Bernd Lhotzky with – Jazz at Berlin Philharmonic XVIII: Jazz Goes Baroque (FR review)

ACT MUSIC GROUP – Street date : July 31
Jazz
Bernd Lhotzky with - Jazz at Berlin Philharmonic XVIII: Jazz Goes Baroque

Résumé : Avec Jazz Goes Baroque, Bernd Lhotzky et un ensemble d’exception emmené par Emile Parisien transforment les chefs-d’œuvre du répertoire baroque en une matière jazz foisonnante et inventive. Enregistré en public à la Philharmonie de Berlin, cet hommage ambitieux au classique de George Gruntz paru en 1964 s’impose comme l’une des plus séduisantes réussites récentes à la croisée du jazz et de la musique classique.

Bernd Lhotzky, Jazz Goes Baroque: un brillant dialogue entre les siècles à la Philharmonie de Berlin

Peu de projets illustrent avec autant d’évidence le dialogue ininterrompu entre le jazz et la musique classique que Jazz Goes Baroque. Avec cet enregistrement public ambitieux, le pianiste et compositeur allemand Bernd Lhotzky revisite une page essentielle de l’histoire du jazz européen tout en la réinventant pour un public contemporain. Lauréat de nombreuses distinctions en Allemagne et unanimement reconnu pour l’étendue de sa culture musicale comme pour ses qualités d’interprète, Lhotzky revient sur le devant de la scène dans le cadre de la prestigieuse série Jazz at Berlin Philharmonic, dont il signe ici la dix-huitième parution. Au fil des années, cette collection s’est imposée comme un laboratoire passionnant où se rencontrent des traditions musicales que tout semble parfois opposer, donnant naissance à des échanges aussi stimulants sur le plan intellectuel qu’émouvants sur le plan artistique.

Parmi les musiciens réunis pour l’occasion figure Emile Parisien, l’une des voix les plus inventives et influentes du jazz européen actuel. Compagnon de route de longue date de Vincent Peirani, le saxophoniste français occupe ici une place centrale. Sa présence dépasse largement le simple rôle de soliste invité. D’un morceau à l’autre, ses improvisations assurent le lien indispensable entre la rigueur architecturale de l’écriture baroque et la liberté expressive propre au jazz moderne. Qu’il évolue dans des lignes mélodiques complexes ou qu’il s’abandonne à des envolées spontanées, Parisien possède ce rare talent qui consiste à faire dialoguer plusieurs siècles d’histoire musicale comme s’ils appartenaient à un même présent.

Jazz Goes Baroque est bien davantage qu’un nouveau projet de fusion entre deux univers. L’album conserve la trace d’un concert exceptionnel célébrant deux anniversaires majeurs. Il marquait d’abord la cinquantième représentation de la série Jazz at Berlin Philharmonic, imaginée par le producteur Siggi Loch, fondateur du label ACT et figure incontournable du jazz européen depuis plus d’un demi-siècle. Tout au long de sa carrière, Loch a défendu des artistes capables de bousculer les conventions tout en restant profondément ancrés dans la tradition du jazz. Le succès durable de cette série berlinoise apparaît aujourd’hui comme l’une des plus belles incarnations de cette vision.

La soirée constituait également un hommage à l’un des premiers grands succès de Loch en tant que jeune producteur: Jazz Goes Baroque, l’album visionnaire enregistré en 1964 par George Gruntz. Ce disque connut un remarquable succès artistique et commercial, révélant Gruntz à un public plus large et ouvrant la voie à l’une des carrières les plus singulières du jazz européen moderne. Soixante ans plus tard, Bernd Lhotzky s’est vu confier la délicate mission de rendre hommage à cette œuvre fondatrice sans jamais tomber dans l’imitation. Le résultat est un programme qui respecte l’esprit de l’original tout en affirmant une personnalité propre.

La dimension historique de l’événement était omniprésente. Comme George Gruntz avant lui, Lhotzky dirigeait l’ensemble depuis le clavecin, tandis que le concert se déroulait à quelques pas seulement de l’ancien studio Philips de la Potsdamer Platz où avait été enregistré le disque de 1964. Cette proximité confère à l’ensemble une résonance presque cinématographique, comme si le passé et le présent se retrouvaient, l’espace d’une soirée, sur une même scène.

