| Jazz Fusion |
Résumé: The Man Who Would Be King d’Adam De Lucia est un album de jazz fusion ambitieux qui mêle avec brio la grandeur orchestrale, le rock progressif et l’improvisation contemporaine. Porté par la présence de Donny McCaslin et d’un ensemble de musiciens d’exception, il propose une expérience d’écoute résolument cinématographique qui séduira les amateurs de musiques audacieuses.
Adam De Lucia, The Man Who Would Be King: un chef-d’œuvre de jazz fusion audacieux et cinématographique.
Certains albums s’imposent d’emblée. D’autres préfèrent avancer avec une élégance discrète. The Man Who Would Be King, le nouvel opus du guitariste et compositeur Adam De Lucia, emprunte une voie plus singulière encore. Dès les premières mesures, il déploie l’ampleur d’une fresque cinématographique et entraîne l’auditeur dans un univers où la grandeur orchestrale, la fusion jazz et une écriture progressive cohabitent avec une étonnante fluidité. Plutôt que de répondre aux attentes, l’album invite à une véritable immersion musicale, une expérience qui se révèle pleinement à ceux qui prennent le temps de l’écouter, puis d’y revenir.
La pièce d’ouverture, Cycle One, pose immédiatement les fondations de cette ambition. Les textures symphoniques s’étendent avec une ampleur digne du grand écran avant de glisser naturellement vers un langage de jazz fusion raffiné, nourri par les mélodies sophistiquées de la pop et du rock des années 1970. Rien ne semble démonstratif. Adam De Lucia maîtrise l’art d’équilibrer la complexité de l’écriture et l’évidence de l’émotion. Les multiples strates de l’arrangement se dévoilent progressivement, laissant à chaque idée musicale l’espace nécessaire pour s’inscrire dans un paysage sonore d’une remarquable richesse.
Avec Gorilla, le vocabulaire demeure aussi dense, mais l’énergie devient plus urbaine, portée par une rythmique qui rapproche l’ensemble d’un jazz contemporain plus nerveux. Tout au long du disque, les genres cessent d’être des frontières pour devenir des terrains d’exploration. Jazz, rock progressif, musique de chambre, écriture orchestrale et touches de pop se fondent dans une architecture musicale cohérente, guidée par une vision d’ensemble bien plus que par le respect d’une esthétique particulière. Chaque morceau ajoute un chapitre à un récit qui donne à l’album une unité rare.
Si Adam De Lucia signe l’ensemble des compositions et des arrangements, la production est partagée avec Cody McCorry et Tim Lefebvre. La contribution de ce dernier mérite une attention particulière. Connu notamment pour son travail sur de nombreux enregistrements du prestigieux label allemand ACT, il apporte une esthétique sonore où l’espace, la profondeur et la précision occupent une place centrale. L’enregistrement retrouve cette transparence élégante qui caractérise certaines des plus belles productions européennes de jazz. Chaque instrument respire, chaque timbre trouve naturellement sa place, sans jamais atténuer la puissance dramatique de l’ensemble. Le mixage conjugue proximité et ampleur, révélant de nouveaux détails à chaque écoute.
La relation qu’Adam De Lucia entretient avec son instrument éclaire également sa démarche. Guitariste accompli, il refuse pourtant d’occuper le devant de la scène en permanence. Sa guitare agit souvent comme un fil conducteur, apportant couleurs harmoniques, impulsion rythmique et atmosphères subtiles tout en laissant les autres musiciens développer pleinement leur propre expression. Cette retenue traduit avant tout une vision de compositeur, davantage préoccupé par l’équilibre de l’œuvre que par la démonstration de virtuosité. Une attitude devenue relativement rare dans des projets d’une telle ambition.
Parmi les invités, Donny McCaslin occupe une place essentielle. Le grand public avait découvert une partie de son immense talent grâce à Blackstar, le dernier album de David Bowie, dont les improvisations de saxophone constituent l’une des signatures les plus marquantes. Mais sa carrière dépasse largement cette collaboration devenue historique. Depuis plusieurs décennies, McCaslin s’est imposé comme l’une des voix les plus audacieuses du jazz contemporain, alliant une maîtrise technique exceptionnelle à un lyrisme profondément expressif. Dans The Man Who Would Be King, son saxophone dépasse largement le simple rôle d’invité prestigieux. Il devient souvent le véritable narrateur émotionnel du disque, accompagnant les moments de tension, d’introspection ou de libération. Sa présence enrichit considérablement le projet sans jamais détourner celui-ci de la vision de De Lucia, illustrant parfaitement l’esprit collectif qui anime tout l’album.
Les autres musiciens réunis autour de lui affichent le même niveau d’excellence. Tous comptent parmi les figures reconnues du jazz contemporain et leurs interventions ne relèvent jamais de la simple illustration. Chacun apporte une personnalité affirmée, forgée par des années d’expérience, au service d’un ensemble dont la force dépasse largement l’addition des individualités.
