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À peine un an après la parution de Live at the Alluvion, un album particulièrement réussi, le trompettiste Anthony Stanco revient avec My Way (Live at the Blue Llama Jazz Club), un nouvel enregistrement public qui témoigne de son attachement à une certaine idée du jazz vivant, nourri par la tradition, l’énergie collective et le plaisir du dialogue instrumental. Ce retour relativement rapide sur le terrain du concert enregistré est assez inhabituel pour un musicien qui aurait pu choisir de laisser davantage de temps à sa précédente réalisation avant d’en proposer un nouveau témoignage. La démarche n’en est pas moins intéressante, même si ce nouvel album, moins audacieux que son prédécesseur, privilégie une approche plus classique et familière. Anthony Stanco demeure un excellent musicien, doté d’une technique remarquable, d’une sonorité affirmée et d’une réelle capacité à captiver son auditoire. Si My Way ne possède pas toujours l’élan créatif qui rendait Live at the Alluvion si convaincant, il offre néanmoins de beaux moments d’écoute et confirme les qualités d’un trompettiste dont le talent mérite d’être apprécié au-delà des seules ambitions de cet enregistrement.
Dès « Pete’s Alibi », qui ouvre l’album sur un tempo particulièrement soutenu, Stanco donne le ton. La musique avance avec une énergie communicative, portée par une rythmique précise et une remarquable cohésion entre les instrumentistes. La trompette s’impose sans difficulté, avec une aisance qui témoigne d’une parfaite maîtrise de l’instrument et d’une connaissance profonde des codes du jazz moderne. L’interprétation possède suffisamment de dynamisme pour faire oublier, pendant quelques instants, que l’on écoute un concert, jusqu’à ce que les applaudissements viennent rappeler la présence du public. Cette entrée en matière est efficace et témoigne du savoir-faire de Stanco, mais elle révèle aussi l’orientation générale du disque : une musique généreuse, immédiatement accessible, qui privilégie le plaisir de jouer ensemble et la qualité de l’exécution plutôt que la recherche systématique de nouvelles directions. Ce choix n’a rien de condamnable. Le jazz n’a pas nécessairement besoin de bouleverser ses propres règles pour procurer de véritables satisfactions, et l’on aurait tort de sous-estimer le travail que suppose une interprétation aussi maîtrisée. Il reste que, sur la durée, une plus grande diversité dans les climats et les intentions aurait permis à l’album de gagner en relief.
L’identité musicale d’Anthony Stanco demeure étroitement liée à Détroit, ville dont la tradition jazz a nourri son approche de la musique et son sens de la transmission. Cet héritage se retrouve dans son goût pour les mélodies clairement dessinées, la solidité rythmique et une improvisation qui s’inscrit dans une tradition vivante plutôt que dans la volonté de s’en affranchir à tout prix. Pour cette nouvelle aventure, le trompettiste s’est entouré de musiciens de grande expérience : le guitariste Randy Napoleon, le pianiste Xavier Davis, le contrebassiste John Webber et le batteur Joe Farnsworth. Chacun apporte à l’ensemble une compétence et une personnalité qui contribuent à la qualité générale de l’interprétation. La guitare de Napoleon offre notamment un contrepoint intéressant à la trompette, tandis que le piano de Davis et la section rythmique assurent une assise solide sans compromettre la fluidité des échanges. L’écoute révèle un groupe qui se connaît suffisamment pour jouer avec naturel, sans que les arrangements paraissent contraindre excessivement les initiatives individuelles. Cette qualité collective constitue l’un des atouts du disque, même si l’on aurait parfois souhaité que cette familiarité débouche sur davantage de surprises et sur des interactions moins prévisibles.
Le répertoire contribue largement à cette impression contrastée. Trois compositions sont signées par Stanco, auxquelles s’ajoute une pièce de Randy Napoleon, les autres titres faisant appel à des thèmes qui appartiennent davantage au patrimoine commun du jazz et de la chanson américaine. Ce sont précisément les compositions originales des deux instrumentistes qui figurent parmi les passages les plus intéressants de l’album. Elles permettent de mieux saisir leurs sensibilités respectives et donnent à la musique une identité plus personnelle. Stanco y révèle son sens de la construction mélodique, tandis que Napoleon fait entendre une approche de la guitare à la fois réfléchie et souple, attentive aux possibilités harmoniques comme aux nuances du discours collectif. Ces morceaux offrent un aperçu plus convaincant de ce que les deux musiciens peuvent apporter au-delà de leur maîtrise technique. Ils suggèrent également que l’album aurait gagné à accorder une place plus importante à leurs compositions, qui donnent au programme une cohérence plus singulière. Il ne s’agit pas de reprocher au trompettiste de faire vivre un répertoire familier, mais de constater que sa personnalité s’exprime avec davantage de force lorsqu’il dispose d’un matériau musical qui lui permet de développer librement ses idées.
