Miles Davis à 100 ans: le son qui n’a jamais cessé d’être

Miles Davis

Avant les essais du centenaire, avant les photos glacées et ces discographies méticuleusement hiérarchisées, il n’y avait qu’une pièce, un disque, et un son que je ne savais pas vraiment saisir, sinon que je n’allais jamais l’oublier.

Aujourd’hui, à l’occasion du centième anniversaire de Miles Davis, chacun y va de son hommage. Les critiques déroulent les jalons habituels. De nouvelles lectures d’anciens débats surgissent, habillées comme si elles étaient inédites. Un livre français récent, Miles Davis – du BeBop au HipHop de Lucas Cechiari, retrace ce parcours du bebop au hip-hop, en insistant sur cette impulsion constante à avancer, à refuser toute assignation.

Tout cela est juste. Mais, à vrai dire, ce n’est pas la manière la plus intéressante de se souvenir de lui.

Pour moi, Miles commence ailleurs, un après-midi d’enfance, dans la maison d’un ami. Ses parents possédaient la bande originale d’Ascenseur pour l’échafaud, le film de Louis Malle que j’étais bien trop jeune pour voir. Mais j’ai entendu la musique: dépouillée, nocturne, tendue et retenue. Elle ne criait pas; elle flottait dans l’air, sollicitait l’attention sans jamais l’exiger.

À l’époque, je peinais à traverser le solfège et le violoncelle au conservatoire. Le jazz n’y avait pas sa place. Aucun cours. Aucun itinéraire. Aucune incitation à improviser, du moins officiellement. Et pourtant, quelque chose a basculé. Pas une conversion, plutôt une reconnaissance, comme une porte qui s’ouvre sur un son à la fois familier et infiniment lointain.

Dès lors, Miles ne m’a plus quitté. D’abord sur vinyle, puis dans le cocon d’un Walkman. Lorsque les CD sont apparus dans les années 1980, j’ai basculé sans hésiter. J’ai transporté ce son à travers les formats et les années. En chemin, j’ai découvert Weather Report et Spyro Gyra, des groupes qui prolongeaient un territoire que Miles avait déjà ouvert. Plus qu’une écoute, c’était une manière de m’orienter dans le temps et l’espace, une façon d’appréhender la possibilité elle-même.

Miles n’habitait pas seulement l’histoire. Il en rendait compte. À chaque mutation de la musique, bebop, cool jazz, modal, fusion, on avait moins le sentiment d’une réinvention que celui de dépêches venues d’une ligne de front dont on ignorait encore l’existence.

Avec le temps, cette vie d’écoute, intime, a glissé presque à mon insu vers une activité professionnelle. J’ai commencé à travailler dans les médias, à filmer des festivals, beaucoup de jazz, souvent Miles lui-même.

De loin, filmer un concert paraît technique. De près, cela tient de l’improvisation sous contrainte. Les caméras doivent anticiper, pas seulement réagir. Il faut se déplacer avec intention, rester en alerte, parfois savoir disparaître. La répétition n’est pas un échauffement, c’est une épreuve.

La première fois que j’ai filmé Davis, je me souviens surtout de la tension. Pas de la peur, plutôt la conscience aiguë que tout comptait, qu’il fallait être précis sans se faire remarquer. Après une série de prises d’essai, j’étais près du moniteur, regardant les images revenir en silence.

Soudain, des pas derrière moi. Une main sur mon épaule.

Je me retourne. Il est là, trompette à la main, calme mais imposant, le regard allant de l’écran à moi.

– Nice pictures, bro.

C’était tout.

J’ai balbutié quelque chose en anglais. Quand j’ai relevé les yeux, il était déjà passé à autre chose.

Plus tard, il y a eu d’autres instants, un signe de tête, un regard, une fois où il a demandé au réalisateur de me faire monter une caméra de scène, au plus près. C’est la seule fois où j’ai vraiment été saisi. Non pas par sa célébrité, mais par ce qu’il dégageait de plus profond. Une gravité intérieure. Une autorité tranquille. Il façonnait l’espace sans effort.

Pourtant, il ne s’agissait jamais seulement de sa présence. Avec Miles Davis, tout passait par la musique.

Il écoutait, vraiment. Pas seulement le groupe, mais le monde lui-même: ses rythmes, ses tensions, ses silences. Chaque fois qu’il portait la trompette à ses lèvres, le son changeait. Rien n’était jamais une simple répétition. Il jouait pour l’instant. Je ne l’ai jamais entendu se répéter.

Plus la foule était dense, plus l’air se chargeait, plus il s’aventurait loin, étirant, déformant, laissant du vide là où l’on attendait du son. On parle de maîtrise; c’est surtout une question d’attention. Une attention rare.

L’Europe a toujours entretenu avec Miles une fascination particulière, faite de respect, parfois d’une forme d’accueil institutionnel que les États-Unis n’ont offert qu’épisodiquement. Des musiciens contemporains comme Médéric Collignon continuent de puiser dans cette énergie profonde. Ici, l’influence de Davis n’est pas muséifiée; elle reste vivante, en mutation.

Bien sûr, il y a les classiques, Kind of Blue revient sans cesse. Mais vouloir résumer Miles à un album, ou même à une période, revient à passer à côté de l’essentiel. Il ne s’est jamais installé, et son œuvre refuse toute assignation.

Il a aussi débordé la musique. Il peignait, des toiles abstraites et audacieuses, poursuivant les mêmes idées que dans ses notes: l’espace, le contraste, la tension. Peu peuvent voir ces peintures aujourd’hui, mais elles témoignent de la même vision inquiète.

Pour entrer par le cinéma, Ascenseur pour l’échafaud s’impose. La bande-son n’est pas un simple décor; c’est Miles qui réinvente le film en jouant. Puis il y a Dingo, film inégal, peut-être, mais qui saisit ce moment du début des années 1980: Davis, déjà à la frontière entre réalité et légende.

Le jazz entretient avec le temps un rapport singulier. Les grands ne s’effacent pas, ils se diffractent. Ils réapparaissent, sous d’autres formes. Davis se tient aux côtés de figures comme Nat King Cole, Duke Ellington ou Oscar Peterson, des artistes qui continuent de faire sens bien après leur époque.

Alors, un siècle plus tard, la tentation est grande de clore le récit, de fixer sa place, de mettre un point final. Mais Davis s’y refuse, comme il s’est toujours refusé à toute forme de clôture.

Les disques sont toujours là. Les formats changent, les images s’estompent.

Et quelque part, dans une pièce semblable à celle où tout a commencé, quelqu’un entend ce son pour la première fois: mince, en quête, inachevé.

Encore en devenir.

Thierry De Clemensat
French journalist Based in Austin, Texas, Writes on Jazz, Culture and Global Society

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Website

Ascenceur pour l’echafaud (Bluray, Movie)

Elevator to the Gallows (Ascenseur pour l’échafaud – 1958) The Criterion Collection [DVD]

 

Dingo (DVD-Movie)