ITW de Donal Gallagher – Une affaire de famille

                  ITW de Donal Gallagher – Une affaire de famille

Interview préparée et réalisée par Frenchy
Photos : © Donal Gallagher

L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours… Donal Gallagher, le frère de Rory Gallagher, mais aussi son manager et sûrement son plus grand fan et…ami, a tout vécu. Il se rappelle étonnamment de tout et on peut l'écouter en parler pendant des heures. C'est ce que j'ai fait, grâce à la gentillesse de Michel Vidal, que je remercie publiquement ici. Accessoirement, je le rencontrais pour la sortie de ‘Notes From San Francisco’, un double CD comprenant l'album 'perdu' de Rory, enregistré en 1978/1979 mais jamais publié à ce jour, accompagné d'un enregistrement Live d'un concert légendaire de la même époque au Old Waldorf de San Francisco, qui a fait le bonheur des bootleggers depuis trente trois ans, et que Donal, le gardien de la flamme, offre enfin à tous. Bouclez vos ceintures, retour vers le passé. Frissons garantis…

‘Notes From San Francisco’ – Toute l’histoire
Donal :
Pourquoi sortir un album que Rory avait lui-même refusé de sortir ? Ehhmm… On a toujours su que Rory ne faisait que de la bonne musique et que le problème sur cet album, il l’a dit lui-même, n’était qu’un problème de mixage. Il faut aussi se rappeler qu’à ce moment-là, fin 1978, Rory était à un tournant de sa vie. Il voulait retrouver le côté sauvage de ses débuts et l’album en cours lui paraissait trop élaboré. C’est aussi pour cette raison qu’après l’enregistrement de cet album il a viré tout son groupe pour revenir à la formule du trio. Il avait pourtant toujours voulu faire un album aux Etats-Unis, parce que c’est là qu’étaient les racines de sa propre musique. Il connaissait le producteur Elliot Mazer depuis 1970 et le respectait à cause de son travail avec Neil Young. L’idée était de faire un album à San Francisco avec des musiciens de session américains comme Kenny Buttery, parce qu’il avait travaillé avec Bob Dylan, ou des musiciens de Muscle Shoals, parce que Rory adorait leur style. En même temps il avait son propre groupe avec qui il était depuis de nombreuses années, et cela n’aurait pas été très juste de faire ça… A cette époque, Rory sortait juste d’une tournée mondiale et le label mettait beaucoup de pression pour ‘l’album américain’, celui qui en ferait enfin une star aux States. Mais en plus de la fatigue et de la pression, il s’avéra que le studio ne fonctionnait pas correctement, du fait que certaines parties du studio avaient été démontées pour pouvoir enregistrer ‘The Last Waltz’, dont Mazer était l’ingénieur du son! Et Rory a aussi mal vécu le fait d’être produit, lui qui avait toujours eu le contrôle de sa musique et de ses musiciens, de voir Mazer aller parler au batteur ou au clavier pour lui dire de jouer ça ou ça. Au final, le disque ne sonnait pas comme Rory voulait qu’il sonne. Ils l’ont mixé et remixé, et remixé. Quand Rory est revenu à San Francisco mi janvier 79 pour retravailler sur l’album, il est allé voir le concert des Sex Pistols au Winterland, qui s’avéra être leur dernier. Le concert était chaotique et mauvais, mais je me rappelle que Rory m’avait dit: ‘C’est le pire concert que j’ai vu, mais c’était aussi le plus Rock’N’Roll. Je veux retrouver ça!’. Comme il ne voulait pas décevoir le label, son groupe et ses proches, il a quand même aller masteriser l’album, mais finalement il a amené les bandes en Allemagne et a ré-enregistré en trio la majeure partie des pistes. Comme il pensait que Rod de Ath en mettait de trop à la batterie, il l’a remplacé par Ted McKenna, l’ancien batteur du Sensational Alex Harvey Band mais a gardé le bassiste, Gerry McAvoy [NdR: l’album mentionné sera Photo-Finish]. Mon fils Daniel, qui est guitariste dans un groupe appelé Cazals’, est aussi un très bon ingénieur du son. Depuis plusieurs années, il me parlait de cet album perdu et me demandait de le laisser essayer de faire quelque chose avec, car il adore son oncle. Je lui ai donné sa chance et j’ai trouvé que son mixage sonnait beaucoup mieux que tout ce que j’avais écouté. Et on est donc allé en studio après avoir recontacté Elliot pour avoir ses commentaires, et j’ai nommé mon fils comme ‘nouveau’ producteur de l’album. Et c’est lui qui a eu l’idée de joindre ce concert au Old Waldorf de San Francisco, pour montrer la direction que Rory a voulu donner à sa musique à ce moment-là, ‘Straight Between The Eyes Rock’N’Roll’. Lui il appelait ça ‘Meat and Potatoes Music’…
PS (for fans only): Il n’y a pas d’autre album ‘perdu’. Celui que vous appelez ‘Torch’ n’est que l’album ‘Defender’. ‘Torch était son titre de travail…!
PS2: Il existe par contre beaucoup de bandes de concert inédites. Comme Rory refusait de jouer le jeu des radios, refusant de sortir des singles, il n’y passait jamais. J’avais trouvé le stratagème de laisser les radios enregistrer les concerts, ce qui nous permettait de passer de cette manière, tout en récupérant après les bandes. Voilà pourquoi de nombreux concerts de Rory existent sur bande, encore inédits.

