Lettre à Dick RIVERS, mon ami lointain (par Serge SCIBOZ)

Dick Rivers

Lettre à Dick RIVERS, mon ami lointain – Déjà un an que tu es parti… (par Serge SCIBOZ)
Lettre publiée le 23 avril 2020.

“Ma chère légende, mon bon Dick,

Ça fera un an demain, le 24 avril, que tu as tiré ta révérence. J’anticipe de 24 heures ma petite bafouille en ton hommage, car avec ce satané virus qui porte le nom d’une célèbre bière mexicaine, les courageux agents des services publics, qui bon an mal an, font tourner la boutique, ont quelques difficultés pour assurer leurs missions avec efficacité et je redoute que tu ne reçoives pas cette lettre en temps et en heure. C’est vrai que même affranchie en envoi rapide et prioritaire, le paradis n’est pas la porte à côté pour nos amis postiers et parfois, la voûte céleste est compliquée à atteindre.

24 avril 2019, le jour de tes 74 printemps. Que nous as-tu fait mon bon Dick, que nous as-tu fait ? Est-ce le fruit d’une ultime pirouette ironique de ta part, ou l’œuvre funeste et sarcastique de la dame à la faux, qui indubitablement n’a vraiment rien de rock’n’roll. Après le mythique club des 27, avec comme membres d’honneur Robert Johnson, Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison… on va hélas pouvoir bientôt créer le club des 74, avec Johnny Hallyday, toi et plus récemment ton ami Christophe, le dernier des Bevilacqua, le beau bizarre.

Dick, tu es entré dans nos cœurs sans en avoir préalablement les clés de la serrure. Tel un Arsène Lupin, tel un gentleman cambrioleur. Voire un Spaggiari dans les égouts du paradis de ta bonne ville de Nice (Baie des Anges). Même les palpitants les plus hermétiques ont fondu par ta voix de velours, ton authenticité et ton abnégation. Toujours avec le souci de l’esthétisme et de l’élégance naturelle. Comme par une incontrôlable obsession. Le pari était risqué et loin d’être gagné d’avance, car les béotiens et autres culs-pincés veillaient au grain pour précipiter ta chute. Mais après 58 ans d’une carrière exemplaire, sans bémol, sans aucune histoire de cul à faire les choux gras de la presse people, sans cadavre dans le placard, sans aucun caprice de star liposucée et liftée, sans aucune concession ou presque aux modes et au métier, mais avec une fidélité indéfectible à tes racines musicales rock, country et blues, tous ces adeptes de la bien-pensance auront mangé leur chapeau et certains, comble du pragmatisme froid et de l’opportunisme de philistins, auront même pris le train Rivers en marche et versé quelques larmes de crocodile lors de tes obsèques montmartroises, avec une insolente hardiesse. Mais je suis certain que leur piètre théâtre de circonstance, ne t’aura pas échappé. Car il ne faut pas se leurrer, la rock’n’roll attitude, le politiquement incorrect, l’anticonformisme, ne pas vouloir se fondre dans la masse, vouloir vivre autrement et adorer traverser sans regarder et en dehors des clous, lorsque le feu passe au vert, ça peut souvent attiser les jalousies les plus féroces et les haines les plus viscérales. Tu en sais bien évidemment quelque chose et ton ami Christophe aussi d’ailleurs… Mais de toutes ces inéluctables embûches, tu en as toujours eu cure et tu les as franchies avec allégresse et dextérité, en tournant le dos aux appels des sirènes du showbiz, où tel un Icare du rock’n’roll, tu aurais pu aisément t’y brûler les ailes et disparaitre corps et âme dans les abîmes de la médiocrité ou de l’oubli. Tu étais à la fois un artiste très populaire et discret, qui a traversé plusieurs décennies avec une perpétuelle quête d’évolution artistique, une soif incommensurable de nouvelles rencontres musicales, mais sans jamais trahir tes racines rock, pour ne pas sombrer dans une hypothétique ringardise. Car depuis ton album “L’homme sans âge”, même la presse dite branchée ne tarissait pas d’éloges à ton égard et te faisait les yeux doux. Tu avais conquis la branchitude parisienne et les médias underground. Incroyable! Toi le chat plus sauvage que jamais, le parrain niçois, le marlou de Montmartre, tu avais dompté tes plus indécrottables opposants, qui venaient tous dorénavant te picorer dans le creux de la main. Comme quoi, la sincérité artistique tous azimuts, l’intégrité droit dans tes bottes de “lonesome cowboy” made in Arizona, le talent à l’état pur, sans occulter la batte de baseball de Didier L’Embrouille, auront eu raison de tous les préjugés et autres sarcasmes. Tu poursuivais ainsi sans te retourner et sans regarder dans le rétroviseur de ta Cadillac, ton itinéraire d’un enfant du rock et ton public transgénérationnel croquait à pleines dents au fruit défendu et blasphématoire de ton rêve chimérique et de ton inoxydable rock’n’slow.

