| Jazz |
Résumé: Un album de jazz audacieux et immersif, BaRcoDe met en avant Ben Wendel et Patricia Brennan à leur apogée créative et expressive.
Une “Belle Équipe” en mouvement: plongée au cœur de BaRcoDe de Ben Wendel.
Peu d’albums récents donnent une impression d’accomplissement aussi totale, ou d’autorité aussi discrète, que celui-ci. Il aurait tout aussi bien pu s’intituler «La Belle Équipe». Avec un tel plateau de musiciens, le résultat s’impose comme une expression vibrante du jazz contemporain dans ce qu’il a de plus raffiné et exploratoire. Dès les premières secondes, l’auditeur est happé dans un univers sonore à la fois minutieusement construit et intensément vivant.
Au centre de cet ensemble se tient la vibraphoniste Patricia Brennan, dont le jeu relève tout simplement du lumineux. Ses sonorités miroitent et se dissolvent, tantôt cristallines, tantôt percussives, dessinant un paysage sonore mouvant qui ancre et propulse à la fois le groupe. Autour d’elle, chaque musicien évolue avec une conscience accrue, façonnant des phrases qui semblent moins relever d’expressions individuelles que des parties d’un organisme plus vaste, en respiration constante. La musique se déploie avec une richesse tactile remarquable, résonances métalliques, bois aériens, pulsations qui se dilatent et se contractent, jusqu’à ce que, presque à l’improviste, le dernier morceau s’évanouisse, laissant derrière lui un silence chargé, presque inachevé.
«C’est simplement ma façon de rester fidèle à moi-même. Je me sens incapable de monter des projets “normaux”», confie Ben Wendel en riant. Une remarque qui sonne juste. Son album All One (2020), enregistré pendant le confinement, fonctionnait comme une sorte d’orchestre autonome, superposant saxophone et basson en de complexes textures, tout en accueillant une série d’invités solistes.
Mais la notion de «normalité» n’a jamais été particulièrement pertinente pour des artistes comme Wendel. Lui et ses collaborateurs s’apparentent davantage à des hyper-créateurs, des musiciens capables de naviguer avec fluidité entre composition et improvisation, structure et intuition. Concrètement, cela donne des pièces capables de passer de motifs rythmiques étroitement imbriqués à des moments d’abstraction presque apaisante, où la mélodie semble suspendue dans l’air. Leur musique puise autant dans la rigueur intellectuelle que dans l’instinct, produisant une œuvre qui peut dérouter l’auditeur occasionnel, mais récompense largement une écoute attentive. Pour les critiques comme pour les oreilles curieuses, l’enjeu dépasse l’accessibilité immédiate: il s’agit d’élargir l’acte même d’écoute.
Le projet BaRcoDe est né à la croisée de l’observation et de l’opportunité. Constatant l’émergence d’une nouvelle génération remarquable de vibraphonistes, Wendel a développé ce concept après avoir reçu une commande de Rio Sakairi, directrice artistique du Jazz Gallery. «Je trouvais passionnant de mettre en lumière cette nouvelle vague, explique-t-il, tout en reflétant mon propre parcours et mon amour pour la musique classique et contemporaine.»
Des influences minimalistes affleurent tout au long de l’album, répétitions subtiles, motifs en évolution qui évoquent parfois le langage de Philip Glass. Mais l’approche de Wendel échappe à toute imitation. Sa musique s’ouvre, absorbe et diffracte une vaste palette d’influences: des échos de rythmiques africaines, des réminiscences de musique de chambre, et des textures qui semblent n’appartenir à aucune tradition unique. Plutôt que de privilégier un style, il met en avant la substance, laissant les idées se former organiquement, comme si la musique croissait d’elle-même plutôt que d’être assemblée. Plus qu’une déclaration, c’est un processus de transformation, où chaque son mène inévitablement au suivant.
Si le projet peut parfois paraître plus conceptuel que strictement mélodique, cette tension fait aussi sa force. Le cadre intellectuel n’éclipse jamais totalement l’expérience sensorielle ; les deux coexistent dans un équilibre dynamique. BaRcoDe se conclut par «Lonely One», une pièce qui met en valeur la technique singulière de sifflement de Wendel, dont la fragilité tranche avec une intimité désarmante au sein de l’ensemble. Le titre suggère une dimension plus personnelle. Fils de parents divorcés, Wendel a passé de longues périodes de son enfance seul. «C’était un mélange de solitude et, paradoxalement, d’un véritable plaisir à être seul, à simplement exister dans mon propre monde, se souvient-il. Ces souvenirs, et le sentiment qu’ils évoquent, je les appelle mon “happy-sad place”. C’est ce que j’ai essayé de capturer dans cette pièce.»
Le résultat est une musique qui ne s’impose pas tant qu’elle ne s’attarde, discrètement, obstinément, redéfinissant la perception de l’espace, du temps et de l’attention bien après que la dernière note se soit éteinte.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 17th 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Ben Wendel, saxophone, EFX
Joel Ross, vibraphone, marimba
Simon Moullier, vibraphone, chromatic balafon, EFX
Patricia Brennan, vibraphone, EFX
Juan Diego Villalobos, vibraphone, mallet station, percussion, EFX
Track List :
Clouds
Mimo
Olha Maria (Antônio Carlos Jobim)
Repeat After Me
Birds Ascend
Lonely One