La suite – Rory in the eighties
Donal:
Rory a réussi à rester très actif dans ces années 80 dominées par les claviers, en sortant de très bons albums comme ‘Jinx’ ou ‘Defender’, même s’il n’était plus sur le devant de la scène. Et de toute manière, il n’a jamais été dans la compétition pour être devant, même si sur scène c’était à chaque fois une coupe du monde pour lui. Il n’a jamais aimé le formatage des radios et n’a jamais fait d’efforts pour leur plaire. Cet album jamais sorti a eu aussi un très gros effet négatif avec son label, Chrysalis Records, qui a pensé avoir beaucoup investi sur cet ‘album américain’ et qui n’a jamais été autorisé par Rory à juste écouter l’album! Un autre moment très dur pour moi, en tant que manager mais en même temps en tant que frère, comme au moment de cette audition avec les Stones…

Flashback – Rory Gallagher, le nouveau guitariste des Rolling Stones
Donal :
En 1975 Rory venait de terminer son contrat avec Polydor, il était donc complètement libre et à ce moment-là, les Stones le contactent. Auparavant, déjà, quand ils avaient lancé leur propre label ‘Rolling Stones Records’, Keith Richards avait répondu, dans une interview où on lui demandait qui il voudrait signer sur ce label:’ Rory Gallagher et Peter Tosh’. Il aimait le fait que Rory soit branché comme lui sur la Country Music, des gens comme Hank Snow… A cette époque, Keith allait très mal et c’est Mick Jagger qui gardait le groupe en vie. Charlie et Bill n’avaient rien à dire. Le groupe cherchait seulement à remplacer Mick Taylor, sans prendre un génie comme Jeff Beck, et celui qui en était le plus proche était Rory. J’ai donc reçu un appel de Ian Stewart un soir vers minuit et demi et quand j’ai dit à Rory qu’ils voulaient le prendre, il ne m’a pas cru, bien sûr (rires)! Ils lui ont demandé de venir passer quelques jours à Rotterdam, en Hollande. Ca devait être les 10, 11 et 12 janvier, puis ça a été repoussé au 16, 17 et 18, puis au 20, 21 et 22, puis au 27, 28 et 29 (rires)… Et nous, on avait un concert à Tokyo le 31, un endroit où les Stones étaient interdits et où ils ne pourraient pas venir nous rejoindre, de toute manière. En plus, Rory ne voulait pas que j’aille avec lui à Rotterdam, car il ne voulait pas parler business. ‘C’est juste une jam… J’aime le groupe…’. Je lui ai dit: ‘Rory, ne sois pas bête, ils retardent ta venue parce qu’ils disent que leur studio d’enregistrement mobile n’est pas prêt! Ils vont t’enregistrer, jouant avec eux, et tu devrais avoir quelqu’un avec toi pour te représenter. Ce n’est pas juste une jam-session!’. Têtu comme il était, il est donc allé à Rotterdam seul. J’ai encore son billet d’avion (rires). Mick Jagger est venu le chercher à l’aéroport et quand ils sont arrivés à l’hôtel en taxi, Marshall Chess a accueilli Rory en lui disant: ‘Bienvenue chez les Stones! Tu es l’homme de la situation et on veut tous que ce soit toi!’. Et il lui a demandé: ‘Où est ton manager?’(rires). La première nuit, Keith n’est pas venu et ils sont restés assis, à l’attendre, puis ils ont commencé à bosser sur ‘Hot Stuff’. Le lendemain, Keith était là et ils ont bossé sur quatre titres, dont ‘Miss You’ et ‘Start Me Up’. Rory se levait tôt le matin, juste pour causer avec Bill et Charlie de son héros, Brian Jones, ce qui n’a pas aidé (rires)…! Le dernier soir, Keith n’était pas là et Rory a dit qu’il devait partir et a demandé ce qui se passerait maintenant. Mick lui a demandé d’aller parler à Keith et Rory est allé le voir à son hôtel. Quand Rory est arrivé, Keith était dans un état presque comateux sur son lit, la porte grande ouverte. Il a essayé de le réveiller pendant une heure et demie, sans succès, est allé au bar, puis est revenu toutes les demi-heures pour essayer de le réveiller à nouveau. Quand il est retourné voir les autres, tout le monde était parti se coucher. Rory a fait ses bagages et a pris l’avion. Moi, j’avais déjà mis le groupe dans l’avion et il les a rejoints à Anchorage (rires). Voilà toute l’histoire…

