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Le premier son n’est pas une mélodie, mais une pulsation, élastique, légèrement instable, laissant déjà entendre que le sol pourrait se dérober. Lorsque le saxophoniste et compositeur Chris Madsen entre en scène, il n’énonce pas un thème: il met à l’épreuve l’architecture même du rythme. Dès les premières secondes de Threefold, on comprend que cette musique se construit sur une tension permanente, entre propulsion et rupture, entre swing et angularité, entre tradition et réinvention.
Ici, le rythme n’est pas un accompagnement. C’est un argument.
Le langage de Madsen puise dans le post-bop et la fusion, mais les repères familiers sont subtilement déplacés. Un groove s’installe, puis se décale imperceptiblement. L’oreille se penche en avant, guettant le moment où l’équilibre basculera. À plusieurs reprises, notamment au cœur du morceau-titre, la contrebasse fracture la métrique par un accent déplacé, avant que le saxophone ne réponde par une phrase qui refuse délibérément la résolution. L’effet n’est pas le chaos, mais un recalibrage, un rappel que le mouvement peut emprunter des trajectoires multiples.
L’histoire du trio est résolument contemporaine. Ce qui a commencé comme une série de vidéos sur les réseaux sociaux explorant le répertoire jazz en formation sans instrument harmonique s’est progressivement transformé en projet artistique pleinement assumé. «À l’origine, comme pour notre premier album, j’imaginais que le rôle de ce trio serait davantage de s’attaquer au répertoire canonique», explique Madsen. «Explorer des standards moins connus, mettre nos talents en commun pour interpréter la musique des autres à notre manière. Puis, lorsque j’ai envisagé la possibilité de composer pour le trio, l’inspiration est venue. Clark et moi avons commencé à réfléchir ensemble à la manière d’aborder cela.»
Pour des musiciens de cette envergure, interpréter des standards peut relever d’une forme de virtuosité presque naturelle. Composer, en revanche, transforme l’ensemble d’interprètes en architectes. Threefold n’est pas une simple carte de visite: c’est une affirmation d’identité. Sa thèse est claire: le trio sans instrument harmonique n’est pas une contrainte, mais un moteur d’invention structurelle.
Les trois musiciens sont profondément ancrés dans la scène jazz fertile de Chicago, leur complicité forgée au fil des années de collaborations. L’album Bonfire, paru en 2019, réunissait déjà cette formation, enrichie d’un piano. L’absence d’instrument harmonique sur Threefold modifie cependant radicalement la chimie. Sans soutien accordal, chaque détail affleure. Dans les passages les plus calmes, le léger cliquetis des clés du saxophone devient texture. Les balais murmurent sur la caisse claire et les cymbales avec une retenue presque picturale. La contrebasse acoustique résonne non seulement comme fondation, mais comme voix parallèle, son timbre boisé portant à la fois rythme et suggestion harmonique.
Cette respiration exige de l’attention. L’album ne se prête pas à une écoute distraite; sa densité intellectuelle et sa subtilité rythmique peuvent échapper à une approche superficielle. Par moments, l’abstraction frôle une certaine austérité mélodique. Pourtant, même dans ses angles les plus marqués, le trio évite toute froideur. Une chaleur circule dans l’interaction, une curiosité partagée plutôt qu’une démonstration cérébrale.
«Nous aimons tous le rythme du swing autant que d’autres styles, alors nous avons veillé à rester fidèles à cet esprit , précise Madsen. «J’aime le défi qui consiste à mettre en commun notre connaissance de la tradition jazz et à utiliser ces inclinations pour interpréter nos compositions originales d’une manière unique.»
Cet équilibre est perceptible tout au long de l’album. «Shadow People» avance sur un groove hypnotique en 6/4, dont la logique circulaire rappelle subtilement l’ampleur de Black Sand de Bob Mintzer. «Revolving Door», à l’inverse, penche vers une angularité proche d’Ornette Coleman: les lignes s’y heurtent, se reflètent, se déforment plutôt que de se résoudre. Pourtant, même là, le swing affleure, ancrant l’abstraction dans quelque chose de corporel, d’humain.
Ce qui distingue véritablement Threefold, c’est son refus de considérer le rythme comme simple charpente. Chaque composition semble taillée avec précision, façonnée avec intention plutôt qu’ornement. Le trio érige des structures accueillantes sans en révéler immédiatement la logique interne. L’écoute devient participative: on suit la veine d’un motif mélodique, on trace un déplacement rythmique, on reconnaît l’écho de la tradition filtré par une sensibilité contemporaine.
Il y a ici un plaisir réel, intellectuel, certes, mais aussi viscéral. Les surprises ouvrent sur la reconnaissance; la tension se résout brièvement en clarté lyrique avant de se déplacer à nouveau. L’album ne proclame pas son ambition. Il la construit, patiemment et avec rigueur.
Dans Threefold, le rythme n’est pas un décor. Il est le plan.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 24th 2026
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Musicians :
CHRIS MADSEN: tenor saxophone, soprano saxophone
CLARK SOMMERS: acoustic bass
DANA HALL: drums, cymbals
Track Listing :
Digital Harvest
Shadow People
Mads
Hidden Message
Dream Music
Revolving Door
Man Of Action
Buyer’s Remorse
Tracks 1, 2, 5, 7 composed by Chris Madsen
Tracks 3, 4, 6, 8 composed by Clark Sommers
Recorded May 14, 2025 at Pro Musica, Chicago, IL
Engineered, mixed and mastered by Ken Christianson
Layout and design by Chad McCullough