L’instrumentation mérite elle aussi d’être soulignée. Aux côtés de la formation jazz traditionnelle, le violon et le violoncelle jouent un rôle déterminant dans l’expression musicale. Ils enrichissent autant le langage harmonique que la palette émotionnelle des compositions. Leur présence s’intègre naturellement à l’improvisation et élargit les couleurs de l’ensemble sans jamais remettre en question son identité jazz. Sur Girl, les amateurs reconnaîtront peut-être des échos plus marqués de cette sophistication mélodique qui caractérisait certaines grandes productions populaires des années 1970. Il ne s’agit pourtant jamais de nostalgie, mais d’une réinterprétation qui transforme ces influences en une écriture résolument contemporaine.
Le titre de l’album évoque inévitablement le film The Man Who Would Be King réalisé en 1975 par John Huston, avec Sean Connery, Michael Caine et Christopher Plummer. Qu’il s’agisse d’une référence assumée ou d’une simple résonance symbolique, cette proximité invite à replacer le disque dans un héritage artistique plus vaste. Au milieu des années 1970, Weather Report avec Tale Spinnin’, Return to Forever avec Mystery ou encore Miles Davis avec Agharta repoussaient déjà les limites du jazz en ouvrant leur musique aux nouvelles technologies, aux formes orchestrales et à une écriture toujours plus ambitieuse. Le lien entre ces œuvres majeures et celle d’Adam De Lucia ne relève pas de l’imitation, mais d’une même philosophie créative. Comme ses illustres prédécesseurs, il considère la composition comme un espace d’exploration où plusieurs traditions peuvent dialoguer pour faire émerger un langage profondément personnel.
C’est précisément cette volonté d’embrasser la complexité qui donne à l’album une grande partie de sa force. L’auditeur oscille sans cesse entre familiarité et surprise. Des réminiscences de l’histoire du jazz apparaissent avant de s’effacer derrière des harmonies inattendues, des couleurs orchestrales nouvelles ou des ruptures rythmiques qui renouvellent constamment le discours. Ceux qui recherchent une écoute immédiate pourront trouver l’œuvre exigeante. En revanche, les amateurs de musiques aventureuses découvriront un disque qui gagne en profondeur à chaque nouvelle écoute. L’ombre de Miles Davis semble parfois traverser certaines séquences, tout comme celle d’autres créateurs visionnaires. Ces références ne sont jamais des citations, mais plutôt le signe d’un dialogue respectueux avec une histoire musicale toujours vivante.
La plus grande réussite de l’album réside peut-être dans sa remarquable cohérence d’ensemble. Chaque composition participe à une progression dramatique qui donne tout son sens à une écoute intégrale. Au fil des morceaux se dessinent des paysages, des tensions, des thèmes récurrents et de véritables personnages que seule la musique instrumentale fait naître. Comme un roman solidement construit ou un film porté par une mise en scène maîtrisée, The Man Who Would Be King exige une attention soutenue et récompense cette disponibilité par une richesse émotionnelle et intellectuelle qui ne cesse de s’approfondir.
À l’heure où les plateformes de streaming favorisent souvent une consommation fragmentée de la musique et la recherche d’une efficacité immédiate, Adam De Lucia fait un choix à rebours des tendances dominantes. Il privilégie la continuité, le temps long et la cohérence artistique plutôt que les recettes de l’instant. Cette décision mérite déjà d’être saluée.
Plus encore, The Man Who Would Be King rappelle avec éclat que le jazz contemporain demeure l’un des territoires de création les plus féconds de notre époque. Il peut absorber les influences de la musique classique, du rock progressif, de l’écriture cinématographique ou des productions modernes sans jamais perdre son identité. Adam De Lucia ne regarde pas le passé avec nostalgie. Il s’en nourrit pour élaborer une œuvre profondément personnelle.
Le résultat est un album d’une ambition peu commune, servi par une écriture exigeante, une réalisation exemplaire et une véritable intensité émotionnelle. Il ne séduira sans doute pas tous les publics. Mais ceux qui accepteront de se laisser porter par son souffle y découvriront l’un des voyages musicaux les plus marquants de l’année et la confirmation qu’Adam De Lucia compte désormais parmi les compositeurs dont il faudra suivre le parcours avec la plus grande attention.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, July 9th, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Adam De Lucia, guitare électrique (Telecaster/ Gibson SG/ Stratocaster), compositeur, arrangeur
Oz Noy, guitare électrique, production guitare additionnelle
Cody McCorry & Tim Lefebvre, basse électrique/ production additionnelle de basse
Jordan Perlson, batterie/cymbales/ tambourin/ claquements de mains/ jam-block
Alex Fortes, violon/arrangements
Ben Russell, violon
Nick Revel, alto
Hamilton Berry, violoncelle
Donny McCaslin, saxophone ténor
Henry Hey, Rhodes/ synthétiseurs (Roland Juno 60/ Oberheim OB-X8/ Hybrid Synth/ Prophet 6), production additionnelle de synthétiseurs/ piano acoustique
Michael Ghegan, saxophone ténor/ chant
Brian Lawlor, claviers
Chrissi Poland, chant
Kevin Grossman, claquements de mains
Track Listing :
Cycle One
Gorilla
Store On The Corner
6 Day Regimen
Will You Follow?
Girl
8 Out
Carousel
