Branford Marsalis Quartet and Dianne Reeves – Dedicated To You (FR review)

Blue Note – Street date : Available
Jazz
Branford Marsalis Quartet and Dianne Reeves – Dedicated To You

D’ordinaire, nous ne relayons pas vraiment les sorties du label Blue Note. Non pas que nous ayons quoi que ce soit contre cette maison de disque qui, depuis des décennies, accompagne une partie essentielle de l’histoire du jazz, bien au contraire, mais parce que les albums qui nous sont proposés le sont de plus en plus souvent sous forme dématérialisée. Et cela, nous le refusons, pour une raison finalement assez simple: nous aimons les disques. Nous aimons pouvoir les conserver, les ranger, les ressortir quelques années plus tard, retrouver une pochette, un livret, un nom, une date, et surtout cette sensation très particulière qui consiste à prendre un album entre ses mains avant même de l’avoir écouté. La musique est évidemment dans les oreilles, mais elle peut aussi commencer dans les mains. Alors, lorsque cette petite merveille nous est arrivée sous la forme d’un véritable CD, nous avons presque halluciné. Le logo Blue Note, discrètement installé sur la pochette, semblait déjà nous rappeler que quelque chose d’important allait se passer. Puis le disque est sorti de son écrin, avec son identité blanche et bleue, immédiatement reconnaissable, et il ne restait plus qu’une chose à faire: l’insérer dans le lecteur du studio, appuyer sur lecture et laisser la musique décider du reste.

Et là, il faut bien l’avouer, une sorte de magie opère. Une basse ronde, profonde, qui semble s’installer dans la pièce avec une étonnante douceur, la voix de Dianne Reeves qui arrive presque naturellement, sans chercher à forcer l’attention, puis le saxophone de Branford Marsalis, précis, élégant, mais surtout profondément habité. Très vite, on comprend que nous ne sommes pas simplement devant un nouvel album consacré à John Coltrane. Il y a quelque chose de plus subtil à l’œuvre. « Dedicated To You » est une rencontre entre plusieurs histoires, plusieurs générations de musiciens et plusieurs façons de comprendre ce que signifie aujourd’hui rendre hommage à un géant du jazz. Le projet reprend notamment les six standards de « John Coltrane and Johnny Hartman », l’album mythique enregistré en 1963 pour Impulse!, tout en intégrant des versions instrumentales de compositions emblématiques de Coltrane. Le risque était donc évident : comment revenir sur une œuvre aussi profondément inscrite dans l’histoire sans tomber dans la simple reproduction, dans la révérence excessive ou, pire encore, dans l’exercice commémoratif sans âme ? La réponse de Branford Marsalis et de Dianne Reeves est finalement assez simple : il ne s’agit pas de refaire Coltrane, mais de comprendre ce que sa musique peut encore nous dire aujourd’hui.

Car John Coltrane est devenu plus qu’un musicien. Il appartient désormais à cette catégorie très particulière d’artistes dont le nom dépasse largement l’œuvre elle-même. Son parcours raconte une partie de l’évolution du jazz moderne, mais il raconte également une époque où la musique semblait pouvoir changer de direction presque chaque année. Coltrane a traversé le bebop, le hard bop, le post-bop, le rhythm and blues, les recherches harmoniques, l’improvisation et les formes les plus libres, sans jamais cesser de chercher. Il y avait chez lui cette volonté permanente de comprendre ce que pouvait être le son, mais aussi ce que pouvait être la musique dans son rapport à l’humain. C’est précisément cette dimension qui rend son héritage aussi délicat à aborder. On peut reprendre ses compositions, jouer ses thèmes, réinterpréter ses ballades, mais il est beaucoup plus difficile de retrouver cette nécessité intérieure qui semblait pousser chacune de ses recherches.

Branford Marsalis le sait parfaitement. Il ne parle pas de Coltrane comme d’un simple monument du jazz, mais comme d’un musicien dont la capacité à absorber différentes traditions demeure un modèle. Chez Coltrane, explique-t-il en substance, le swing des années 1940, les prémices du rhythm and blues, le post-bop et d’autres influences pouvaient coexister dans une même pensée musicale. C’est probablement là que réside une partie de la pertinence de ce nouvel hommage. Coltrane n’a jamais considéré la tradition comme une prison. Il en connaissait les règles suffisamment bien pour pouvoir les déplacer. Cette démarche est profondément liée à la philosophie musicale de Branford Marsalis. Chez lui aussi, la tradition n’est jamais une pièce de musée. Elle est un matériau. Quelque chose que l’on peut travailler, transformer, déplacer, interroger, sans pour autant le détruire. C’est une attitude que l’on retrouve chez plusieurs membres de la famille Marsalis, cette manière de considérer que l’innovation ne nécessite pas l’oubli de ce qui existait avant.

