| Blues, Jazz |
Résumé : Au Lincoln Center, la chanteuse de jazz Catherine Russell a offert un hommage puissant aux racines historiques du jazz et du blues. S’inspirant du Hot Club of New York, elle a fait revivre un répertoire rare lié à l’héritage musical afro-américain. Avec la participation vibrante de la danseuse de claquettes Michela Marino Lerman, la performance a mêlé histoire, rythme et émotion. Le résultat fut une soirée qui a confirmé Russell comme l’une des interprètes les plus authentiques du jazz américain classique aujourd’hui.
Catherine Russell au Lincoln Center : une voix qui ravive l’âge d’or du jazz et du blues
Lorsqu’une artiste comme Catherine Russell monte sur scène au Lincoln Center, une douce attente s’installe dans la salle. Les lumières baissent, le public se fait silencieux, et le sentiment d’assister à un moment particulier se fait immédiatement sentir, sans jamais paraître forcé. À l’Appel Room, avec sa vue spectaculaire sur Manhattan, l’instant semble d’autant plus juste. La présence de Russell y apparaît moins comme un événement exceptionnel que comme la continuation naturelle d’une lignée musicale qui traverse les générations.
Grande interprète des traditions qui unissent le jazz et le blues, Russell apporte au micro une voix imprégnée d’une vérité vécue. Chaque apparition confirme ce que le public et la critique savent déjà: son art ne souffre aucune contestation. L’émotion qu’elle suscite peut rappeler les souvenirs d’Ella Fitzgerald à ses moments les plus lumineux.
L’autorité de Russell dans ce répertoire n’a rien d’un hasard. Fille du chef d’orchestre et pianiste pionnier Luis Russell, figure centrale du swing naissant et collaborateur de Louis Armstrong, elle a grandi entourée de la mémoire vivante de l’histoire du jazz. Au cours des deux dernières décennies, elle a construit une carrière remarquable à la fois comme interprète et comme archéologue musicale, récoltant nominations aux Grammy Awards et éloges de la critique pour des albums qui ressuscitent des pans oubliés de la chanson américaine.
Dans ce concert, Russell célèbre le répertoire historique du jazz et du blues avec un mélange d’érudition et d’instinct que peu de chanteuses possèdent. La soirée est encore magnifiée par la participation exceptionnelle de la danseuse de claquettes Michela Marino Lerman, dont le dialogue rythmique avec la musique ajoute éclat et résonance historique.
Naturellement, les éloges ont été nombreux.
«L’une des chanteuses les plus célébrées du monde du jazz… une infatigable chasseuse de chansons dotée d’un répertoire vaste et varié allant du blues malicieux aux ballades langoureuses, en passant par les chansons populaires d’avant-guerre et le R&B vintage.» — San Francisco Chronicle
«Peu de chanteuses contemporaines transmettent avec autant de justesse et d’élégance les nuances du blues et les phrasés swing qui parcourent la chanson américaine que Mme Russell, ni avec une palette expressive aussi large.» — Larry Blumenfeld, Wall Street Journal
Ces louanges sont pleinement méritées. Peu d’interprètes atteignent une telle profondeur d’authenticité, celle qui fait frissonner, grâce à un choix et une interprétation minutieux du répertoire. Pour un projet spécial à l’Appel Room, présenté durant la saison 2023–2024 de Jazz at Lincoln Center sous le thème Community and Consciousness, Russell a imaginé un programme rendant hommage au Hot Club of New York.
Cette communauté informelle de passionnés se réunit chaque semaine pour écouter les premiers enregistrements de jazz et de blues conservés sur disques 78 tours en gomme-laque. Les choix de Russell sont loin d’être arbitraires : chaque morceau résonne, directement ou indirectement, avec l’histoire de l’expérience afro-américaine.
S’appuyant sur ce riche héritage musical, Russell a élaboré un programme rempli de trésors méconnus, enregistrés à l’origine par des artistes tels que Hot Lips Page, Tiny Grimes, le Jeter-Pillars Orchestra, Blanche Calloway, Cab Calloway, Helen Humes, Eddie Barefield et d’autres figures de l’âge d’or du swing et du blues.
Parmi les moments les plus marquants du programme figure l’interprétation profondément personnelle de « Ol’ Man River », livrée avec une gravité tranquille et une grande profondeur émotionnelle. Un autre temps fort survient avec le swing espiègle et le phrasé malicieusement subtil qu’elle apporte à un répertoire associé à l’univers de Cab Calloway, rappelant combien humour et rythme étaient souvent indissociables dans le jazz des origines. Chaque chanson devient ainsi un petit acte de redécouverte, poli par la chaleur inimitable et l’intelligence interprétative de Russell.
Ce qui se dégage de cette performance est le portrait d’une culture musicale à son plus haut degré de vitalité: connaissance, savoir-faire et sincérité œuvrant en harmonie discrète. Le résultat est un spectacle qui a manifestement enchanté le public et qui promet de procurer un plaisir durable aux auditeurs qui découvriront l’enregistrement et y reviendront encore et encore.
Le don de Russell réside dans sa capacité à habiter ces chansons avec une telle plénitude qu’elles deviennent les siennes. Les émotions qu’elle fait passer dans sa voix sont à la fois belles et rares. Très peu de chanteuses peuvent se permettre un tel degré d’intimité interprétative. Cela exige une maîtrise vocale redoutable, mais aussi la profondeur d’expérience nécessaire pour puiser dans les ressources émotionnelles que cette musique requiert.
En écrivant ces lignes dans l’heure silencieuse qui précède l’aube, lorsque les oiseaux dorment encore et que le café laisse s’élever ses premières volutes de vapeur au-dessus du bureau, je me surprends à me souvenir des apparitions télévisées en noir et blanc de Ella Fitzgerald que je regardais enfant. Écouter cet album ravive exactement cette même sensation inimitable.
Et c’est peut-être là le triomphe discret de l’art de Catherine Russell : en redonnant vie à des chansons vieilles de près d’un siècle, elle nous rappelle que l’histoire du jazz n’est pas une pièce de musée. Dans la bonne voie, une voix qui comprend à la fois son poids et sa joie, elle demeure vibrante, irrésistiblement vivante.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 14th 2026
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Musicians :
Catherine Russell – vocals
Matt Munisteri – guitar
Ben Paterson – piano
Russell Hall – bass
Domo Branch – drums
Jon-Erik Kellso – trumpet
John Allred – trombone
Evan Arntzen – tenor sax, clarinet
Michela Marino Lerman – tap dance (tracks 2, 4, 9, 11)
Track Listing :
Now You’re Talkin’ My Language
Never Too Old To Swing
I Just Refuse To Sing The Blues
I Like Pie, I Like Cake
You Ain’t Livin’ Right
Long About Midnight
Keep Your Mind On Me
Old Man River
If It Ain’t One Thing It’s Another
You Can’t Pull The Wool Over My Eyes
Everybody Loves My Baby