L’album s’ouvre sous le signe de l’humour, ce qui n’a rien de surprenant lorsque l’on connaît les personnalités musicales de Bernd Lhotzky et d’Emile Parisien. Dès les premières mesures de «Monsieur Charpentier Raises the Curtain», le public est agréablement pris au dépourvu. L’arrangement associe avec une remarquable habileté des motifs baroques solennels à des poussées de swing, des ruptures rythmiques inattendues et des effets de mise en scène pleins d’esprit. Par moments, on a véritablement l’impression que plusieurs siècles de musique sont conviés à un débat aussi animé que bienveillant. La salle répond avec enthousiasme, réservant à la pièce une ovation impressionnante. La suite du programme maintient ce niveau d’excellence. La musique est élégante, drôle, aventureuse et interprétée avec une précision remarquable, sans jamais sombrer dans l’académisme.

L’instrumentation de cet ensemble d’élite fait volontairement écho à celle du groupe ayant enregistré l’album original dans les années 1960. À l’époque, la voix soliste principale était celle de Klaus Doldinger, figure majeure du jazz allemand. Dans cette nouvelle lecture, un rôle comparable revient à Emile Parisien, aujourd’hui considéré comme l’un des artistes les plus importants du jazz européen. Ses interventions conjuguent une maîtrise technique éblouissante à une spontanéité constamment inventive, devenant souvent le point de rencontre idéal entre l’élégance baroque et la liberté du jazz.

À ses côtés, le flûtiste Frédéric Couderc, le bassiste et violoncelliste Henning Sieverts ainsi que le batteur Eric Schaefer apportent chacun une contribution essentielle. Ce dernier impressionne particulièrement par l’étendue de son imagination. Sa capacité à renouveler sans cesse les textures, les rythmes et les climats empêche la moindre routine de s’installer. Plus qu’un simple accompagnateur, Schaefer participe pleinement à la conversation musicale, orientant constamment le discours vers de nouvelles directions.

Le deuxième morceau, «Ciacona: La Roue du Hamster», déploie une inventivité comparable. Sur une base résolument baroque apparaissent progressivement des influences jazz rock qui semblent émerger avec une étonnante évidence. La pièce gagne en intensité avec une remarquable patience, transformant peu à peu son matériau historique en une forme qui évoque parfois le jazz progressif. La tension entre répétition et libération devient l’un des plaisirs récurrents de l’écoute. Les couches rythmiques et mélodiques se superposent avec une ingéniosité croissante, démontrant à quel point Lhotzky parvient à réinventer des œuvres anciennes sans jamais en trahir l’essence.

Même les auditeurs habituellement éloignés du jazz ou de la musique classique pourraient se laisser séduire par cet enregistrement. Sa force réside précisément dans son refus des frontières stylistiques. Ici, nul besoin de choisir un camp. Lhotzky invite simplement à vivre simultanément les deux expériences.

Lorsque arrive la troisième plage, une simple gavotte devient à son tour un terrain de jeu inépuisable. L’énergie qui anime l’interprétation est telle qu’elle flirte parfois avec l’esprit du rock. Impossible de ne pas se laisser gagner par le sourire lorsque les musiciens transforment des formes musicales familières en une aventure aussi fraîche qu’exaltante. L’une des grandes qualités de l’album réside d’ailleurs dans sa capacité constante à surprendre. Dès que l’on croit avoir compris sa direction, un nouveau détour inattendu vient relancer l’écoute.

La plus grande réussite de Jazz Goes Baroque tient peut-être à son refus de considérer le jazz et la musique classique comme des territoires réservés à quelques initiés. Trop souvent, les projets cherchant à rapprocher ces deux mondes finissent écrasés par le poids de leurs ambitions. Lhotzky évite cet écueil avec une remarquable aisance. Il aborde ces traditions avec curiosité, affection et un véritable sens du jeu. Le résultat apparaît accueillant plutôt qu’intimidant. L’auditeur est invité à participer à l’aventure plutôt qu’à l’observer de loin avec respect.