Effets secondaires – Rory Gallagher, le nouveau guitariste de…Bill Wyman
Donal :
Pendant les dernières années de sa vie, Rory était devenu très ami avec Bill Wyman. Tiens, auparavant, voilà une autre anecdote où Rory m’a rendu fou! Un des accords entre Bill et les Stones, quand il est parti, était qu’il garderait ce fameux camion/studio d’enregistrement mobile et Bill a proposé à Rory d’acheter ce camion parce qu’il savait que Rory voulait monter un studio à l’époque. Et même si Bill en demandait très cher, j’ai dit à Rory de l’acheter. Il trouvait que c’était risqué de dépenser une telle somme mais je lui ai dit que je trouverais facilement un milliardaire Texan qui serait prêt à payer une fortune pour posséder le Mobile des Stones si jamais on n’arrivait pas à le rentabiliser (rires). Et simplement parce que Rory détestait tant ce côté business, il a refusé de l’acheter. ‘Typiquement toi…!’ m’a-t-il dit avec dédain quand je lui avais dit de l’acheter (rires). Pour en revenir à Bill Wyman, c’est Rory qui devait être le guitariste des Rhythm Kings! Et il ne m’en a jamais parlé, ce qui donne un aperçu de la manière dont il pouvait être secret et ne rien dire de ce qui le concernait!

Rory Gallagher, guitariste de… Bob Dylan
Donal :
Rory a rencontré Bob Dylan à Montreux, en 1976, car ils jouaient le même jour. Je m’en rappellerai toute ma vie car je n’avais pas reconnu Bob et lui avais interdit de rentrer dans la loge de Rory (rires). Plus tard, j’ai reçu un coup de fil des bureaux de Dylan qui voulaient une copie du CD ‘Live In Europe’ de Rory et qui ne parvenait pas à le trouver aux Etats-Unis. Je le lui ai donc envoyé, avec une copie du nouvel album, ‘Fresh Evidence’. Ils m’ont renvoyé un box-set en remerciement et j’en ai profité pour leur demander pourquoi Dylan voulait tant cet album. Ils m’ont expliqué qu’il voulait faire un album entièrement acoustique avec une version du morceau ‘Could I Have Religion’. Il ne l’a finalement pas faite mais en 1994, juste un an avant que Rory ne meure, ils se sont retrouvés à Montreux, et Dylan a demandé à voir Rory dans sa loge car ‘il n’avait pas pu le faire la dernière fois’ (rires). Ce mec a une mémoire d’éléphant, entre parenthèses (rires)…! Et Dylan reparle à Rory de cette chanson et lui dit: ‘Rory, c’est toi qui a écrit cette chanson?’. ‘Oui, oui, c’est moi qui l’ai écrite.’. Et Bob lui a dit: ‘Je le savais! Sur ton disque tu l’as indiquée comme une chanson traditionnelle arrangée par toi, mais j’ai recherché partout, quand j’ai voulu l’enregistrer, à la librairie du Congrès et dans tous les livres sur le Blues, mais il n’y avait aucune trace de cette chanson nulle part!’. Rory lui a dit: ‘J’ai utilisé quatre lignes que j’avais lues dans un livre de poésie Blues. Et j’ai tellement vu de musiciens piquer des trucs aux Bluesmen…’. Dylan était sur le cul et lui a demandé, comme un cadeau, s’il pouvait la jouer pendant son concert. Il lui a aussi demandé de l’enregistrer avec lui et de venir à New-York pour bosser ensemble. J’étais aux anges, pensant que ça ferait beaucoup de bien à Rory. Je me trompais. Après ça, Rory est tombé en dépression et n’a plus voulu quitter sa chambre pendant quatre jours. Et Claude Nobs devenait fou parce que la chambre où était Rory, une des plus belles de tout l’hôtel, devait être prise la nuit suivante par Quincy Jones (rires). Et bien sûr, Rory n’a jamais été à New-York enregistrer avec Dylan…

