| Jazz |
Le son de Baltimore, pensé comme une déclaration collective.
À une époque où les villes américaines réévaluent la manière dont la culture façonne leur identité publique, le Baltimore Jazz Collective s’impose non pas simplement comme un groupe, mais comme une véritable déclaration civique. Son premier album éponyme laisse entrevoir l’émergence de quelque chose de plus vaste qu’un simple ensemble: les prémices d’une institution. Reposant presque exclusivement sur des compositions originales, ce projet témoigne d’un degré rare de discipline artistique et d’un sens aigu du travail collectif, dans lequel chaque musicien contribue non seulement comme interprète, mais aussi comme compositeur et gardien d’une voix commune.
Fondé en 2019 par le trompettiste Sean Jones, le Baltimore Jazz Collective a été conçu dans l’esprit du SFJAZZ Collective, où la responsabilité de l’écriture est partagée entre tous les membres plutôt que concentrée entre les mains d’un seul auteur. Ce modèle, collaboratif, exigeant et égalitaire, imprègne chaque aspect de cet enregistrement. Ce qui rend toutefois le projet véritablement singulier, c’est son ancrage géographique : tous les musiciens sont originaires de Baltimore, et chaque pièce porte en elle les strates de l’histoire musicale de la ville.
Le son de l’ensemble s’est affiné au fil de nombreuses prestations au Keystone Korner, le club de jazz récemment relancé à Baltimore, dirigé par Todd Barkan, lauréat du prestigieux National Endowment for the Arts Jazz Master Award. Cette expérience scénique se ressent clairement dans la cohérence et l’équilibre de l’album. Il s’agit d’une musique forgée face au public, mais patiemment ciselée par l’écriture et le travail collectif.
Il y a dans la construction de l’album une dimension presque symphonique. Les arrangements se déploient avec une précision architecturale, laissant peu de place au hasard. L’improvisation existe, mais elle est soigneusement encadrée, subordonnée à la primauté de l’écriture. Pour certains auditeurs, cette prédominance de la structure pourra soulever des interrogations familières sur la place du risque et de l’imprévisibilité dans l’histoire du jazz. Ici pourtant, la retenue n’est pas une limite, mais un choix artistique affirmé. L’écriture est centrale, délibérée, souveraine, donnant naissance à une forme de jazz à la fois immédiatement accessible et profondément complexe dans ses structures.
Les solos, en particulier, donnent l’impression d’une relecture guidée de l’histoire même du jazz. On y perçoit un respect évident de la tradition, swing, post-bop, héritage modal, sans jamais verser dans le pastiche ou la nostalgie. Ces références sont constamment réinscrites dans un contexte contemporain, résolument ancré dans le XXIᵉ siècle. À travers les interventions des six musiciens, l’album déploie des paysages sonores changeants, précis, aérés, contrastés, tout en conservant une remarquable unité d’intention et une grande finesse mélodique.
Cette approche éclaire également la manière dont on peut imaginer le collectif en concert. La musique puise librement dans les formes de la musique classique, le langage du jazz traditionnel et certaines inflexions du folk jazz, le tout porté par une intelligence musicale évidente. Par moments, l’atmosphère devient presque cinématographique, évoquant les textures émotionnelles de certaines musiques de films américains des années 1950. Dans sa structure et sa philosophie, le projet rappelle les meilleures productions de Jazz at Lincoln Center. Si la musique du Baltimore Jazz Collective diffère sensiblement de celle de Wynton Marsalis, l’ambition sous-jacente est comparable: considérer le jazz comme un art classique américain, digne d’être respecté, transmis et renouvelé.
Aux États-Unis, le jazz a toujours été profondément façonné par la géographie. Chaque région, chaque État, développe sa propre définition du genre. Cette tension, entre une culture commune et des identités locales fortement marquées, parfois presque «ethniques» dans leur expression, constitue l’une des plus grandes richesses du jazz américain. La voix de Baltimore, telle qu’elle s’exprime ici, est empreinte d’âme, rigoureuse dans sa forme et rétive à toute catégorisation simpliste.
Sur un album de cette envergure, chacun trouvera au moins un titre qui invitera à une écoute attentive, et un autre qui donnera envie de bouger, parfois les deux à la fois. La richesse des compositions, alliée à la qualité d’interprétation de l’ensemble, confère à la musique une dimension et une ampleur rares. La grandeur qui s’en dégage ne tient ni au volume ni à l’esbroufe, mais à la vision artistique et à la cohérence du propos.
La manière dont les membres du Baltimore Jazz Collective décrivent leur ville natale pourrait tout aussi bien s’appliquer à eux-mêmes, et à leur remarquable premier album. «Musicalement, Baltimore est l’une des villes les plus empreintes d’âme, et on ne peut pas vraiment enfermer sa scène musicale dans une seule catégorie», explique Sean Jones, fondateur du collectif et l’un des trompettistes de jazz les plus respectés de sa génération. Titulaire de la chaire Richard et Elizabeth Case d’études de jazz au Conservatoire Peabody de l’Université Johns Hopkins, qui soutient le projet depuis sa création, il ajoute: «Les musiciens d’ici jouent à un niveau exceptionnel. C’est vraiment un lieu unique.»
«C’est un jazz qui respecte son passé sans s’y enfermer, et c’est peut-être là la plus grande contribution de Baltimore à cette musique.»
Pris dans leur ensemble, ces éléments laissent peu de doute : le Baltimore Jazz Collective est appelé à être reconnu bien au-delà des limites de la ville, non seulement comme un ensemble de très haut niveau, mais comme l’expression exemplaire de la manière dont un territoire, une institution et une écriture collective peuvent façonner l’avenir du jazz américain.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, January 20th 2026
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Musicians :
trumpeter Sean Jones,
bass clarinetist Todd Marcus,
pianist Alex Brown,
bassist Kris Funn,
drummer Quincy Phillips,
and interdisciplinary artist/vocalist/tap dancer Brinae Ali
Track Listing:
Minor Swing
Red-Lined Intro
Red-Lined
Red-Lined Outro
Watermelon
Link to Lateef
Memories of You
Sundays at Eubies
For Baby
The Thong Song
Fleeting Stillness
Intercession
Dance my Pain Away
