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Résumé: Un album post-bop raffiné où Brian Lynch et Charles McPherson livrent un dialogue jazz intergénérationnel vibrant, sublimé par le chant posé de Samara Joy.
Torch Bearers de Brian Lynch & Charles McPherson: un hommage post-bop lumineux reliant les générations.
Lorsqu’un trompettiste entreprend de rendre hommage à une légende du jazz, qui se trouve être l’un des plus brillants saxophonistes alto de sa génération et, au fil du temps, est devenu l’une des voix les plus vénérées de cette musique, le résultat peut paraître d’une modestie trompeuse. Tel est le cas de Torch Bearers de Brian Lynch (avec Charles McPherson), un album dont le titre discret dissimule la profondeur, l’intelligence et la résonance émotionnelle qu’il renferme.
Ancré dans une esthétique post-bop, l’enregistrement se déploie selon une architecture à la fois sophistiquée et limpide. Ses subtilités harmoniques et son élasticité rythmique ne compromettent jamais son accessibilité; au contraire, elles invitent l’auditeur attentif dans un espace où clarté et complexité coexistent. Au cœur de cette entreprise se trouve Charles McPherson, dont le jeu apparaît ici étonnamment contemporain, épuré, incisif et affranchi de toute nostalgie. Face à lui, Brian Lynch se révèle non seulement un instrumentiste de premier plan, mais aussi un interlocuteur réfléchi. Ce qui émerge relève moins de la démonstration que d’un dialogue continu et lumineux, où phrasé, timbre et intention circulent comme des valeurs partagées.
La plupart des compositions sont signées conjointement ou individuellement par Lynch et McPherson, soulignant l’esprit collaboratif du projet. L’album se conclut toutefois par deux standards de Jimmy Van Heusen et Johnny Burke, suivis d’un ultime hommage à une autre figure majeure du panthéon du jazz, Dizzy Gillespie. Ce choix de programmation apparaît délibéré : l’album retrace une filiation, chaque pièce évoquant subtilement une facette différente de la tradition tout en restant solidement ancrée dans le présent.
La présence de Samara Joy est particulièrement remarquable: sa contribution allie maîtrise technique et élégance. Son approche vocale, profondément marquée par une formation classique, confère à son phrasé une précision presque sculpturale. Sur «The Joy of Love» de McPherson, son entrée se distingue par un vibrato maîtrisé et une gestion très fine de l’espace; elle résiste à la tentation de sur-accentuer le swing, préférant laisser respirer la mélodie avec une retenue quasi chambriste. En revanche, dans des passages plus nettement portés par l’élan rythmique, notamment dans les sections d’ensemble proches de «Pursuit of a Dream» de Lynch, son phrasé peut paraître légèrement moins percussif que ne le suggère l’énergie du groupe. Cette tension, loin d’affaiblir son rôle, éclaire au contraire le dialogue plus large entre tradition et évolution des idiomes vocaux.
«Je porte le flambeau de mes héros», a déclaré Lynch, une formule qui tient à la fois du manifeste et de la méthode. Chaque artiste propose trois compositions originales, renforçant l’équilibre entre hommage et invention. Si Dizzy Gillespie a le dernier mot, c’est sans doute parce que son esprit, explorateur, insatiable, fondateur, plane sur l’ensemble du projet.
Le lieu même de l’enregistrement renforce ce sentiment de continuité. Réalisée au Van Gelder Studio, la session s’inscrit dans un espace longtemps considéré comme sacré dans l’histoire du jazz. Comme l’a souligné le critique Ted Panken, ce studio a constitué un «point zéro» pour d’innombrables enregistrements majeurs qui ont façonné l’esthétique de McPherson (né en 1939), Lynch (né en 1956) et Joy (née en 1999). On croit presque entendre l’écho de ceux qui y sont passés, Thelonious Monk, Sonny Rollins, Herbie Hancock, Wayne Shorter, Horace Silver, imprégnant l’enregistrement d’une chaleur presque analogique. Même en format numérique, l’album conserve le grain et l’éclat du vinyle, comme habité par l’esprit accumulé de ce lieu.
Le désir de Lynch d’enregistrer avec McPherson remonte à plusieurs décennies. «J’ai toujours voulu enregistrer avec Charles, mais quelque chose s’interposait toujours», a-t-il confié. Cette collaboration longtemps différée trouve aujourd’hui sa place dans une discographie prestigieuse comprenant notamment Simpático, récompensé aux Grammy Awards, et The Omni-American Book Club. Torch Bearers, son 26ᵉ album en tant que leader, reflète un parcours nourri par des collaborations déterminantes avec Horace Silver ainsi qu’Art Blakey et les Jazz Messengers.
Ce qui distingue finalement cet enregistrement, c’est la profondeur du lien musical entre Lynch et McPherson. Leur complicité s’entend dans presque chaque phrase, formant une unité qui dépasse le simple hommage. Il s’agit d’une conversation vivante, qui honore le passé tout en affirmant, avec discrétion mais fermeté, la vitalité du présent.
La singularité de l’album tient autant à son pedigree qu’à la précision de son écoute: chaque solo se déploie avec une intention narrative, chaque échange semble mérité, et la retenue de l’ensemble permet aux nuances d’émerger là où l’excès aurait pu dominer. En ce sens, Torch Bearers ne se contente pas de commémorer: il clarifie, distille et réaffirme avec subtilité la grammaire durable du jazz.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 17th 2026
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Musicians :
Brian Lynch, trumpet (flugelhorn on “The Joy Of Love” and “7-24”)
Charles McPherson, alto sax (featured artist)
Samara Joy, vocal (2, 6)
Orrin Evans (1,2,4,9)
Rob Schneiderman (3,5,7,8)
Luis Perdomo (6), piano
Boris Kozlov, bass
Kyle Swan (all except 6), Ulysses Owens (6), drums
Charles McPherson appears courtesy of Smoke Session Records, Samara Joy appears courtesy of Verve Records
Track listing :
- Luck Of The Draw (Brian Lynch) 6:03
- The Joy Of Love (Charles McPherson/ Samara Joy) 6:15
- Kyle’s Dilemma (Brian Lynch) 6:10
- 7-24 (Charles McPherson) 5:20
- The Juggler (Charles McPherson) 6:02
- Pursuit Of A Dream (Brian Lynch/ Samara Joy) 5:30
- Luminescence (Barry Harris) 5:32
- But Beautiful 10:52
- Blue N’ Boogie (Dizzy Gillespie) 6:45
