Aubrey Johnson – The Lively Air (FR review)

Greenleaf Music – Street Date : Mars 20, 2026
Chanson
Aubrey Johnson - The Lively Air

Aubrey Johnson et l’art de réinventer la chanson

La première impression arrive presque en silence: une voix suspendue au-dessus d’un paysage harmonique dépouillé, l’arrangement se déployant sans hâte, chaque instrument entrant comme s’il avançait dans la lumière. Dès ces premiers instants, l’album d’Aubrey Johnson affirme son intention: non pas une simple collection de chansons, mais un environnement musical immersif, soigneusement façonné et profondément personnel.

Les albums de reprises, par nature, invitent souvent au scepticisme. Un répertoire familier peut pousser les interprètes vers l’imitation ou une forme de révérence prudente, et l’auditeur peut légitimement se demander quelle perspective nouvelle justifie un retour à des œuvres déjà si souvent entendues. Johnson, à la fois compositrice et chanteuse, aborde pourtant cet exercice sous un angle différent. Son album équilibre des compositions originales d’un lyrisme saisissant avec un petit nombre d’interprétations choisies non pour leur notoriété, mais pour leur résonance artistique.

Un exemple révélateur est son approche de «Help Me» de Joni Mitchell. Là où de nombreuses chanteuses se tournent vers les titres les plus connus de Mitchell, Johnson choisit une œuvre plus subtile sur le plan harmonique. Placée dans le programme après deux compositions originales, cette interprétation apparaît moins comme une parenthèse que comme une continuité, révélant le fil esthétique qui relie l’écriture de Johnson à celle de Mitchell: une fascination commune pour la fluidité mélodique et les couleurs tonales changeantes.

Musicalement, l’arrangement transforme la chanson. Le tempo respire avec plus d’ampleur, les voicings harmoniques, notamment au piano et à la guitare, sont espacés de manière à mettre en valeur les résonances et les harmoniques, et la section rythmique évite toute rigidité, laissant les phrases s’étirer et se déposer naturellement. La ligne vocale de Johnson, d’une clarté presque diaphane, met en relief la dimension poétique du texte plutôt que son aspect conversationnel, éclairant des nuances que l’on perçoit rarement avec autant de netteté.

Ailleurs dans l’album, des interprétations d’œuvres associées à Lyle Mays et Kurt Elling servent de passerelles entre différentes générations de compositeurs et de chanteurs de jazz. Ces choix ne donnent jamais le sentiment d’être décoratifs ; ils fonctionnent plutôt comme des points de dialogue, inscrivant la musique de Johnson dans une continuité vivante.

C’est toutefois dans ses compositions originales que son identité artistique se révèle le plus pleinement. Écrivant pour son ensemble, Johnson crée des paysages sonores riches de textures mouvantes. De longues lignes mélodiques se déploient au-dessus d’harmonies qui évoluent avec une sorte d’inéluctable lenteur, et les arrangements reposent souvent sur le contraste : des moments proches du silence suivis de passages d’une densité lumineuse. Les vocalises sans paroles, qui évoquent parfois la pureté et l’équilibre d’un répertoire de soprano classique, on pense fugitivement à certaines pages de Purcell, demeurent pourtant solidement ancrées dans le langage harmonique et la souplesse rythmique du jazz contemporain.

Johnson a évoqué l’influence du mentorat soutenu par Chamber Music America, ainsi que son travail avec le pianiste et compositeur Billy Childs, dans l’affinement de son approche de l’orchestration. Cette influence se perçoit dans la précision avec laquelle chaque instrument occupe son espace: le piano agit souvent à la fois comme ancrage harmonique et coloriste, les lignes de basse se meuvent avec une indépendance lyrique, et les percussions sont utilisées avec parcimonie, davantage comme une atmosphère que comme une simple impulsion rythmique.

Sa sensibilité musicale s’enracine aussi dans une histoire personnelle qui nourrit discrètement le cœur émotionnel de l’album. Au cours de ses années universitaires, Johnson a développé un lien musical profond avec son oncle, musicien dont les tournées avaient limité leurs contacts durant son enfance, même si elle assistait à ses concerts et écoutait sa musique, notamment ses collaborations avec Pat Metheny. Lorsqu’il apprit qu’elle étudiait le jazz, il reprit contact avec elle et lui apporta des conseils qui contribuèrent à orienter son parcours artistique. Ce sentiment de filiation, la musique comme héritage et comme dialogue, traverse l’ensemble de l’enregistrement.

Il éclaire également son affinité avec des artistes tels que le compositeur Anthony Branker, sur l’album duquel, Songs My Mom Liked, elle est apparue l’an dernier, un projet lui aussi marqué par une dimension introspective et une forte charge émotionnelle. Les deux musiciens partagent une exigence commune: créer des œuvres à la fois rigoureusement construites et profondément sensibles, refusant les catégories faciles au profit de la sincérité et de l’artisanat musical.

S’approprier une chanson au point qu’elle semble renaître plutôt que d’être simplement revisitée est une qualité rare. Johnson y parvient non par la seule virtuosité, mais par la patience, l’imagination et une remarquable clarté d’intention. Au terme de l’album, ce qui demeure n’est pas tant le souvenir de chaque morceau pris isolément que l’atmosphère qu’ils composent ensemble: un monde sonore lumineux, minutieusement façonné, où chaque note semble exister pour une raison précise.

Et à une époque où les enregistrements se multiplient, ce sentiment de nécessité est peut-être la qualité la plus rare qui soit.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 7th 2026

Follow PARIS-MOVE on X

::::::::::::::::::::::::

To buy this album

Website

Musicians :
Aubrey Johnson, voice
Tomoko Omura, violin (1-5, 7-10)
Alex LoRe, bass clarinet (2, 3, 4, 7, 8, 10) alto sax (1, 4) flute (5, 9) tenor sax (8)
Chris McCarthy, piano (1-5, 7-10), Rhodes (2, 5)
Matt Aronoff, bass
Jay Sawyer, drums (1-5, 7-10)

Track Listing :
1 Hope (Aubrey Johnson)
2 The Words I Cannot Say (Aubrey Johnson)
3 Help Me (Joni Mitchell)
4 Don’t Be Afraid (Aubrey Johnson)
5 Chorinho (Lyle Mays)
6 The Waking (Kurt Elling/Rob Amster/Theodore Roethke)
7 I’ll Never Need To Know (Aubrey Johnson/Gentry Johnson)
8 For Luna (Aubrey Johnson)
9 The Miracle Is In Us (Tomoko Omura)
10 Quem é Você (Close To Home) (Lyle Mays/Luiz Avellar)

Production Credits:
Executive Producer: Dave Douglas
Produced by Aubrey Johnson and Steve Rodby
Edited by Steve Rodby
Mixed and Mastered by Rich Breen
Recorded April 17, 18 and May 25, 2025 at Sear Sound, New York City
Engineered by Steven Sacco and Maximilian Troppe
In-Studio Production by Danny Jonokuchi
Photos by Lauren Desberg, band photo by Mariana Merez
Hair and makeup by Megan Sutherland
Recording studio photos by Tracy Yang
Graphic design by Kassandra Charalampi
**All arrangements by Aubrey Johnson, except for “The Miracle Is In Us,” by Tomoko Omura**