Anna Kolchina – Reach For Tomorrow (FR review)

OA2 records – Street date : February 27, 2026
Jazz
Anna Kolchina - Reach For Tomorrow

De Saint-Pétersbourg à Smalls: comment Anna a trouvé sa voix dans le jazz new-yorkais.

Par une froide journée de février 2017, une jeune chanteuse pose pour la première fois le pied à New York. Elle n’a encore jamais mis les pieds aux États-Unis. Sa valise à la main, elle quitte l’aéroport et se rend directement au Smalls Jazz Club, ce sous-sol mythique de Greenwich Village qui a vu naître, s’effondrer et renaître d’innombrables carrières jazz. À peine le seuil franchi, quelque chose se produit. La musique. La salle. La ville qu’elle suivait obsessionnellement depuis des années, à des milliers de kilomètres de là, grâce aux retransmissions en ligne qu’elle regardait depuis Saint-Pétersbourg. À cet instant précis, Anna ressent une évidence, presque physique: elle a trouvé sa place.

Ce moment paraît aujourd’hui inévitable, alors même que rien, dans son parcours, ne l’était.

D’un point de vue strictement personnel, il existe deux types d’artistes vocales: les créatrices et les interprètes. Ces dernières sont parfois sous-estimées, alors que les plus grandes d’entre elles possèdent un don rare: celui d’incarner l’intention. Par le phrasé, la texture, le souffle, elles donnent chair au sous-texte émotionnel des paroles et des mélodies. Anna s’inscrit pleinement dans cette lignée. Sa voix présente un grain délicat, d’une grande finesse, privilégiant la nuance à la démonstration, la suggestion à l’affirmation. Des inflexions brésiliennes affleurent naturellement, sans jamais effacer son identité propre. Le résultat est à la fois original, poétique et d’une tendre pudeur.

Pour comprendre cet album, il faut d’abord comprendre le chemin qui y conduit. Anna est née en Union soviétique, à environ dix-huit heures de Moscou. Enfant, elle est fascinée par les chevaux, symboles de force, de mouvement, d’élégance et d’une poésie silencieuse. Ces images ne la quitteront jamais, nourrissant autant son imaginaire que sa relation émotionnelle au son. Elles l’accompagnent durant ses études au conservatoire de Saint-Pétersbourg, où la rigueur et la discipline du classique posent les fondations de sa technique.

Il y a une dizaine d’années, elle s’installe en Italie, où l’attend un autre tournant décisif. C’est là qu’elle rencontre Sheila Jordan, figure majeure du jazz vocal, dont l’approche, fondée sur la vérité émotionnelle plus que sur la virtuosité, a profondément marqué l’histoire du genre. Jordan perçoit immédiatement quelque chose d’essentiel chez Anna et l’encourage à franchir un pas qui changera sa vie: partir s’installer à New York.

Après un premier album publié sur le label japonais Venus, enregistré avec un groupe italien, Anna franchit ce cap en 2017. Cette année-là marque son affirmation artistique avec ce qui devient son troisième album, produit à New York pour Venus Records. Reach for Tomorrow n’est pas une simple collection de titres: c’est un récit musical, presque un journal intime, composé de moments et de chapitres retraçant un long parcours profondément personnel. L’album se déploie à travers des conversations musicales d’une grande intimité, notamment avec les guitaristes qu’elle a choisis comme partenaires privilégiés, des échanges qui relèvent davantage de la confidence que de la performance.

En filigrane, son animal totem demeure présent: le cheval, symbole d’élégance, de noblesse et d’élan. Ce n’est pas une métaphore plaquée après coup, mais une présence constante, qui l’accompagne depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui, source silencieuse d’inspiration et de projection.

Les musiciens réunis pour cet album sont remarquables, mais leur plus grande qualité n’est pas la virtuosité: c’est la retenue. Ils offrent à Anna quelque chose de plus en plus rare dans la production contemporaine: de l’espace. Les producteurs et les auditeurs avertis remarqueront immédiatement l’absence d’excès. La voix n’est jamais noyée sous des couches d’effets, de compression ou d’arrangements décoratifs. La production choisit la clarté et la simplicité, laissant chaque inflexion respirer. C’est un rappel salutaire: les choix artistiques les plus forts résidents souvent dans ce que l’on décide de ne pas ajouter.

