batterie resserrée en pulsation quasi martiale, précède un relâchement harmonique au piano, dont les arpèges suspendent brièvement le temps avant que l’ensemble ne reparte avec une énergie renouvelée. Ici, l’ambition conceptuelle devient tangible, incarnée dans la construction même du discours musical.
Plusieurs compositions rendent hommage à l’héritage jazz que Holt honore tout en le prolongeant. Le pianiste Benito Gonzalez, collaborateur de longue date au sein du Kenny Garrett Quartet, apporte son swing caractéristique et une clarté cristalline à l’ensemble. Sur «Flatbush», l’une de ses propres compositions, pianiste et contrebassiste célèbrent une complicité musicale forgée au fil des tournées. Le saxophoniste Stacy Dillard livre des solos d’une inventivité saisissante, oscillant entre lyrisme et abstraction incisive, tandis que le trompettiste Josh Evans insuffle une intensité lumineuse qui traverse les arrangements les plus denses.
Ce qui distingue véritablement Freedom of Art, ce n’est pas seulement son inventivité, mais son aspiration vers une forme d’absolu, encore que le terme puisse paraître abstrait. Plus précisément, Holt semble vouloir proposer non pas une simple succession de morceaux, mais une réflexion continue sur l’autonomie artistique. Dans ses notes de pochette, Southern écrit : « Cet album offre bien plus que des notes et des mélodies. Il présente un mouvement collectif d’artistes sérieux, déterminés, passionnés et joyeux. La liberté se manifeste à travers des expressions d’amour et des compositions intemporelles qui éclairent le chemin à suivre. » Le propos sonne moins comme un argument promotionnel que comme une profession de foi.
Il faut toutefois reconnaître que la densité de l’album pourra mettre à l’épreuve même les auditeurs aguerris. Les changements de centres tonals, la superposition des plans sonores et le refus de toute forme prévisible exigent une écoute attentive et patiente. Par moments, l’abondance d’idées peut sembler vertigineuse, comme si Holt refusait de laisser la moindre piste inexplorée. Mais cette effervescence constitue aussi la source de la vitalité du disque.
Le regretté Wayne Shorter, qui collabora aussi bien avec Miles Davis qu’avec Weather Report, rappelait souvent la nécessité de repousser les frontières de cette musique, d’en faire une exploration spirituelle autant qu’un vecteur de sens. À l’aune de cette exigence, Holt semble s’inscrire dans une démarche comparable. Faut-il y voir l’émergence d’un héritier spirituel de Shorter ? Il appartient à chacun d’en juger. Ce qui est certain, en revanche, c’est que Freedom of Art affirme avec force que le jazz, dans sa forme la plus ambitieuse, demeure un plaidoyer vivant pour l’imagination, le risque et, par-dessus tout, la liberté.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 22nd 2026
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Musicians :
Corcoran Holt – Bass, keyboards, vocals
Stacy Dillard – Tenor & Soprano Sax
Josh Evans – Trumpet
Benito Gonzalez – Piano & Fender Rhodes
Kweku Sumbry – Drums & Djembe
Special Guest: Lewis Nash – Drums
Tracklisting:
1 Theme for Ma 2:14 (Corcoran Holt)
2 Breathe in Peace (Kharyallah) – 9:02 (Corcoran Holt)
3 Transition Blues – 7:22 (Corcoran Holt)
4 Golson Calling – 0:40 (Corcoran Holt)
5 Hello 6:35 (Milt Jackson)
6 Rae Ray 5:50 (Corcoran Holt)
7 Kiss to the Skies 9:31 (Kenny Garrett)
8 Affirmations 0:50 (Corcoran Holt)
9 Kaz 4:01 (Corcoran Holt)
10 Flatbush 5:58 (Benito Gonzalez)
11 Free at 3 0:43 (Corcoran Holt)
12 Ibou & Art 5:24 (Corcoran Holt)
13 Raven’s Call 1:08 (Corcoran Holt)
14 Free 5:28 (Corcoran Holt)
15 To My Dear Ones 2:40 (Corcoran Holt)Ones 2:40 (Corcoran Holt)
