Alexa Tarantino – The Roar And The Whisper (FR review)

Blue Engine Records – Street date : January 19, 2026
Jazz
Alexa Tarantino – The Roar And The Whisper

Alexa Tarantino, entre mémoire et futur.

À l’heure où l’écosystème du jazz new-yorkais continue de négocier l’équilibre délicat entre préservation et innovation, Blue Engine Records s’impose comme l’une des plateformes les plus influentes de ce dialogue. Dirigé par Wynton Marsalis et étroitement lié à la mission de Jazz at Lincoln Center, le label s’est forgé une réputation en défendant des artistes qui respectent la tradition sans jamais s’y laisser enfermer. C’est sur cette prestigieuse étiquette qu’Alexa Tarantino publie un album post-bop qui se révèle à la fois profondément ancré dans l’histoire du jazz et résolument contemporain.

Pour en mesurer pleinement la portée, il convient de rappeler que Blue Engine Records s’est d’abord fait connaître grâce à des parutions signées par des figures aussi diverses et majeures que Wayne Shorter, Betty Carter, Rubén Blades, Willie Nelson ou encore John Mayer. Un catalogue éclectique, certes, mais uni par une même exigence d’intégrité artistique. La présence d’Alexa Tarantino sur ce label n’a donc rien d’anecdotique ni de symbolique: elle l’inscrit dans une lignée de musiciens investis de la responsabilité de faire avancer le jazz.

Nombre de commentaires critiques se sont attachés à souligner le caractère incisif du jeu d’Alexa Tarantino. Pourtant, se limiter à cette seule dimension reviendrait à passer à côté de l’essentiel. Tarantino n’est pas simplement une instrumentiste dotée d’une technique remarquable; elle est une styliste au sens le plus noble du terme. Sa maîtrise du silence se révèle aussi expressive que son usage du son, et sa double identité de saxophoniste et de flûtiste lui permet de naviguer entre des univers sonores contrastés avec une rare fluidité. Tout au long de l’album se déploie une sensibilité profondément poétique, une densité émotionnelle qui dépasse largement la seule virtuosité instrumentale pour s’imposer comme une véritable déclaration artistique.

Cette autorité musicale s’enracine dans une expérience scénique exceptionnellement riche. Le parcours de Tarantino l’a menée sur certaines des scènes les plus respectées du circuit jazz international: le festival Jazz in Marciac aux côtés de Wynton Marsalis et des Young Stars of Jazz; l’Umbria Jazz Festival avec le Gil Evans Project de Ryan Truesdell; le Kennedy Center à Washington; le Hollywood Bowl avec Sherrie Maricle et le DIVA Jazz Orchestra; le Rockport Jazz Festival à la tête de son propre quintette; le Rose Theater de Jazz at Lincoln Center; le Kimmel Center for the Performing Arts avec le Jazz at Lincoln Center Orchestra ainsi que le Xerox Rochester International Jazz Festival, où elle a partagé l’affiche avec des artistes aussi variés que LSAT ou Earth, Wind & Fire. Une telle diversité d’expériences ne relève pas de l’anecdote: elle est fondatrice.

Dans cette perspective, Alexa Tarantino apparaît avant tout comme une artiste façonnée par un parcours d’une rare densité, qui lui a permis d’élaborer un langage personnel immédiatement identifiable. Elle s’impose également comme une compositrice de tout premier plan, animée par une fascination manifeste pour le son, le rythme et la forme. À cet égard, la filiation avec des figures comme Dexter Gordon ne tient pas tant de l’hommage que d’une véritable parenté artistique. Comme lui, Tarantino possède cette intelligence de l’interprétation, la capacité d’habiter une composition plutôt que de se contenter de l’exécuter, une qualité rare, impossible à enseigner. Wynton Marsalis a toujours fait preuve d’un flair remarquable pour détecter de tels talents, et, une fois encore, son jugement semble pleinement justifié.

L’album se situe ainsi dans un entre-deux particulièrement fécond. Il saura séduire les amateurs du jazz le plus classique tout en parlant à ceux qui se tournent vers une esthétique plus évolutive et ouverte. Le sens de la mélodie d’Alexa Tarantino s’y révèle frappant: plusieurs thèmes s’impriment durablement dans la mémoire, bien après la fin de l’écoute, signe d’une écriture attentive non seulement à la structure, mais aussi à la rémanence émotionnelle.

À l’écoute, il est difficile de ne pas songer aux grands albums des années 1950 et 1960. Cette impression de voyage temporel semble pleinement assumée, comme si l’album invitait l’auditeur à revisiter des paysages harmoniques familiers. Pourtant, sous cette surface empreinte de nostalgie, se dessine une vision profondément tournée vers l’avenir. On en trouve une démonstration éclatante dans le travail mené avec la chanteuse Cécile McLorin Salvant, ici abordée dans un registre inhabituel. Lorsqu’un artiste parvient à pousser un autre créateur hors de sa zone de confort, cela témoigne d’une force compositionnelle indéniable.

Dès lors, au-delà de toute considération instrumentale, c’est bien Alexa Tarantino compositrice qui mérite ici la reconnaissance la plus appuyée. À une époque où la virtuosité tend souvent à monopoliser le discours critique, cet album plaide pour une conception plus large de l’autorité artistique, fondée sur la vision et l’intention.

Dans le jazz contemporain, la place croissante des femmes s’accompagne d’un renouvellement salutaire des formes et des imaginaires. Le travail de Tarantino s’inscrit pleinement dans cette dynamique, sans revendication ostentatoire, mais avec une force de conviction qui s’exprime uniquement par la musique. Ce n’est pas un album qui se livre immédiatement: il exige du temps, de l’attention, et des écoutes répétées. Pour ma part, il m’a été difficile de m’en détacher une fois immergé.

Ce qui s’en dégage, au final, est à la fois subtil et saisissant: une œuvre d’une richesse artistique remarquable, nourrie par la mémoire du jazz tout en regardant résolument vers son avenir. En ce sens, cet album ne se contente pas d’affirmer la place d’Alexa Tarantino parmi les voix les plus convaincantes de la scène actuelle; il interroge, plus largement, la direction que pourrait emprunter le jazz de demain.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 15th 2026

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Website

Musicians :
Alexa Tarantino, saxophones, flutes
Steven Feifke, piano
Philip Norris, bass
Mark Whitfield, Jr., drums
Cécile McLorin Salvant, vocals (tracks 6 & 10)
Keita Ogawa, percussion (track 10)

Track Listing:
Inside Looking Out
The Roar and the Whisper
This Is For Albert
Portrait of a Shadow
Luminance
Moon Song (ft. Cécile McLorin Salvant)
Back in Action
Provoking Luck
All Along
Tigress (ft. Cécile McLorin Salvant and Keita Ogawa)