Cette approche est d’autant plus cruciale qu’Anna vient du monde classique. Les voix formées dans ce cadre sont notoirement délicates à enregistrer. Leur amplitude dynamique, leur pureté de timbre et leur précision peuvent facilement sembler étrangères au jazz, qui exige souplesse et liberté rythmique. Les passages réussis du classique au jazz sont rares. Ce qui rend la transition possible ici tient en grande partie au choix du répertoire: des compositions qui laissent le temps à la voix de s’installer, de respirer, de se déployer naturellement au sein des arrangements. La musique ne la presse pas. Elle lui fait confiance.

Au-delà de la réussite technique, quelque chose de plus profond se joue. Ces interprétations atteignent une justesse émotionnelle remarquable, non seulement dans la voix elle-même, mais dans l’expression des textes. Chaque mot semble compris, habité, assumé. En cela, Anna s’inscrit dans la lignée des grandes interprètes du jazz, de Sheila Jordan à Carmen McRae, pour qui la vérité émotionnelle primait toujours sur l’effet stylistique.

L’album assume par ailleurs une dimension rétro, une forme de classicisme assumé. Dans un autre contexte, cela pourrait sembler conservateur. Ici, cela apparaît comme une évidence. À l’issue de l’écoute, il devient clair que ce disque ne pouvait prendre une autre forme. Au regard du parcours d’Anna, le jazz n’était sans doute pas la destination la plus évidente. Pourtant, la sincérité et la rigueur de sa démarche imposent le respect.

Plus encore, son itinéraire offre un message précieux aux jeunes vocalistes qui se sentent enfermés dans une esthétique ou une formation. Le parcours d’Anna montre que l’identité musicale ne consiste pas à renier ses origines, mais à les faire évoluer. Ce qui en résulte n’est pas un compromis stylistique, mais une cohérence plus profonde.

De retour chez elle après ce premier séjour new-yorkais, Anna ne parvient plus à chasser la ville de son esprit. Peu à peu, la décision s’impose : elle s’y installera définitivement. Plus tard en 2017, elle enregistre son troisième album pour Venus Records avec une formation new-yorkaise de tout premier plan: le pianiste John Di Martino, le contrebassiste Peter Washington et le batteur Willie Jones III. Cette session marque bien plus qu’une étape de carrière : elle signe son intégration pleine et entière dans l’écosystème vivant et exigeant du jazz new-yorkais.

Le jazz a toujours été une langue mondiale, façonnée par les migrations, les déplacements et les réinventions. L’histoire d’Anna s’inscrit pleinement dans cette tradition. De l’Union soviétique à l’Italie, des livestreams de Saint-Pétersbourg à un club en sous-sol de Greenwich Village, son parcours rappelle ce que New York continue d’incarner: un lieu où les histoires personnelles se croisent, se transforment et trouvent leur voix.

Nous attendons avec impatience la suite de cette trajectoire. Si Reach for Tomorrow en est l’indice, elle ne laissera pas une impression fugace. Elle laissera des traces, et peut-être, chez certains auditeurs, une foi renouvelée dans le pouvoir discret mais profond de l’interprétation, de l’intention et de la beauté artistique.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 24th 2026

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Website

Musicians:
Anna Kolchina – vocals

With Guitarists:
Paul Bollenback – electric (9,11)
Peter Bernstein – electric (3,4,5)
Ilya Lushtak – electric (1)
Romero Lubambo – acoustic (7,10)
Russell Malone – electric (8)
Yotam Silberstein – acoustic (2,6), electric (12)

Track Listing:
1 Dancing in the Dark 3:43
2 You and the Night and the Music 2:40
3 Who Can I Turn To? 3:02
4 Invitation 1:59
5 All or Nothing at All 2:36
6 Right from the Start 2:33
7 What Now My Love? 4:12
8 Vacation from the Blues 4:29
9 Wrap Your Troubles in Dreams 2:45
10 So Many Stars 2:52
11 Whistling Away the Dark 4:23
12 Reach for Tomorrow 2:55

Produced by Anna Kolchina
Recorded Feb. 2023 – Jan. 2025 by Dave Darlington (2-12) at Bass Hit Studio, New York
Recorded on July 15, 2021 by Graham Hawthorne (1) at OneTwoSeven Studio, New York
Mixed and mastered by Dave Darlington at Bass Hit Studio, New York
Photography by Tanya Magnani
Cover design & layout by John Bishop