The Commitments, featuring…Rory Gallagher
Donal :
Ce film retrace en fait la vie de Rory. Roddy Doyle, qui a écrit le livre, s’est basé sur la vie de Rory, un jeune gosse en Irlande qui voulait changer la tendance musicale du pays, à part qu’au lieu du Blues, il a pris la Soul Music. La dernière phrase du livre, ‘Revenons aux Gallaghers’ est un clin d’œil. Quand il a écrit le livre, il était un parfait inconnu et il a appelé mon bureau car il voulait que Rory vienne pour le lancement du livre. Rory a refusé et bien sûr, le livre est devenu un best-seller international, puis un film célèbre (rires).

Personnality Crisis
Donal :
Quel genre d’être humain était Rory? Très introverti, très privé, même avec moi. C’est difficile à comprendre si vous ne connaissez pas l’histoire de l’Irlande et si on ne parle pas de nos parents… Ma mère est du Sud de l’Irlande, de Cork, et mon père est de Derry [NdR: Irlande du Nord]. Quand la guerre est arrivée, il a rejoint la Free State Army et est devenu officier militaire, à un moment où l’Irlande s’était déclarée neutre! C’était donc une drôle d’armée… Il est resté militaire après la guerre et n’était pas bien vu dans le Nord où il était retourné à ma naissance. Entre parenthèses, il était aussi un musicien fantastique, à l’accordéon et il avait son propre orchestre. Il a lui-même rempli l’Opera House et plein d’endroits où Rory joua plus tard…! Mes parents ont ensuite déménagé à Coventry, puis Birmingham. Ils ont fini par s’établir à Cork, près de la mère de ma mère, qui ne supportait plus de bouger. C’est à cette période que Rory a semblé rentrer dans une coquille. On était un peu perdus, avec notre accent du Nord en Irlande du Sud, on s’en prenait plein la tête à l’école, même par les curés qui ne comprenaient pas qu’on ne parle pas Gaélique. Rory ne pouvait même pas dire qu’il jouait de la guitare, parce que la guitare était un symbole phallique! Il devait garder ça secret…! Une fois, quand j’étais en sixième, un des prêtres a voulu monter un spectacle musical et il n’avait pas de guitariste. Quelqu’un a dit: ‘Le frère de Donal joue de la guitare, et il en joue très bien!’. Ca a rendu fou Rory, tellement il avait peur d’être puni. Le premier soir il a joué très innocemment du Roy Rogers, de la Country & Western, car on peut chanter à propos d’un cheval mais surtout pas à propos d’une femme (rires). Et les prêtres ont adoré! Le soir suivant, Rory a interprété les mêmes chansons, mais un problème est survenu et, pour meubler, ils l’ont fait remonter sur scène, lui disant de jouer n’importe quoi pour meubler et là, il joue ‘All Shook Up’, ‘Living Doll’ de Cliff Richard. Les gamines dans la salle sont devenues dingues! Le lendemain, non seulement Rory était viré de l’école, mais ils m’ont viré aussi. A l’âge de 15 ans, Rory a intégré un orchestre professionnel et il a vécu des choses qu’un gamin de cet âge ne devrait pas vivre… Si Rory n’avait pas été musicien, il aurait été prêtre! Il avait ce sens de la ‘vocation’, et en même temps il ne pouvait jamais tenir un engagement, ce qui peut paraître paradoxal avec tous ces concerts qu’il a faits. Je pouvais lui donner un rendez-vous le lendemain à 11h et il me demandait de l’appeler avant, juste au cas où. Rory a toujours été différent…