Mon cher Dick, incontestablement, tu es entré dans la vie des gens comme on entre en religion, que ce soit par la grande porte ou par la fenêtre, mais sans jamais utiliser l’esbroufe ou l’effraction, et sans jamais quitter leurs cœurs, en les accompagnant dans leurs joies, mais aussi dans leurs peines. Dans tous les aléas de la vie en somme… Et c’est ça la meilleure définition d’un artiste populaire, dans le sens littéral le plus noble. Et même si tu restes une énigme qu’aucun biographe ou musicologue n’a réussi à élucider, tu demeures un monument “historique” de la légende du rock’n’roll français, aux antipodes d’un chef-d’œuvre en péril cher à Stéphane Bern. Bon, même si je ne pousserais pas la métaphore à te comparer à la Tour Eiffel ou au château de Versailles, tu restes et resteras, malgré ton départ, un monument indestructible. Même si tu n’as pas eu droit à des obsèques nationales et aux kleenex d’un Michel Drucker larmoyant, ou à la pommade d’un Laurent Ruquier repentant.
Comme Molière, ou plus récemment l’interprète raffiné des mots bleus, tu es mort sur scène, les armes à la main, avec un courage hors du commun. Tu auras défendu bec et ongles et jusqu’au-boutisme, une certaine idée du rock’n’roll, en y apportant ton empreinte personnelle, tout en respectant une certaine orthodoxie de tes pairs et de tous les pionniers. Profond respect pour cette alchimie surréaliste et pour cette gymnastique intellectuelle qui te collait à la peau. Jusqu’à ton dernier souffle, ton ultime soubresaut, tu auras prêché la bonne parole du rock’n’roll et même sur ton nuage, tu continues à nous faire rêver, entre larmes, rires et utopie collective. Des rêves intersidéraux.

Voilà mon Dick, je ne vais pas te déranger plus longtemps, même si je sais pertinemment qu’au ciel, la notion du temps et la gravitation n’existent plus et laissent place à un sentiment d’éternité et d’apesanteur. Et puis, comme on dit vulgairement, tu as du pain sur la planche. Je suppose que tu as déjà accueilli comme il se doit et en grande pompe, l’ami Christophe et que tu dois lui montrer où se situent les jukebox célestes et divins, chanter quelques classiques du rock’n’roll en duo avec lui pour le plus grand bonheur des anges, mais au grand dam de Saint Pierre qui redoute à juste titre, du tapage et un trouble à la tranquillité du voisinage. Et ces duos et autres bœufs improvisés s’imposent, car il est temps de remettre les pendules à l’heure, puisqu’injustement et de ton vivant, Maritie et Gilbert Carpentier ne t’en ont jamais donné l’occasion ici-bas, lors de leurs grand-messes télévisées du samedi soir. Par ailleurs, n’oublie pas de l’orienter vers les nuages respectifs de toutes vos idoles et autres amis communs : Elvis bien entendu, mais aussi Eddie Cochran, James Dean, Marilyn “Norma Jeane”, Lauren Bacall, votre copain Bashung, Lennon, les bluesmen John Lee Hooker et Slim Harpo, et tant d’autres acteurs de cette révolution sociale et culturelle qui ont bercé votre enfance et votre adolescence, entre Nice et Juvisy-sur-Orge… Vous pourrez aussi discuter bagnoles, des Ford Mustang de 1965, des Cadillac improbables et vintage dans les rues de Paris. C’est le cœur triste, la gorge nouée et l’œil humide que je vais conclure ma petite bafouille. J’espère que tu auras eu tout le loisir de la lire. Sache qu’ici-bas, personne ne t’oublie et que tu nous manques beaucoup. Depuis ton départ prématuré pour ce long voyage cosmique, le paysage musical n’est plus tout-à-fait comme avant et ne le sera plus jamais. Et dire qu’en moins d’un an, j’aurais perdu deux de mes chanteurs français préférés. Les paradis seraient-ils définitivement perdus? Si je peux me permettre un petit trait d’humour en cette période de recueillement, je lance un appel solennel à mes amis Benoît Blue Boy et Patrick Verbeke, que j’apprécie beaucoup: tenez bon les amis, accrochez-vous! Tendres et amicales pensées également à Babette, ta tendre épouse, ton ange gardien qui s’évertue (avec quelques autres) avec courage et dignité, à perpétrer ta légende, coûte que coûte et parfois contre vents et marées. Il est vital que la flamme de ta bougie, ne s’éteigne jamais et que ta légende scintille toujours de mille feux, malgré les années qui s’égrènent et l’usure du temps. Quant à moi, je vais humblement et pour la énième fois, me replonger dans ton œuvre discographique prolifique, en me répétant que j’ai eu une chance inouïe de croiser un jour ta route et d’être un témoin privilégié d’une infime partie de ta fantastique épopée. Merci infiniment Dick! Mais ce qui m’attriste le plus et me fait redescendre expressément aux dures réalités de la vie, c’est que plus jamais je n’entendrais ton inimitable voix au téléphone, chaude et sans trémolo, me dire: “Salut ma poule, c’est Dick, non p’tit gars, tu ne rêves pas, Dick Rivers le vrai!”. Légèrement narcissique comme chaque artiste de renom, mais c’est ce qui faisait ton charme. Prend bien soin de toi mon Dick, nous nous reverrons tôt ou tard… Déjà un an!

Serge SCIBOZ

Page Facebook officielle de Dick Rivers ICI