Connu avant tout pour son exceptionnelle connaissance des premiers âges du jazz, Lhotzky aborde ici la rencontre entre jazz et musique baroque à travers un regard profondément personnel. Sa démarche ne repose ni sur la démonstration musicologique ni sur la reconstitution historique. Elle naît au contraire d’associations d’idées, d’intuitions et d’images mentales qui transforment des œuvres familières en territoires d’exploration inédits.

Dans une mélodie de Bernardo Pasquini, il entend résonner la voix de Sidney Bechet. Un mouvement de Haendel lui évoque les vastes courbes mélodiques de Brahms. Derrière l’apparente fluidité de Vivaldi se cachent à ses yeux des constructions mathématiques complexes et des jeux de structure fascinants. Couperin devient une source de comédie et de théâtre, tandis que les ostinatos de Pachelbel semblent soudain réclamer leur émancipation après plusieurs siècles de répétition.

Ces arrangements ne sont pas le produit d’une analyse savante mais celui d’une imagination fertile. C’est précisément ce qui leur confère une immédiateté si contemporaine. Les œuvres ne sont jamais présentées comme des reliques conservées derrière une vitrine. Elles apparaissent au contraire comme des créations vivantes, capables d’inspirer de nouvelles lectures et de nouvelles émotions.

Peu d’albums parviennent à conjuguer avec autant de naturel intelligence, accessibilité, humour et profondeur musicale. Jazz Goes Baroque relève ce défi avec une remarquable élégance. Loin de se limiter à un hommage respectueux, il affirme une véritable vision artistique. En faisant dialoguer les époques, les styles et les sensibilités avec autant de conviction, Bernd Lhotzky et ses partenaires dépassent largement les limites habituellement associées aux projets de croisement des genres.

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui une contribution plus stimulante à la conversation permanente entre jazz et musique classique. Cet enregistrement pourrait bien s’imposer avec le temps comme l’une des références majeures du genre. Plus encore, il rappelle que l’innovation naît souvent moins de la rupture avec la tradition que de la capacité à la regarder sous un jour nouveau.

À mesure que le concert touche à sa fin, ce qui n’était au départ qu’un hommage se transforme en une proposition artistique beaucoup plus ambitieuse. Charpentier, Couperin, Haendel, Pasquini, Vivaldi et Pachelbel ne demeurent pas figés dans les vitrines d’un musée imaginaire. Ils montent sur scène, dansent, trébuchent parfois, s’amusent et continuent d’émerveiller. Peu d’albums procurent un plaisir aussi constant tout en défendant avec autant de conviction l’idée que la grande musique demeure intemporelle. Si le XXIe siècle continue de produire des enregistrements de cette qualité, alors le dialogue entre jazz et musique classique est loin d’avoir livré tous ses secrets. Jazz Goes Baroque laisse même penser que cette conversation ne fait que devenir plus passionnante.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, June 25th, 2026

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Website

Musicians :
Bernd Lhotzky: harpsichord and musical director
Emile Parisien: soprano saxophone
Frédéric Couderc: flutes
Henning Sieverts: double bass and violoncello
Eric Schaefer: drums

Track Listing :
01 Monsieur Charpentier Raises the Curtain 01:47
02 Ciacona – La roue du hamster 04:25
03 Alma’s Gavotte 04:26
04 Pasquini’s Slow Drag 02:57
05 Double Talk (A Fugue) 04:37
06 Croc-en-jambe, chute fatale 03:30
07 Gavotte en rondeau (Rondeau No. 24) 04:38
08 Affettuoso 04:03
09 Vivaldi 156 04:51
10 Fuge, Flucht und Bedrängnis 02:32
11 Canarie 02:50

All arrangements by Bernd Lhotzky
Live recorded on 25 September 2025 at the Berlin Philharmonie
Recorded, mixed and mastered by Klaus Scheuermann
Produced by Siggi Loch
Cover art by Edi Rama, Untitled, 2016
Courtesy of Marian Goodman Gallery
Design by Siggi Loch