| Jazz |
Il est des parutions qui, par la seule présence de leur principal protagoniste, constituent déjà un événement. Un nouvel album d’Andy Sheppard appartient incontestablement à cette catégorie. Avec Salt Catchers, le saxophoniste britannique réunit la pianiste italienne Rita Marcotulli et le contrebassiste français Michel Benita dans une formation en trio qui privilégie la finesse mélodique, la liberté d’expression et une certaine conception de l’espace musical. Une rencontre entre trois personnalités du jazz européen qui dessine un territoire où composition et improvisation entretiennent un dialogue particulièrement subtil.
Ce qui retient immédiatement l’attention, c’est la relation entre Andy Sheppard et Rita Marcotulli. La pianiste romaine possède cette capacité assez rare de faire dialoguer différentes traditions musicales sans jamais donner le sentiment de juxtaposer des influences. Son parcours, marqué par une ouverture constante aux cultures et aux expériences, lui a permis de développer un langage personnel dans lequel la rigueur de l’écriture ne constitue jamais un obstacle à la spontanéité. Face à elle, Sheppard déploie une sonorité immédiatement identifiable, une manière de privilégier la respiration, la ligne mélodique et la retenue plutôt que la démonstration. Il ne cherche pas à occuper tout l’espace : il le construit, le partage et laisse à ses partenaires la possibilité de le transformer.
Cette complicité constitue véritablement le cœur de Salt Catchers. La pianiste ne se contente pas d’accompagner le saxophoniste, pas plus que celui-ci ne cherche à imposer une direction définitive. Il existe entre eux une circulation permanente des idées, une conversation musicale dans laquelle les silences ont parfois autant d’importance que les notes. Les compositions de Sheppard semblent précisément conçues pour permettre cette liberté. Elles possèdent une identité mélodique affirmée, mais ne s’enferment jamais dans une structure qui limiterait les possibilités d’interprétation. Le matériau musical demeure ouvert, susceptible d’être enrichi, déplacé ou momentanément détourné par l’imagination des interprètes. C’est cette disponibilité permanente qui donne à l’ensemble sa respiration et sa cohérence.
La présence de Michel Benita mérite néanmoins quelques réserves. Le contrebassiste, dont le parcours témoigne d’une longue fréquentation des grandes figures du jazz international, apporte une assise harmonique et une personnalité instrumentale qui ne correspondent pas toujours, à mes oreilles, à l’économie de moyens que réclame cette musique. Certaines interventions me paraissent excessivement volubiles, là où davantage de retenue aurait permis de prolonger la délicatesse des échanges entre le piano et le saxophone. Dans un contexte aussi intimiste, la question de la place accordée à chaque instrument devient essentielle. Heureusement, l’équilibre de l’enregistrement permet de retrouver rapidement le centre de gravité de cette rencontre, et l’attention se porte naturellement sur le dialogue entre Marcotulli et Sheppard. Cette réserve n’enlève rien aux qualités de Benita, mais elle souligne combien la réussite d’un trio repose parfois moins sur l’affirmation de chaque individualité que sur la capacité de chacun à accepter de s’effacer.
Avec huit compositions originales d’Andy Sheppard et une pièce de Carla Bley, Salt Catchers s’inscrit également dans une histoire musicale plus vaste. Le saxophoniste britannique n’en est pas à sa première expérience de cette formule intimiste. Son parcours, marqué notamment par Trio Libero, les enregistrements en quartet Surrounded By Sea et Romaria, ainsi que par une longue collaboration avec Carla Bley et Steve Swallow, témoigne d’une recherche constante autour de la liberté collective. Cette trajectoire a progressivement construit une esthétique dans laquelle la composition n’est jamais considérée comme un cadre définitif, mais comme une proposition adressée aux musiciens. Il ne s’agit pas simplement de reproduire une partition, mais de lui donner une existence nouvelle à chaque interprétation.
La présence de Carla Bley, à travers Lawns, prend dans ce contexte une signification particulière. Figure majeure de l’histoire du jazz contemporain, pianiste, compositrice et personnalité indépendante, elle a profondément marqué plusieurs générations de musiciens. Son œuvre a toujours échappé aux classifications trop étroites, préférant les chemins de traverse aux conventions esthétiques. Elle demeure, dans la mémoire de ceux qui ont suivi son parcours, une artiste dont l’influence ne se mesure pas seulement à ses compositions, mais aussi à la liberté qu’elle a su transmettre à ceux qui ont travaillé à ses côtés.
On pourrait d’ailleurs trouver certains points de convergence entre Carla Bley et Rita Marcotulli. Toutes deux sont des artistes qui n’ont jamais véritablement accepté de faire de leur langage musical une simple réponse aux attentes du milieu. Chez l’une comme chez l’autre, la musique relève d’une nécessité intérieure. Elle doit pouvoir sortir de soi, prendre des risques, se confronter à d’autres sensibilités et conserver, malgré les influences, une identité propre. Cette indépendance constitue une qualité essentielle dans un univers musical où les formats, les catégories et les impératifs de reconnaissance peuvent parfois finir par conditionner la création. Marcotulli possède cette liberté de langage qui lui permet de passer d’un univers à l’autre sans perdre son identité. Sheppard partage cette exigence, mais l’exprime par une économie mélodique et une attention presque permanente à la qualité du dialogue.
