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Résumé: Un album riche et hybride, No Wind & No Rain du Chicago Soul Jazz Collective capture l’esprit de Chicago à travers des compositions pleines d’âme, des arrangements précis et un puissant sentiment d’héritage musical et de résilience.
Une ville dans le vent, un son en mouvement
Certaines nuits à Chicago, le vent semble transporter bien plus que le temps qu’il fait: il charrie des échos. Des lignes de cuivres s’échappant de clubs à moitié éclairés, des lignes de basse grondant sous le “L”, des voix qui sonnent à la fois comme un témoignage et une libération. C’est cette atmosphère, agitée, stratifiée, vivante, que No Wind & No Rain, le quatrième album du Chicago Soul Jazz Collective, capture avec une fidélité saisissante.
Il ne s’agit pas simplement d’une fusion de jazz, de funk, de blues et de soul. C’est quelque chose de plus insaisissable, quelque chose qui résiste à toute classification. Ce faisant, l’album se rapproche remarquablement d’une définition de l’âme culturelle de Chicago elle-même, du moins telle qu’elle peut être comprise à travers la musique.
Dirigé par le saxophoniste John Fournier et porté par la présence imposante de la chanteuse Dee Alexander, l’ensemble de sept musiciens a, au fil du temps, affiné un son qui relie les époques sans sombrer dans la nostalgie. Sous la production soignée et texturée du guitariste Larry Brown Jr., le disque équilibre le poli et la rugosité, la sophistication et l’immédiateté. Il semble habité, mais aussi réfléchi, à l’image de la ville qui l’a façonné.
L’album s’ouvre avec The Laughing Heart, un morceau qui établit immédiatement le ton et l’intention : lyrique, exploratoire et discrètement ample. Ensuite, A Town Called Mercy approfondit la palette émotionnelle, mêlant mélodie et message pour évoquer à la fois le désir et la résilience. Des titres comme So Alive pt. 2 injectent une énergie cinétique, portés par le groove et l’urgence vocale, tandis que le morceau-titre, No Wind & No Rain, constitue un centre thématique, sa composition en couches reflétant à la fois le calme et une tension sous-jacente.
L’album ménage aussi des moments de pause et de réflexion. There is Light interlude #1 offre une respiration brève mais efficace, tandis que Message to a Child se révèle presque didactique dans sa tendresse, rappelant la tradition de la soul comme vecteur de transmission et de guidance. Lorsque On the Way to Be Free et There is Light Somewhere concluent le disque, l’arc devient clair : il s’agit d’un album qui ne traite pas seulement de mémoire, mais aussi de mouvement, vers quelque chose de plus libre, même si encore inachevé.
Dès les premières notes, le disque invite à une réaction physique. Il est difficile de ne pas hocher la tête, de ne pas se laisser emporter par ses rythmes. Pourtant, sous cet attrait immédiat se cache une ambition plus grande. À l’image de la carrosserie brillante d’une Cadillac des années 1970, son éclat en surface dissimule une ingénierie complexe : des compositions qui retracent une filiation, des arrangements d’un grand savoir-faire et une cohérence conceptuelle qui élève le projet au-delà du simple hommage.
L’album n’est toutefois pas exempt de légères limites. Par moments, son profond respect pour la tradition frôle la contrainte, comme s’il hésitait à rompre complètement avec les formes qu’il préserve si soigneusement. Et pourtant, même dans ces instants, la sincérité de l’exécution l’emporte.
Les origines du collectif ajoutent une couche supplémentaire de résonance. En 2017, Fournier, en quête de repères, est revenu aux disques qui l’avaient façonné : Ramsey Lewis, The Crusaders, Horace Silver, Cannonball Adderley, Eddie Harris, Les McCann. Ce qu’il y a trouvé n’était pas seulement de l’inspiration, mais une forme de restauration. Ce sentiment de redécouverte reste inscrit dans l’ADN de l’album.
Ce qui avait commencé comme une modeste résidence du mercredi soir au WIRE club à Berwyn, dans l’Illinois, s’est rapidement transformé en quelque chose de plus vaste. Dès la deuxième performance, la salle était comble. Depuis, le groupe s’est forgé une réputation en attirant des publics nombreux, séduits par un son à la fois familier et intensément actuel.
Pour certains, cette musique éveillera quelque chose de profondément personnel. Ce fut mon cas. Écouter No Wind & No Rain m’a ramené à mes jeunes années en France, lorsque j’apprenais le saxophone en travaillant sur les grooves des disques de MFSB. Cette même vitalité est présente ici: le même sens du rythme, de l’insistance, de la musique comme expression et comme forme de résistance discrète.
Fournier lui-même inscrit le projet dans une perspective plus large: une réponse à des temps difficiles, et un rappel de l’endurance. Les traditions musicales de Chicago, comme la ville elle-même, sont construites sur la résilience. Cette idée traverse l’album, non pas comme un slogan, mais comme un courant sous-jacent.
Et c’est là que le Chicago Soul Jazz Collective convainc le plus pleinement. Il ne s’agit pas simplement d’un exercice de préservation, ni d’une reconstitution nostalgique. C’est une continuation, une tentative de prolonger une lignée façonnée par des figures telles que Herbie Hancock, Muddy Waters, Oscar Brown Jr., Terry Callier, Von Freeman, Etta James, King Oliver et Mavis Staples, tout en y apportant quelque chose de personnel.
Le résultat prend parfois une dimension presque documentaire, une chronique artistique d’une tradition toujours en mouvement. Mais surtout, il démontre que cette tradition reste vivante, adaptable et profondément humaine dans sa capacité à réconforter et à relier.
Au final, No Wind & No Rain ne cherche pas à couvrir de sa voix la ville qu’il représente. Il écoute, absorbe, puis répond à son tour. Et, comme Chicago elle-même, il laisse l’impression que sous la surface, constante et inébranlable, quelque chose d’essentiel continue d’avancer.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 19th 2026
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Release Celebration Concerts:
April 18-19, 2026 – Winter’s Jazz Club
May 14-17, 2026 – The Jazz Showcase
Musicians :
DEE ALEXANDER: vocals
LARRY BROWN JR.: guitar, vocals
KEITH BROOKS II: drums, B-3 organ
MICAH COLLIER: electric and acoustic bass
AMR FAHMY: piano, Rhodes
JOHN FOURNIER: tenor saxophone
RYAN NYTHER: trumpet, flugelhorn
Track Listing :
1. The Laughing Heart / music by John Fournier (ASCAP)
2. A Town Called Mercy / music and lyrics by John Fournier
3. So Alive pt. 2 / music and lyrics by Larry Brown Jr. (BMI)
4. No Wind & No Rain / lyrics by John Fournier, music by John Fournier and Larry Brown Jr.
5. There is Light interlude #1 / music by Larry Brown Jr.
6. Message to a Child / lyrics by John Fournier, music by John Fournier and Larry Brown Jr.
7. On the way to be free / music and lyrics by John Fournier
8. There is Light Somewhere / music by John Fournier
9. A Groove for Ramsey / music by John Fournier
10. There is Light interlude #2 / music by John Fournier
Produced by Larry Brown Jr.
All compositions published by Fournier Music (ASCAP) and Larry Brown Jr. (BMI)
Arranged by Larry Brown Jr. and CSJC
Post production, Recording and Auxiliary Instrumentation by Aaron Day
Recorded by Brennan Mitrolka at Transient Sound Recorded by Jon Smith at Retro Room Recording
Mixed and Mastered by Mason Bonner
Cover art by Arthur Wright