Intimate Rory
Donal :
Rory adorait le cinéma, et le cinéma Français en particulier! Dans ses dernières années, quand il ne vivait plus qu’à l’hôtel, il utilisait l’alias d’Alain Delon! Quand je voulais le joindre au téléphone et qu’on me disait que Rory n’était pas inscrit sur les listes de l’hôtel, je demandais à parler à Alain Delon (rires). Ce qu’on ne sait pas toujours, non plus, c’est que Rory passait son temps à lire. Même en tournée il emmenait des valises bourrées de livres, et quand je voyais un roadie grimacer en portant ses bagages, je savais que le gars était tombé sur la valise de bouquins (rires).

Frère de sang
Donal :
Pourquoi avoir dédié ma vie à mon frère? Je ne sais pas. Dans notre famille, il n’y avait que nous deux… Mon père partait très souvent pour des missions et Rory était un super frère pour moi. Comme un père. Je pense qu’il n’aurait pas du prendre cette responsabilité de père quand mon père n’était pas là, car c’était très lourd pour lui. On était très proches, on a même commencé la musique ensemble. Quand il a commencé, à Cork, à faire des petits concerts à l’acoustique, il m’emmenait pour faire les chœurs, car dans les églises où les clubs familiaux où on pouvait jouer, le seul répertoire accepté était celui des Everly Brothers. C’était Rock’N’Roll, mais personne n’était offensé par ‘Wake Up Little Susie’. Même les curés pouvaient rire de cette chanson. Du coup, on allait partout ensemble, même si j’étais terrifié de monter sue scène. Un soir, il m’a viré parce qu’on s’était engueulés sur scène (rires). Ce fut la fin de ma carrière et j’ai commencé alors à l’aider à porter ses amplis. J’ai aussi commencé à prendre conscience de l’aspect financier quand il a commencé à jouer en Angleterre. Il écrivait à ma mère pour dire que tout était fantastique et j’apprenais par un autre musicien du groupe qu’ils n’avaient pas d’argent et qu’ils étaient morts de faim de ne pas avoir mangé depuis 3 ou 4 jours. Mais lui était juste heureux d’avoir rencontré Georgie Fame ou d’avoir fait la première partie des Byrds. Pourquoi je continue à m’occuper de lui, bien qu’il soit mort? Parce que j’ai toujours pensé qu’il y avait une certaine injustice par rapport à Rory, qu’il n’a pas eu la reconnaissance qui lui était due… Et je dirais aussi, si je ne le faisais pas, qui le ferait?

Les médicaments
Donal :
Ca a commencé en Autriche, lors d’un concert. Il n’avait pas beaucoup bu mais il avait pris ces cachets avant de monter sur scène. Vingt minutes après le début du concert, les cachets ont commencé à faire effet et ses doigts ne pouvaient plus bouger! Et je ne voulais pas que ça arrive de nouveau. Pendant le concert suivant, Mark Feltham, l’harmoniciste, s’est aperçu que Rory mettait des cachets dans une de ses poches et les prenait pendant que je regardais ailleurs! Avant le concert suivant je suis allé dans les loges, comme un voleur, j’ai fouillé son sac, et là, j’ai compris que le problème était plus grave que je ne le pensais. Le sac était rempli de médicaments et contenait aussi plusieurs ordonnances. J’ai pris tous les médicaments, faisant croire à un cambriolage, tout en sachant que c’était risqué, à cause du risque de manque… J’ai promis à Rory qu’on verrait un docteur plus tard, en Allemagne, et les deux jours suivants j’ai pu déjà voir le changement. Il retrouvait l’appétit, dormait mieux. Et puis un des roadies, en Allemagne, est venu me voir, me disant que Rory lui avait donné une ordonnance pour aller chercher des médicaments à la pharmacie mais qu’il préférait m’en parler, parce qu’il avait peur d’être viré de la tournée. Je suis allé avec lui à la pharmacie et quand le pharmacien a vu la liste des médicaments, il m’a dit qu’il lui était impossible de me donner ces médicaments, car ils étaient tous interdits en Allemagne! Je lui ai alors demandé de remplir des flacons avec des placebos et c’est ce que le roadie a ramené à Rory. Ca a marché quelques jours, le temps que Rory comprenne le stratagème en regardant le nom gravé ‘sur’ les médicaments…

