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Résumé: Un mélange richement texturé de traditions éthiopiennes et de jazz moderne, Abate Berihun & The Addis Ken Project livrent un album intemporel, empreint de spiritualité, qui fait le pont entre les cultures et les époques.
Là où le jazz rencontre la mémoire: le paysage sonore global d’Abate Berihun
Cultures, vous avez dit des cultures? Alors vous êtes au bon endroit. L’esprit des Mille et Une Nuits, cette vaste tapisserie de récits façonnés entre les XVIIe et XVIIIe siècles, plane ici, non pas sous forme narrative, mais sonore. Dans ces contes, la musique, souvent centrée sur le tambourin et le luth, évoque des traditions culturelles profondément entremêlées, incluant notamment des éléments de l’héritage musical juif, témoins d’une longue histoire d’échanges entre régions et identités.
Des siècles plus tard, Abate Berihun & The Addis Ken Project semblent suivre une voie tout aussi vaste. Leur musique se déploie à la fois comme un voyage et une invocation. Le groupe puise dans les traditions liturgiques juives éthiopiennes, les structures rythmiques panafricaines et la grammaire fluide de l’improvisation moderne. Il en résulte un son à la fois ancien et immédiat, suspendu entre mémoire et urgence.
L’instrumentation appartient pleinement au présent, et l’improvisation est au cœur de l’expression de l’ensemble. Pourtant, la beauté insaisissable, presque mystique, de cette musique évoque sans cesse ces mondes anciens, comme si ces musiciens pouvaient être les interprètes idéaux de la scène imaginaire de Shéhérazade. Une forte dimension dramaturgique s’en dégage, façonnant une ouverture à la fois réfléchie et profondément évocatrice.
Les auditeurs ayant voyagé, notamment à une époque où le monde semblait moins pressé, à travers certaines régions d’Afrique ou du monde arabe, reconnaîtront peut-être une constellation d’impressions: textures, atmosphères, échos structurels d’expériences vécues. La découverte de ce quatuor est saisissante. Leur son résiste aux catégorisations faciles, mais sa profondeur intellectuelle s’impose clairement, tant dans l’interaction instrumentale que dans la présence vocale. Le saxophone de Berihun, à la fois aérien et incantatoire, flotte souvent au-dessus de l’ensemble avant de le traverser avec une urgence soudaine. En tant que voix du jazz global, il se distingue d’autant plus que cette région reste sous-représentée sur la scène internationale. Chaque émergence de ce type ressemble à l’allumage d’une nouvelle lampe dans le vaste paysage du jazz.
Ces musiciens offrent bien plus qu’une simple proposition stylistique; ils présentent un spectre de couleurs sonores et de registres émotionnels. Leur démarche invite à la réflexion, sur le monde, sur la différence culturelle, et sur l’enrichissement discret qui naît de l’écoute au-delà des frontières. Si l’album penche parfois vers l’abstraction, ce n’est jamais au détriment de la clarté émotionnelle. Un tel enrichissement n’a pas de prix, sinon peut-être celui d’ajouter un peu de beauté au monde.
Lorsque la section rythmique s’affirme, elle le fait moins comme une identité fixe que comme un courant mouvant, moins une couleur qu’une saveur. C’est l’interaction des quatre instruments qui définit véritablement la voix de l’ensemble. Par moments, de lointains échos de Spyro Gyra, Weather Report ou Yellowjackets apparaissent, non comme des influences directes, mais comme des points de repère dans un vocabulaire plus vaste, profondément ancré dans une perspective globale. Il convient également de saluer Origin Records, dont la sensibilité curatoriale continue de mettre en lumière de telles voix marquantes sur la scène internationale du jazz.
Certains moments se détachent particulièrement. Le très émouvant «Behatitu Kadus Kadus», avec la participation de la chanteuse Rudi Bainesay, transporte l’auditeur dans une dimension sacrée. Ailleurs, des morceaux comme «Addis Ken» et «Jerusalem» équilibrent introspection et élan vers l’avenir. Riche en textures, empreint de spiritualité et porté par une intensité teintée de blues, Addis Ken se déploie moins comme une simple collection de compositions que comme une expérience, une œuvre qui honore le passé tout en s’exprimant avec une vibrante immédiateté dans le présent.
À chaque écoute, de nouveaux détails émergent, discrètement enfouis dans les arrangements. Ce n’est pas un album à consommer, mais à revisiter. Un nom à retenir, donc: Abate Berihun & The Addis Ken Project, une voix captivante et de plus en plus essentielle dans le langage en constante évolution du jazz global.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 23rd 2026
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Musicians :
THE ADDIS KEN PROJECT is:
Abate Berihun – vocals, tenor sax, soprano sax
Roy Mor – piano
David Michaeli – upright bass
Nitzan Birnbaum – drums, percussion
Featuring Guest:
Rudi Bainesay – vocals (8, 9)
Track Listing :
1 Tefila 8:32
2 Des Des 4:13
3 One for Roy 5:22
4 Geshem 6:01
5 Ya Zaman 2:42
6 Addis Ken 3:49
7 Ashrei Haish 6:20
8 Behatitu Kadus Kadus 8:22
9 Adam (Human) 4:13
10 Anchi Jazz 4:21
11 Jerusalem 6:52
12 Prayer from the Heart 3:35
13 Batti 5:54
All compositions by Abate Berihun, Roy Mor, David Michaeli & Nitzan Birnbaum (PRS for Music, ACUM), except: (3) by David Michaeli; (13) Traditional
Production Info:
Produced by Roy Mor
Recorded by Lars Nilsson at Nilento Studio, Gothenburg, Sweden, except:
(8, 9, 13) recorded by Ronen Roth at Pluto Studios Tel Aviv, Israel,
(8) Recording of Kessim (Ethiopian priests) by Moshe Bar-Yuda, Tel Aviv
Recorded in August 2021
Additional engineering & editing by Bill Tsur
Mixed & mastered by Dave Darlington at Bass Hit Studio, New York City
Band photos by Ronen Goldman
Back cover photo by Gaya Saadon
Cover design & layout by John Bishop
