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La salle de répétition est silencieuse un instant, puis une note grave et voilée s’élève d’une flûte de bambou, suspendue dans l’air avant de laisser place à une ligne sinueuse au saxophone. Les musiciens écoutent, ajustent, répondent, laissent de l’espace. C’est dans des moments comme celui-ci que la musique de Carl Clements prend forme: réfléchie, exploratrice, nourrie d’influences qui dépassent largement les frontières habituelles du jazz.
Un album de compositeur est toujours une proposition séduisante, et dans le cas de Clements, également saxophoniste et flûtiste accompli, cette promesse prend une dimension particulière. Pour ce nouvel enregistrement, il retrouve des musiciens avec lesquels il a collaboré au cours des quinze dernières années, s’appuyant sur un réseau de relations artistiques patiemment construit. Le résultat porte les traces du swing, du jazz latin et de la musique classique de l’Inde du Nord, entre autres inspirations, tissées dans une synthèse à la fois cohérente et profondément personnelle.
Si l’architecture acoustique de l’album lui confère une certaine tenue classique, il ne s’agit pas d’un disque destiné à une écoute distraite. Les compositions s’aventurent dans des formes de fusion particulièrement complexes, façonnées par un langage musical qui exige patience et attention. Mais pour l’auditeur prêt à l’aborder avec un esprit d’aventure, la récompense réside dans une succession de paysages sonores saisissants. La souplesse remarquable avec laquelle ces pièces intègrent des couleurs culturelles variées reflète l’étendue des collaborations de Clements au fil des années, Kevin Kastning, Sándor Szabó, Luciana Souza, Steven Kirby, Felipe Salles, Luis Perdomo, Earl MacDonald, Dominique Eade, Steve Davis, Steve Johns, Dafnis Prieto, Edsel Gomez, Gary Smulyan, Ralph Alessi, Ravi Coltrane, Jason Robinson, Bob Weiner, entre autres.
«Le défi, a expliqué Clements à propos de son travail, n’est pas de mélanger les traditions jusqu’à les faire disparaître, mais de laisser chaque voix rester distincte tout en créant un seul paysage musical.» Cette philosophie se manifeste tout au long des neuf pièces de l’album, où les solos instrumentaux se révèlent d’une redoutable efficacité, tandis que les passages d’ensemble brouillent souvent les repères, refusant de livrer trop vite leurs clés d’écoute.
Un morceau en particulier, au milieu du disque, en offre un exemple révélateur. Il s’ouvre sur une figure rythmique dépouillée, presque suspendue, avant que la flûte n’entre avec une ligne façonnée par le phrasé de la musique classique de l’Inde du Nord. Peu à peu, l’ensemble se déploie autour d’elle, superposant harmonies et accents jusqu’à former un dialogue complexe mais fluide. L’effet tient moins de la fusion au sens habituel que d’une transformation progressive, comme si un langage musical éclairait l’autre de l’intérieur.
Clements aborde le son comme un explorateur aborde un territoire encore inconnu, choisissant les instruments pour leurs couleurs et poursuivant sans cesse son perfectionnement. Années d’étude, de scène et de voyages nourrissent directement ses compositions. Retrospective se déploie presque comme une succession de palettes changeantes, chaque période de l’album offrant ses teintes et ses textures.
Clements pratique la musique classique de l’Inde du Nord au bansuri, la flûte en bambou de cette tradition, depuis 1989. Son apprentissage auprès d’Amiya Dasgupta, David Philipson, Steve Gorn, Devendra Murdeswar, George Ruckert et Peter Row, puis son long compagnonnage avec Nityanand Haldipur depuis 1999, ont laissé une empreinte perceptible sur sa voix musicale. Ces influences affleurent tout au long de l’album, en particulier lorsque la flûte intervient. Il ne s’agit pas d’imitation, mais d’interprétation: une image évocatrice et poétique de l’Inde et de ses arts, filtrée par la sensibilité propre du compositeur.
Par moments, la musique passe de la complicité à une simplicité apparente, même si la rigueur de l’écriture demeure aussi exigeante que dans les autres pièces. On sent aussi le désir de partager la beauté pure du timbre du bansuri. Voyageur infatigable, Clements semble vouloir entraîner l’auditeur loin du bruit des villes vers des paysages imaginés, campagnes indiennes ou autres horizons lointains, où la beauté prend le temps de s’installer, exigeant le temps nécessaire pour être pleinement goûtée.
C’est un album qui demande une écoute profonde, une écoute guidée par les sons, les rythmes et les couleurs, à la manière des voyageurs des années 1950 avançant selon leur propre tempo intérieur, ne sortant leur appareil photo que pour saisir l’exceptionnel.
Les auditeurs qui y trouveront sans doute le plus de résonance sont les amateurs de jazz contemporain, les passionnés de compositions transculturelles et ceux qui apprécient les musiques exploratoires ou l’improvisation de chambre. Il s’agit moins d’un disque d’ambiance que d’une œuvre qui révèle de nouveaux détails à chaque écoute attentive.
Quant à l’avenir, Clements laisse entendre que cet album constitue moins un aboutissement qu’une étape. La curiosité qui l’a conduit à travers tant de traditions musicales continue de nourrir son travail, et ses projets récents laissent entrevoir d’autres explorations, où géographie, mémoire et son se rejoignent. Si Retrospective en est l’indice, le voyage est loin d’être terminé.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 5th 2026
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Musicians :
Carl Clements, composer, saxophone(s), flute
Jean-Yves Jung, piano
Johannes Schaedlich, bass
Jens Biehl, drums
Track Listing :
One For Joe
Mobius
Almodovar
Procession
Remnants
Selene In Repose
A Change Of Rhythm
Retrospect
Kadam