This is the end, my friend
Donal :
J’ai toujours pensé que les médicaments que les docteurs lui donnaient pour soigner son état dépressif n’étaient pas les bons. Les médecins prenaient juste son argent en pensant qu’un rocker doit prendre telle ou telle drogue à cause de ce qu’il prend ou fume, alors que non seulement Rory ne fumait pas, mais moi, je ne l’ai jamais vu fumer un joint! Pour l’alcool, on a tout essayé… Ce qu’on avait découvert, c’est que lorsqu’on arrivait à le priver des médicaments que lui prescrivaient les docteurs, les mauvais effets de l’alcool disparaissaient. Mais dès 1990 sa santé s’était détériorée. Il était tout le temps malade, il avait des douleurs à l’estomac, et j’ai cru innocemment que c’était à cause de sa manière de manger, parce qu’on mangeait tard. Il aimait aller manger Grec au milieu de la nuit, et si on était à Marseille, il vous emmenait dans le pire resto où manger (rires)! Et un jour, j’ai vu que son esprit commençait aussi à être dérangé! Et bien sûr il refusait de voir un docteur. Le docteur qui lui a fait sa greffe de foie, à la fin, m’a dit que Rory était le patient le plus têtu qu’il ait jamais opéré!

The very end
Donal :
J’avais pris la décision de cette greffe du foie parce que Rory était déjà dans le coma. Il n’a jamais su qu’il avait eu une greffe de foie. Il se doutait sûrement qu’il devrait passer par là mais il n’était pas entré à l’hôpital pour ça. Personne ne pensait qu’il était autant malade, même pas lui. Il avait attrapé une pneumonie pendant la dernière tournée hollandaise et je pensais que c’était la suite de ça. Je n’ai jamais pu dire à Rory combien je n’aimais pas les docteurs qui l’entouraient car il les considérait comme ses meilleurs amis. Il allait souvent dîner chez l’un d’eux, lui offrait des tableaux. Pour moi, ce mec n’était pas un docteur, juste un charlatan. Au début, Rory avait commencé à prendre des cachets à cause de sa peur de prendre l’avion, mais maintenant ce médicament est désormais interdit à cause de ses effets secondaires! En plus, Rory a toujours eu une certaine fascination pour les médicaments, du fait qu’il était hypocondriaque. En tournée, quand les autres musiciens se sentaient malades, ils me demandaient de ne rien dire à Rory car alors c’est lui qui voulait leur donner toutes sortes de pilules (rires)! Avec tous ces mélanges de médicaments, il est tombé très malade. Il a fallu que je le force et que je l’emmène à l’hôpital parce qu’il était terrifié d’y aller. Il est allé mieux pendant trois semaines, mais il s’est renfermé encore d’avantage. Chaque fois qu’il allait à Londres, il revenait très mal. Il y a quelque chose dans la psyché Irlandaise à propos de Londres, comme si c’est l’exil, la punition… Alors que pour tous les musiciens, Londres est le paradis. Tu ne sais d’ailleurs jamais qui tu vas rencontrer dans les magasins d’instruments! Et Rory passait sa vie dans les magasins d’instrument. De plus en plus isolé, Rory s’enfermait dans sa dépression, s’éloignant du monde de plus en plus. Et personne ne pouvait plus l’aider…

Conclusion :
Donal : La fin est toujours tragique. Pour tout le monde… Car nos héros sont ‘aussi’ de chair et de sang. Bon, oubliez tout ce que vous venez de lire, posez le CD Live de ‘Notes From San Francisco’ sur la platine et lancez l’intro du morceau n°11, ‘Bullfrog Blues’… La viande et les patates…!

Bonus-track caché: Led Zelvis
En 1977, Donal assiste à une conversation téléphonique de son ami Peter Grant, le manager de Led Zeppelin, avec le Colonel Parker, manager d’Elvis Presley. A ce moment-là, Led Zeppelin est le plus grand groupe de Rock au monde et Elvis, bien que n’aimant pas les chevelus, se doit de faire quelque chose. C’est pendant ce coup de téléphone que sera décidée l’organisation d’un immense concert, avec une partie Led Zep, une partie Elvis, puis Elvis reviendrait, accompagné par Led Zeppelin…! Le concert ne se fera jamais, Elvis ayant eu la mauvaise idée de mourir avant…

Donal Gallagher