Il suffit d’ailleurs d’écouter le quartet pour comprendre que cette idée n’est pas seulement théorique. Joey Calderazzo au piano, Eric Revis à la contrebasse et Justin Faulkner à la batterie ne sont jamais réduits au rôle de simples accompagnateurs. Le groupe respire ensemble. Les silences comptent autant que les notes, les espaces entre les phrases donnent parfois davantage de poids à la musique que les démonstrations de virtuosité. Marsalis lui-même ne cherche jamais à imposer son saxophone comme une signature permanente. Il écoute. Il laisse de la place. Il intervient lorsque la musique l’appelle. Cette capacité à construire une musique collective est essentielle dans un album où la voix de Dianne Reeves occupe une place aussi importante. Il aurait été facile de fabriquer un disque où la chanteuse serait placée au premier plan et où le quartet se contenterait de l’accompagner. Il se passe ici exactement l’inverse. La voix et les instruments semblent appartenir au même espace.

Et puis il y a Dianne Reeves. Sa présence dans ce projet apparaît presque comme une évidence lorsque l’on regarde son parcours. La chanteuse n’a jamais considéré le jazz comme un répertoire figé. Elle a toujours entretenu un rapport particulièrement fort avec les grandes voix, les grandes chansons et cette mémoire qui permet à une œuvre de continuer à circuler d’une génération à l’autre. Son approche ne consiste pas à imiter celles et ceux qui l’ont précédée. Elle cherche plutôt à comprendre ce qu’ils avaient découvert et à partir de là construire sa propre interprétation. C’est une différence fondamentale. Dans le jazz vocal, le danger de l’imitation est permanent. Les grandes voix ont laissé des empreintes si puissantes qu’il devient parfois difficile de s’en éloigner. Dianne Reeves possède justement cette capacité à ne pas se laisser enfermer dans les modèles.

Son histoire avec Johnny Hartman rend cette rencontre encore plus significative. Elle a grandi avec sa musique, et cette connaissance intime des chansons apporte à l’album quelque chose qui ne peut pas être fabriqué par un simple travail d’arrangement. Elle ne chante pas ces morceaux comme une étrangère venue redécouvrir un patrimoine. Elle les connaît, elle les porte, elle les laisse entrer dans son propre langage. C’est particulièrement sensible dans les moments où elle ralentit, où elle laisse une syllabe s’étirer, où elle donne à une phrase un poids différent de celui qu’on attendait. Il ne s’agit plus seulement de chanter juste. Il s’agit de raconter.

C’est probablement avec « Lush Life » que cette dimension devient la plus évidente. Lorsque Dianne Reeves commence à chanter, quelque chose change dans l’atmosphère du disque. On a presque l’impression que le studio disparaît. La chanteuse devient comédienne. Sa voix construit un décor, installe des personnages, des souvenirs, des regrets. On entre dans une sorte de film en noir et blanc, un film qui aurait été tourné dans une ville nocturne où chaque chanson porte avec elle une histoire. Et dans ce film imaginaire, Dianne Reeves et Branford Marsalis deviennent les principaux acteurs. Lui avec son saxophone, elle avec cette voix qui sait à la fois s’effacer et occuper tout l’espace.

C’est à cet instant que l’on mesure véritablement ce que signifie être un grand interprète. La virtuosité, finalement, n’est pas le sujet. Dianne Reeves n’a rien à prouver. Elle pourrait multiplier les prouesses vocales, démontrer l’étendue de son registre, rappeler à chaque mesure qu’elle appartient au sommet de la grande tradition du jazz vocal. Elle choisit autre chose. Elle privilégie l’émotion. Elle cherche la vérité de la chanson. Et cette vérité, parfois, se trouve dans une note presque fragile, dans une respiration, dans un silence. Peu d’artistes possèdent cette capacité à transmettre une émotion sans avoir besoin de la souligner.