Il y a, dans cette manière de concevoir le jazz, une dimension européenne qui mérite d’être soulignée. Non pas une école constituée, encore moins une opposition artificielle avec la tradition américaine, mais une conception de la musique fondée sur la circulation des cultures, l’ouverture et le refus des frontières. Le jazz n’a jamais été une propriété géographique. Il s’est construit par les échanges, les déplacements et les rencontres, et c’est précisément cette histoire qui continue de lui donner sa vitalité. Depuis plusieurs décennies, certaines productions discographiques ont contribué à défendre cette conception internationale de la création, en accordant une place importante aux personnalités, aux sensibilités et aux aventures collectives plutôt qu’aux impératifs commerciaux. L’esthétique développée par ECM s’inscrit largement dans cette perspective. Elle privilégie la qualité de l’écriture, la précision de l’enregistrement, la profondeur des timbres et une certaine permanence de la forme. On peut discuter certains choix esthétiques, parfois trop attachés à une idée de la beauté sonore, mais il serait difficile de nier la contribution de cette démarche à la reconnaissance internationale de nombreux musiciens.
Salt Catchers s’inscrit pleinement dans cet univers. La production ne cherche jamais à surcharger le propos. Elle laisse aux instruments leur espace, leurs nuances et leurs respirations. Cette attention portée à la matière sonore accompagne une musique qui refuse les effets spectaculaires. Le saxophone de Sheppard ne cherche pas à impressionner par sa puissance, pas plus que le piano de Marcotulli ne s’abandonne à une virtuosité démonstrative. Tout semble au contraire reposer sur une forme de confiance : confiance dans les compositions, dans les partenaires et dans la capacité de l’auditeur à apprécier une musique qui ne lui impose pas immédiatement toutes ses intentions.
Il serait pourtant réducteur de considérer cet album comme un simple refuge de tranquillité. La sérénité qui s’en dégage n’a rien de passif. Elle est le résultat d’une véritable maîtrise, d’une connaissance approfondie des possibilités instrumentales et d’une conception exigeante de l’improvisation. La liberté ne signifie pas ici l’absence de structure, mais la possibilité de s’en affranchir momentanément sans perdre le fil du discours. C’est dans cette tension entre organisation et spontanéité que réside une grande partie de l’intérêt de l’enregistrement.
Avec Andy Sheppard, les mélodies semblent toujours posséder une vie propre. Elles peuvent être écoutées sous différents angles, reprises à plusieurs moments, et révéler progressivement des détails qui n’étaient pas apparus lors de la première écoute. Il y a dans cette musique une forme de maîtrise qui ne se manifeste jamais comme une volonté de domination. Elle se traduit plutôt par la justesse des choix, la pertinence des interventions et cette capacité à laisser une composition évoluer naturellement. Le plaisir du jeu est perceptible, et l’auditeur finit par partager quelque chose de cette complicité entre les musiciens. C’est sans doute l’une des qualités les plus précieuses d’un disque : donner le sentiment que l’on assiste non pas à une performance destinée à être consommée, mais à un moment de création auquel on est discrètement convié.
Salt Catchers ne prétend donc pas bouleverser les conventions du jazz contemporain. Sa réussite se situe ailleurs, dans cette intelligence collective qui permet aux musiciens de construire un espace commun sans renoncer à leur personnalité. Les réserves que peut susciter parfois la présence de la contrebasse ne doivent pas masquer l’essentiel : la rencontre entre Andy Sheppard et Rita Marcotulli donne à cet album une profondeur mélodique et une qualité d’écoute remarquables. Une fois encore, le saxophoniste britannique rappelle que la beauté musicale n’a pas besoin de se proclamer pour s’imposer. Elle peut naître d’une phrase, d’une respiration, d’un silence ou d’une simple inflexion du piano.
Dans un paysage musical souvent dominé par la vitesse, la surenchère et la nécessité de produire constamment du nouveau, cette capacité à prendre son temps constitue presque une forme de résistance. Il ne s’agit pas ici de nostalgie ni d’un quelconque repli sur une tradition rassurante, mais d’une affirmation : celle d’une musique qui fait confiance à l’intelligence de ses interprètes et à la sensibilité de ceux qui l’écoutent. Salt Catchers nous rappelle finalement que le jazz demeure avant tout un art de la rencontre, de l’écoute et du partage. Et c’est précisément ce qui rend cet album si attachant : il ne cherche pas à retenir l’auditeur par la force, mais lui donne toutes les raisons de revenir.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, November 5th, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Andy Sheppard, tenor & soprano saxophones
Rita Marcotulli, piano
Michel Benita, double bass
Track Listing :
1. Elevation
2. Lawns
3. Salt Catchers
4. Encantos
5. Draw You In Stars
6. This Too – Three Hills
7. Salgado
8. Those That Left
9. Irene
