Christoph Irniger – Marc Perrenoud: New Lines (FR review)

Unit Records – Street date : Available.
Jazz
Christoph Irniger - Marc Perrenoud - New Lines

Résumé: New Lines, de Christoph Irniger et Marc Perrenoud, est un album de jazz en duo d’une grande finesse, mêlant précision classique et liberté improvisée, pour une expérience d’écoute intime, réfléchie et accessible.

Entre précision et liberté: un duo suisse redéfinit la conversation jazzistique

Bien connaître la Suisse, c’est comprendre qu’elle ne se réduit pas à ses banques discrètes et à son chocolat irréprochable. À travers ses cantons se dessine une autre identité, façonnée par un lyrisme discret, des traditions culturelles stratifiées et une vie civique où coexistent goût de l’ordre et expression individuelle. C’est aussi un pays où la rigueur de la formation classique sert souvent de tremplin à des expérimentations artistiques audacieuses. Cette dualité, discipline et liberté, trouve une expression particulièrement convaincante dans New Lines, la récente collaboration entre Christoph Irniger et Marc Perrenoud.

Enregistré dans l’intimité d’un studio et paru en 2025 sur un label indépendant européen, New Lines se présente comme une étude de la retenue autant que de l’imaginaire. Le dispositif est d’une simplicité trompeuse: saxophone et piano, dépouillés de tout ornement. Mais de ce minimalisme naît un dialogue d’une grande richesse, nourri à la fois par l’ancrage classique des deux musiciens et leur maîtrise du langage du jazz contemporain.

L’album s’ouvre sur une pièce mesurée, presque méditative, où les harmonies de Perrenoud se déploient avec une clarté architecturale, tandis qu’Irniger dessine de longues lignes mélodiques, à la fois tendues et exploratoires. Sur des plages plus affirmées rythmiquement, notamment un échange vif au cœur de l’album fondé sur un cycle harmonique mouvant, le duo fait preuve d’une précision quasi télépathique. Ailleurs, dans des compositions plus lentes, le silence devient aussi expressif que le son: chaque suspension est pesée, chaque note laissée libre de résonner pleinement.

Plutôt que de revisiter des standards au sens traditionnel, New Lines adopte une démarche conceptuelle inspirée de Lennie Tristano. Des cadres harmoniques familiers servent de points de départ, mais le matériau mélodique est entièrement original, remodelé, diffracté, subtilement déstabilisé. L’effet est à la fois reconnaissable et déroutant, comme si l’on arpentait un paysage familier sous une lumière altérée.

Ce sentiment d’espace n’est pas fortuit. La géographie de la Suisse, entre montagnes, lacs et centres urbains denses, semble affleurer tout au long de l’album. On songe aux atmosphères changeantes décrites par Martin Suter dans son roman Melody, où mémoire et sensation se confondent. Ici, c’est la musique qui convoque ces images: le calme d’un matin alpin, l’élan feutré d’un train traversant une vallée, le murmure contenu d’une ville au crépuscule. Même la présence du lac Léman semble affleurer dans les passages les plus introspectifs.

Irniger et Perrenoud ont commencé à se produire en duo en 2022, moins par stratégie que par curiosité et affinité. «Nous jouons des standards en permanence, pour nous-mêmes, mais nous n’avions jamais enregistré d’album dans cet esprit. Cette fois, l’envie s’est simplement imposée», confiait Irniger. Cette impulsion, libre et exploratoire, demeure au cœur de l’enregistrement.

Les albums en duo dans le jazz courent souvent le risque de l’austérité ou de l’introspection excessive; quelques passages ici frôlent parfois une abstraction qui atténue l’immédiateté émotionnelle. Mais ces moments restent fugitifs. Le plus souvent, New Lines atteint un équilibre délicat entre exigence formelle et accessibilité, invitant l’auditeur à entrer dans l’échange plutôt qu’à en être exclu.

Tous deux figures reconnues de la scène jazz internationale, les musiciens se distinguent ici par la limpidité de leur interaction: aucun excès, aucune rivalité, mais un échange continu, en perpétuelle évolution. Plus qu’une performance, c’est une conversation, façonnée autant par l’écoute que par le jeu.

À qui s’adresse cet album? Les puristes du jazz en apprécieront l’intelligence structurelle et la conscience historique; les amateurs de jazz contemporain ou européen y reconnaîtront une forme d’innovation discrète. Mais New Lines dépasse ces cercles. Sa sensibilité mélodique et sa profondeur émotionnelle le rendent accessible à un public plus large, prêt à se laisser porter par une musique qui se déploie lentement, sans effet de manche, mais avec une insistance feutrée.

Au fond, l’album transcende les appartenances géographiques. Il touche à une expérience plus universelle: celle des strates de la vie vécue, lectures, voyages, rencontres fugaces. En ce sens, New Lines devient une mémoire partagée, dans laquelle chacun peut retrouver des échos de sa propre trajectoire.

S’il n’est pas exempt de légères imperfections, il s’impose néanmoins comme l’un des enregistrements en duo les plus marquants de l’année, un disque qui récompense la patience, l’écoute attentive et le goût des nuances.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, March 31st 2026

Follow PARIS-MOVE on X

::::::::::::::::::::::::

To buy this album

Christoph Irniger’s website

Marc Perrenoud’s website

Musicians :
Christoph Irniger, saxophone
Marc Perrenoud, piano

Track Listing :
Dry Sensation (Christoph Irniger)
Bluesetto (Marc Perrenoud)
Luce Oscura (Christoph Irniger)
Fast Finish (Christoph Irniger)
Abandoned Eggs in a Pan (Marc Perrenoud)
Belle (Christoph Irniger)
Hold Up (Christoph Irniger)
Deja Vu (Christoph Irniger)
Gizmo (Christoph Irniger)
Night Owl (Christoph Irniger)
The Unit (Christoph Irniger)

Background info/ Liner Notes:
Recorded 13/14 September 2025, Studio Ernest Ansermet, Geneva, Switzerland
Sound Engineer: Hannes Kumke
Mixed by Hannes Kumke
Mastered by Philipp Heck
Cover art by Niklaus Troxler
Graphic design by Severin Koller
Photo by Hannes Kumke