C’est aussi pour cela que « Dedicated To You » fonctionne au-delà de son ambition initiale. On pourrait imaginer un album pareil comme une sorte de monument sonore destiné aux spécialistes, un disque rempli de références qu’il faudrait connaître pour pouvoir l’apprécier pleinement. Ce n’est pas le cas. Bien sûr, ceux qui connaissent l’enregistrement de Coltrane et Hartman de 1963 auront immédiatement en tête les versions originales. Ils entendront les différences, les déplacements, les choix d’arrangement. Ils pourront mesurer ce qui a été conservé et ce qui a été transformé. Mais l’album peut également être entendu sans cette connaissance préalable. Et c’est là une qualité essentielle. La musique n’exige pas du public qu’il possède une encyclopédie du jazz avant de pouvoir ressentir quelque chose.

Pour celles et ceux qui connaissent l’album original, la comparaison reste néanmoins fascinante. Car « John Coltrane and Johnny Hartman » appartient à ces enregistrements qui ont fini par acquérir une dimension presque mythologique. L’association entre le saxophone de Coltrane et la voix de Hartman avait produit quelque chose d’une rare intimité. Il y avait dans cette rencontre une élégance presque paradoxale : Coltrane, que l’on associait volontiers à ses recherches les plus audacieuses, pouvait également se montrer d’une douceur infinie. Hartman, avec cette voix grave et chaleureuse, trouvait dans les ballades un espace où chaque mot semblait avoir été pesé. Revenir à cette matière impose donc une forme de respect. Mais le respect ne signifie pas immobilité.

C’est justement là que le projet de Marsalis devient intéressant. Il ne cherche pas à effacer l’enregistrement de 1963. Il accepte son existence, sa beauté, son statut historique. Mais il refuse d’en faire une frontière infranchissable. Les arrangements donnent aux chansons une respiration différente, plus contemporaine, sans que cette modernité ne devienne artificielle. Rien n’est fait pour donner au disque l’apparence d’un album « moderne » au sens superficiel du terme. Il n’y a pas cette volonté de surcharger la musique, de lui ajouter des artifices simplement pour démontrer qu’elle appartient au présent. La modernité se trouve ailleurs : dans la manière de jouer, dans l’écoute collective, dans la liberté laissée aux musiciens.

Et c’est peut-être cela qui caractérise le mieux la démarche de Branford Marsalis : savoir que l’on peut respecter la tradition sans lui obéir aveuglément. La famille Marsalis a depuis longtemps placé cette question au centre de sa conception du jazz. Wynton Marsalis, Branford Marsalis et leurs frères ont chacun, à leur manière, participé à cette réflexion sur la place de l’héritage dans la musique contemporaine. Branford, lui, a toujours refusé les frontières trop simples entre les styles. Son parcours l’a conduit à travailler dans des univers différents, à fréquenter le jazz mais aussi d’autres formes musicales, sans que cela ne signifie jamais abandonner ses racines. Chez lui, l’ouverture n’est pas une posture. Elle fait partie du langage.

Il y a donc une logique presque naturelle à le retrouver face à Coltrane. Tous deux partagent cette nécessité de ne pas rester immobiles. Mais là où Coltrane explorait sans cesse de nouveaux territoires, Marsalis semble aujourd’hui davantage préoccupé par la manière dont ces territoires peuvent continuer à dialoguer avec le présent. « Dedicated To You » devient ainsi une sorte de conversation à trois voix : celle de Coltrane, celle de Marsalis et celle de Reeves. À cela s’ajoute naturellement la voix de Johnny Hartman, même lorsqu’elle n’est plus physiquement présente. C’est une absence qui habite tout le disque.

Cette dimension de la mémoire est essentielle. Lorsque l’on écoute un album consacré à un musicien disparu depuis plusieurs décennies, il y a toujours un risque de transformer l’artiste en symbole. Coltrane devient alors « Coltrane », une figure historique, un nom dans les livres, un visage sur les pochettes, un monument. Or ce qui frappe ici, c’est justement que la musique permet de le ramener à quelque chose de plus humain. On se souvient qu’il était un musicien qui cherchait, qui travaillait, qui écoutait d’autres musiciens, qui transformait ce qu’il entendait. Un homme en mouvement. Et peut-être que la meilleure façon de lui rendre hommage est précisément de maintenir cette musique en mouvement.

« Dedicated To You » est donc une prise de risque. Pas nécessairement parce que les musiciens risquaient de se perdre techniquement — leur savoir-faire rend cette hypothèse peu crédible — mais parce qu’ils pouvaient passer à côté de l’essentiel. Il est relativement facile de faire un album techniquement irréprochable autour de John Coltrane. Il est beaucoup plus difficile de retrouver l’esprit de recherche, de curiosité et de sincérité qui animait sa musique. Il fallait éviter deux écueils : le respect paralysant et la modernisation artificielle. Le premier aurait produit un disque impeccable mais sans vie. Le second aurait transformé Coltrane en prétexte à une démonstration contemporaine. Marsalis et Reeves choisissent une troisième voie : écouter le passé avec les oreilles du présent.