La lecture de « Mona Lisa », la célèbre chanson de Ray Evans et Jay Livingston immortalisée par Nat King Cole, constitue l’un des moments les plus délicats du disque. Interpréter une mélodie aussi connue suppose de trouver un équilibre entre le respect de sa mémoire collective et la nécessité de lui donner une nouvelle couleur. Stanco choisit ici la retenue et la souplesse du phrasé, laissant la mélodie respirer plutôt que de chercher à la transformer en prétexte à une démonstration instrumentale. Sa trompette évoque par instants la douceur et la chaleur de la voix de Nat King Cole, sans tomber dans l’imitation. Cette proximité tient davantage à la manière de conduire la phrase, de préserver son caractère chantant et de souligner ses nuances qu’à une volonté de reproduire un modèle vocal. L’interprétation rappelle ainsi que la virtuosité ne se résume ni à la vitesse ni à la puissance, et qu’un musicien peut parfois se montrer plus convaincant lorsqu’il accepte de laisser la mélodie parler d’elle-même. Dans un album où l’énergie et l’affirmation instrumentale occupent une place importante, cette parenthèse plus intimiste apporte une respiration bienvenue.
C’est peut-être dans cette alternance entre démonstration et sensibilité que se trouve la clé de My Way. Anthony Stanco possède indéniablement les moyens techniques et musicaux nécessaires pour retenir l’attention, et il serait injuste de réduire son travail aux limites de ce seul enregistrement. Le trompettiste sait jouer, construire une improvisation et maintenir une relation vivante avec ses partenaires. Il donne également le sentiment d’un artiste qui prend au sérieux la responsabilité d’un concert, soucieux de partager son enthousiasme avec le public. Cette dimension peut expliquer certaines envolées plus démonstratives : sur scène, l’énergie circule différemment, et les musiciens doivent aussi tenir compte de la dynamique de la salle. Mais si le contexte du concert contribue au caractère généreux de l’album, il ne suffit pas à expliquer toutes les occasions manquées. Quelques passages semblent s’installer dans une zone de confort où l’excellence instrumentale garantit l’efficacité sans nécessairement faire naître une émotion durable. Une plus grande prise de risque dans les développements, davantage de contrastes dans les tempos et les atmosphères, ou encore une exploration plus poussée des possibilités offertes par cette formation auraient pu donner au programme une profondeur supplémentaire.
Il convient néanmoins de replacer ces réserves dans leur juste perspective. My Way n’est pas un album dépourvu d’intérêt, et ses limites ne doivent pas faire oublier le plaisir réel que procurent plusieurs de ses interprétations. La qualité des musiciens, la cohésion du groupe et la maîtrise de Stanco assurent à l’ensemble une tenue musicale incontestable. Simplement, là où Live at the Alluvion laissait entrevoir un espace plus vaste pour l’exploration, ce nouvel enregistrement apparaît plus prudent, plus attaché aux formes éprouvées d’un jazz classique dont il respecte les exigences sans toujours en renouveler les perspectives. Le résultat est honorable, parfois séduisant, mais inégal dans sa capacité à surprendre. On écoute avec plaisir, on apprécie le métier et l’on reconnaît volontiers le talent du trompettiste, sans éprouver constamment le sentiment d’assister à quelque chose d’inattendu.
Au terme de l’écoute, l’impression dominante reste celle d’un musicien de grande valeur dont cet album ne révèle qu’une partie des possibilités. Anthony Stanco mérite mieux qu’un jugement sévère fondé sur les seules limites de My Way, car son talent ne fait guère de doute. Ce disque témoigne de son sérieux, de sa générosité et de sa capacité à fédérer autour de lui des partenaires de premier plan. Il rappelle aussi qu’un album peut être parfaitement défendu sur le plan instrumental sans atteindre pour autant la même réussite sur le plan artistique. Après un précédent enregistrement plus audacieux, on aurait aimé retrouver davantage de cette liberté, de cette curiosité et de cette volonté d’aller au-delà des solutions les plus familières. Il n’en reste pas moins que My Way offre un moment de jazz sincère, joué avec conviction et porté par des musiciens qui connaissent leur métier. Un album moyen dans son inspiration générale, certes, mais qui laisse intacte l’estime que l’on peut porter à Anthony Stanco, excellent trompettiste dont les prochaines réalisations permettront, espérons-le, de retrouver toute l’étendue de son potentiel.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, October 27th, 2026
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Musicians:
Anthony Stanco – trumpet/flugelhorn
Randy Napoleon – guitar
Xavier Davis – piano
John Webber – bass
Joe Farnsworth – drums
Track Listing:
1 Pete’s Alibi 4:24 Candoli
2 Mack the Knife 8:25 Weill/Brecht
3 Tango Italiano 5:21 Stanco
4 Mona Lisa 6:50 Livingston/Evans
5 Negroni, No Twist 8:49 Stanco
6 Sicilian Shuffle 6:10 Napoleon
7 Nessun Dorma 5:17 Puccini
8 Josie Rosie 11:45 Stanco
Credits:
Produced by Anthony Stanco
Executive Producer & Liner Notes: Don Hicks
Recorded by Jacob Wargo at
Blue Llama Jazz Club Ann Arbor, MI, on March 8, 2026
Mixed & mastered by Corey DeRushia at Troubadour Recording Studios, Lansing, MI
Photography by Alirna Korieva
Cover design & layout by John Bishop
