April Varner – Ella (FR review)

Cellar Music – Street date : March 20, 2026
Chanson Jazz
April Varner – Ella

April Varner réinvente l’héritage d’Ella Fitzgerald avec intelligence, sensibilité et une audace discrète.

Une jeune voix revisite le répertoire intemporel de l’American Songbook, transformant des interprétations classiques en quelque chose de profondément personnel et étonnamment contemporain.

Revenir aux chansons immortalisées par Ella Fitzgerald est une démarche que peu de chanteurs abordent sans une certaine hésitation. Pour des générations d’auditeurs de jazz, les interprétations de Fitzgerald ont contribué à définir l’architecture émotionnelle et musicale de ce que l’on appelle aujourd’hui l’American Songbook. Tout artiste qui choisit de revenir à ce répertoire marche inévitablement sur une ligne délicate entre hommage et réinvention.

Ayant découvert et aimé le jazz en partie grâce à Fitzgerald, qui apparaissait parfois sur nos écrans de télévision lors des émissions de Noël lorsque j’étais un petit enfant, j’ai abordé cet enregistrement avec à la fois curiosité et une certaine prudence. Connaissant les remarquables capacités vocales d’April Varner, une chanteuse particulièrement intéressante de la scène jazz actuelle, je me demandais sincèrement ce qu’elle avait pu faire de chansons si étroitement associées à Fitzgerald.

La réponse, heureusement, est que Varner évite le piège évident. Plutôt que de tenter l’impossible, imiter Fitzgerald, une entreprise qui aurait presque certainement tourné à la catastrophe intergalactique, elle choisit une interprétation profondément personnelle. Dès les premières mesures, la surprise est heureuse : il s’agit ici d’interprétation, non d’imitation.

Varner se glisse rapidement dans le rôle de narratrice et livre une magnifique version de « Dream a Little Dream of Me ». Sur le plan émotionnel, le morceau, et la manière dont Varner s’en empare,  évoque la présence d’actrice remarquable de Whoopi Goldberg dans The Color Purple, réalisé par Steven Spielberg. On y retrouve cette même justesse émotionnelle, cette précision dans l’expression qui touche inévitablement la sensibilité de l’auditeur.

Le répertoire présenté ici porte un poids historique considérable. Ces chansons ont été interprétées par d’innombrables figures majeures de la musique populaire américaine, parmi lesquelles Frank Sinatra. Fitzgerald comme Sinatra ont laissé une empreinte si profonde sur certains de ces standards que revenir derrière eux peut sembler presque audacieux. Pourtant, Varner relève ce défi et s’en sort avec une assurance remarquable.

Son intérêt pour le jazz s’est développé durant ses études à Indiana University, où elle a d’abord chanté au sein du célèbre ensemble vocal The Singing Hoosiers. Elle a ensuite affiné son art auprès de chanteurs de jazz reconnus tels que Sachal Vasandani, Tierney Sutton et Theo Bleckmann à la Manhattan School of Music.

Née seulement un an après la disparition de Fitzgerald, Varner a découvert la chanteuse légendaire non pas à travers un souvenir personnel mais grâce à l’étude attentive de son immense héritage discographique. En ce sens, ce projet devient à la fois une prolongation de cet héritage musical et une affirmation de l’identité artistique propre de Varner. Comme elle l’a elle-même suggéré, l’objectif n’est pas simplement de revisiter ces chansons, mais de leur permettre de résonner à travers une voix contemporaine.

Ce qui en ressort dépasse donc largement l’idée d’un simple album de reprises. Musicalement, ces morceaux semblent réinventés ; vocalement, ils se déploient avec un sens remarquable de dramaturgie et d’intelligence. On sent que Varner a réussi à dépasser l’admiration pour atteindre quelque chose de bien plus ambitieux : une véritable appropriation artistique.

Elle conserve certaines intentions musicales héritées de l’époque qui a vu naître ces chansons, tout en laissant sa voix évoluer ailleurs, dans une dimension plus onirique et atmosphérique. Ce faisant, elle pourrait bien laisser à son tour son empreinte sur ces standards, mais pour des raisons différentes de celles de ses illustres prédécesseurs. Un tel résultat exige plus que des capacités techniques: il demande une véritable réflexion intellectuelle et artistique.

Au fond, ce que Varner propose ici est sa propre vision de l’American Songbook. Elle joue avec l’émotion avec une grande finesse, sans jamais tomber dans l’excès, et offre des surprises vocales bienvenues précisément au moment où l’auditeur ne les attend pas. L’ensemble apparaît à la fois respectueux de la tradition et discrètement innovant.

Dans le paysage plus large des chanteuses de jazz contemporaines, Varner appartient à une génération qui aborde la tradition avec à la fois respect et une individualité audacieuse. Des artistes comme Cécile McLorin Salvant ou Jazzmeia Horn ont montré que le répertoire des standards reste un terrain fertile pour la réinvention artistique plutôt qu’un simple patrimoine à préserver.

Le travail de Varner s’inscrit clairement dans cette lignée, tout en conservant une sensibilité propre. Là où certaines chanteuses privilégient la narration théâtrale ou la virtuosité improvisée, Varner s’oriente souvent vers l’atmosphère et la nuance émotionnelle. Il en résulte un style profondément ancré dans la tradition tout en demeurant résolument contemporain.

Un album comme celui-ci représente une prise de risque artistique considérable. Interpréter un matériau aussi profondément inscrit dans l’histoire du jazz exige des choix délicats et réfléchis. Pour cette seule raison, la démarche mérite déjà le respect. Mais la carrière naissante de Varner montre qu’elle est capable de naviguer avec aisance entre expression contemporaine et échos de l’histoire du jazz, faisant surgir l’un ou l’autre selon ses intuitions artistiques.

Revenir à un répertoire associé à une figure aussi monumentale qu’Ella Fitzgerald reste toujours une entreprise délicate. Pourtant, April Varner relève ce défi avec intelligence, humilité et imagination. Plutôt que de chercher à rivaliser avec l’histoire, elle engage un dialogue avec elle.

À une époque où le répertoire de l’American Songbook risque parfois d’être traité comme un simple objet de musée, Varner nous rappelle que ces chansons restent des œuvres vivantes, capables de se transformer entre les mains d’artistes prêts à s’y engager profondément. Et ce faisant, elle suggère discrètement que le prochain chapitre de cette tradition est peut-être déjà en train de s’écrire dans des voix comme la sienne.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, March 6th 2026

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Musicians :
April Varner, Vocals
Emmet Cohen, Piano/Arranger
William Hill III, Piano
Yasushi Nakamura, Bass
Ulysses Owens Jr., Drums/Producer
Brian Lynch, Trumpet/Arranger
Nathaniel Williford, Trumpet
Michael Cruse, Trumpet
Jeffrey Miller, Trombone
Jacob Melsha, Trombone
Cleave Guyton, Saxophone
Bruce Williams, Saxophone

Track Listing :
A-Tisket, A-Tasket
I’ve Got You Under My Skin
Dream A Little Dream Of Me
Night And Day
I Couldn’t Sleep A Wink Last Night In The Wee Small Hours Of The Morning
Mr. Paganini
Bewitched, Bothered And Bewildered
Fly Me To The Moon
Undecided

Executive Producer: April Varner & Cory Weeds
Produced by Ulysses Owens Jr.
Recorded at Sear Sound on May 14th, 2025
Engineered by Chris Sulit
Mixed and Mastered by Dave Darlington
Production Manager: Dominic Duchamp
Photography by Joie Bianco
Artwork by Allen Mezquida
Design and layout by Tilda Hedwig