Cette manière de procéder donne à l’album une profondeur qui dépasse largement le simple plaisir d’écoute. Il nous rappelle que la tradition du jazz n’a jamais été constituée uniquement de chefs-d’œuvre définitifs. Elle est faite de transmissions successives. Un musicien entend un autre musicien, apprend, transforme, transmet à son tour. Chaque génération ajoute quelque chose, parfois de manière spectaculaire, parfois presque imperceptible. Le jazz fonctionne ainsi depuis ses origines. Une mélodie appartient à celui qui la compose, puis à celui qui la joue, puis à celui qui la réinterprète. Elle traverse les décennies sans jamais être exactement la même.

C’est aussi pour cela que la voix de Dianne Reeves est si importante dans cet album. Une voix porte les mots, et les mots portent la mémoire. Là où un instrument peut parfois suggérer une émotion par le timbre ou l’harmonie, le chanteur dispose également du récit. Reeves utilise cette possibilité avec une intelligence remarquable. Elle ne chante pas simplement les paroles : elle leur donne une histoire. Dans certains passages, elle semble presque murmurer à l’oreille de l’auditeur ; dans d’autres, elle élargit la phrase jusqu’à lui donner une dimension presque théâtrale. Cette capacité à passer de l’intime au spectaculaire sans jamais perdre la sincérité constitue l’une des grandes forces du disque.

Et Branford Marsalis, lui, semble comprendre instinctivement qu’il ne doit jamais écraser cette voix. Son saxophone devient partenaire, parfois confident, parfois narrateur parallèle. Il y a dans son jeu une maîtrise impressionnante, mais cette maîtrise n’est jamais exhibée. C’est probablement ce qui rend son interprétation si convaincante. Il sait quand parler et, surtout, quand se taire. Dans une époque musicale où l’on confond parfois présence et volume, cette retenue possède quelque chose de presque subversif.

La section rythmique participe elle aussi à cette impression d’équilibre. La contrebasse donne à la musique cette profondeur indispensable, la batterie maintient une tension discrète et le piano intervient comme un espace de dialogue plutôt que comme une simple infrastructure harmonique. Le quartet fonctionne comme une unité. C’est ce qui permet à Dianne Reeves de circuler librement dans la musique. Elle peut avancer, ralentir, suspendre une phrase, reprendre un thème, parce qu’elle sait que les musiciens derrière elle ne cherchent pas à la rattraper mais à l’accompagner dans cette exploration.

Il y a alors quelque chose d’assez cinématographique dans l’ensemble du projet. Peut-être est-ce dû à la nature même des chansons, peut-être à la voix de Reeves, peut-être encore à la manière dont Marsalis laisse respirer les arrangements. Mais au fil de l’écoute, des images apparaissent. Des clubs enfumés, des rues désertes, des lumières de fin de soirée, des conversations interrompues, des souvenirs que l’on croyait oubliés. Le disque ne raconte pas une histoire unique. Il donne plutôt au cerveau de l’auditeur les éléments nécessaires pour en construire une.

Et c’est là que notre première impression devant le CD prend finalement tout son sens. Nous parlions de l’objet, de cette pochette Blue Note, de ce geste presque banal consistant à sortir le disque de son emballage et à le placer dans le lecteur. Mais peut-être est-ce justement cette matérialité qui permet encore aujourd’hui de comprendre ce type d’album. Nous ne sommes pas devant un simple fichier sonore. Nous sommes devant une œuvre qui s’inscrit dans une histoire, une histoire de labels, de studios, de musiciens, de pochettes, de disques que l’on collectionne et que l’on transmet. Blue Note n’est pas seulement un logo posé sur une couverture. C’est une mémoire.

Et cette mémoire, ici, ne devient jamais nostalgie. C’est une nuance importante. « Dedicated To You » ne cherche pas à nous faire regretter 1963. Il nous rappelle simplement que certaines musiques ont suffisamment de force pour continuer à traverser le temps. La nostalgie regarde le passé en regrettant qu’il soit terminé. La transmission, elle, cherche à faire en sorte que quelque chose du passé continue à agir dans le présent. C’est exactement ce que réussit cet album.

Il y a dans cette démarche quelque chose qui correspond parfaitement à l’idée que nous nous faisons du jazz. Une musique qui connaît son histoire, qui respecte ses anciens, mais qui refuse de devenir immobile. Une musique où la mémoire n’est pas un poids mais une matière première. Coltrane avait cette capacité. Marsalis l’a comprise. Reeves la fait entendre avec une intensité rare.

Alors oui, cet album fait rêver. Il fait rêver parce qu’il est sincère. Parce qu’il ne cherche pas à se donner une importance qu’il possède déjà. Parce qu’il permet d’être touché aussi bien par la musique que par la voix. Parce qu’il rappelle qu’un grand standard peut encore surprendre. Parce qu’une œuvre enregistrée il y a plus de soixante ans peut encore devenir le point de départ d’une nouvelle aventure. Et parce qu’au milieu de toute cette histoire, Dianne Reeves apparaît plus magnifique que jamais, capable de transformer une chanson en récit, un récit en émotion et une émotion en souvenir.

Il faut alors revenir à cette idée qui traverse tout le projet : rendre hommage. L’expression est souvent utilisée trop facilement. On rend hommage à un artiste, à une époque, à un album, puis l’on passe à autre chose. Mais ici, le mot retrouve une véritable signification. Rendre hommage à Coltrane, ce n’est pas seulement jouer ses compositions. Ce n’est pas seulement reprendre les chansons qu’il avait enregistrées avec Johnny Hartman. C’est essayer de comprendre ce qui, dans cette musique, continue de nous atteindre. C’est accepter que l’œuvre ne soit plus exactement la même lorsqu’elle passe entre les mains d’une nouvelle génération. C’est prendre le risque de l’interpréter, donc de la transformer.

Et au fond, c’est peut-être la seule manière honnête de faire vivre une mémoire artistique. Une œuvre qui ne peut être touchée, transformée, interrogée et réinterprétée finit par devenir un objet historique. Une œuvre que l’on continue à jouer devient autre chose : une présence. « Dedicated To You » appartient à cette seconde catégorie.

Lorsque le disque se termine, il reste donc bien davantage qu’une belle série de reprises. Il reste cette sensation étrange d’avoir entendu plusieurs époques dialoguer dans la même pièce. Coltrane est là, évidemment, mais aussi Hartman, les musiciens du quartet, Dianne Reeves, Branford Marsalis et, finalement, nous-mêmes, avec notre propre mémoire de la musique. C’est peut-être cela, le véritable pouvoir du jazz : transformer le temps en matière sonore et permettre à des musiciens qui ne se sont jamais rencontrés de converser malgré les décennies qui les séparent.

Nous étions simplement partis à la découverte d’un CD arrivé au studio, heureux de retrouver entre nos mains un objet devenu trop rare. Nous pensions écouter un hommage à John Coltrane. Nous avons finalement découvert quelque chose de plus vaste: une réflexion sur la transmission, sur la fidélité, sur la liberté et sur cette étrange capacité qu’a la musique à survivre à ceux qui l’ont créée. Branford Marsalis et Dianne Reeves ne remplacent pas Coltrane, pas plus qu’ils ne cherchent à le faire. Ils lui parlent. Et cette conversation, à plus de soixante ans de distance, sonne encore avec une étonnante actualité.

Au fond, faire vivre la mémoire, faire vivre l’histoire, faire vivre les chansons, c’est bien cela. Ne pas les conserver sous verre. Ne pas les enfermer dans leur époque. Les reprendre, les écouter, les aimer, parfois les transformer, et accepter qu’elles nous reviennent différentes. Car une grande musique n’est jamais véritablement terminée. Elle attend simplement quelqu’un pour la faire entendre autrement. Et avec «Dedicated To You», Branford Marsalis, Dianne Reeves et leurs compagnons de musique nous rappellent avec une élégance rare que John Coltrane est peut-être disparu, mais que son langage, lui, continue de respirer.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 23rd, 2026

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To buy this album

Website – Brandford Marsalis

Website – Dianne Reeves

 

Musicians :
Dianne Reeves, vocals
Brandford Marsalis, saxophone
Joey Calderazzo, pianist
Eric Revis , bassist
Justin Faulkner, drummer

Tracklist:

  1. Autumn Serenade
  2. Dedicated To You
  3. Big Nick
  4. You Are Too Beautiful
  5. Lush Life
  6. 26-2
  7. My One and Only Love
  8. They Say It’s Wonderful
  9. Central Park West
  10. Say It (Over and Over Again) (Bonus Track)
  11. Nancy (With the Laughing Face) (Bonus Track)
  12. Big Nick (Trio) (Bonus Track)