Interview de Russ Anixter

Russ Anixter

Interview avec Russ Anixter, arrangeur, orchestrateur et fondateur du Hippie Big Band

par Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio

September 5th, 2026

Russ Anixter : Trouver sa voix entre rock, jazz et New York

La trajectoire musicale de Russ Anixter est traversée par une tension particulièrement intéressante.

Depuis plus de trente ans, il travaille dans les coulisses du monde musical new-yorkais. Il prépare des partitions pour Broadway, le théâtre, les concerts, les séances d’enregistrement et les grandes formations. Un métier qui exige une précision extrême, mais qui laisse rarement celui qui l’exerce occuper le devant de la scène.

Parallèlement, Anixter entretient depuis l’adolescence une autre relation à la musique.

À San Francisco, dans les années 1960, il découvre le Grateful Dead, Santana et cette liberté singulière des musiciens de rock qui acceptent de laisser une chanson prendre des chemins imprévus. Dans le même temps, il se passionne pour le jazz et les big bands. Des années plus tard, après avoir étudié la composition et l’arrangement jazz à la Manhattan School of Music auprès de Manny Albam et Rich DeRosa, ces univers qui semblaient d’abord éloignés vont progressivement se rejoindre.

De cette rencontre naît le Hippie Big Band, une formation de onze musiciens qui refuse de se laisser enfermer dans une catégorie. Rock, jazz, funk, ballades et improvisation libre peuvent s’y côtoyer, parfois au sein d’un même arrangement. Pour Anixter, le groupe est devenu une manière de réunir les différentes facettes de son parcours musical.

Son nouvel album, What Next?, enregistré au Bunker Studio de Brooklyn en février 2026, prolonge cette démarche. Le Hippie Big Band y accueille deux invités: Danny Louis à l’orgue et Erica von Kleist au piccolo.

 

Thierry De Clemensat: Vous avez grandi à San Francisco dans les années 1960, à une époque où la musique semblait se réinventer presque chaque semaine. Quand vous repensez à ces années, quel est le premier son qui vous revient en mémoire et qui vous a fait penser: «Je veux faire partie de tout ça»?

Russ Anixter: Je ne peux pas dire qu’à l’époque je savais qu’il existait quelque chose dont je pouvais faire partie. Ma famille était plutôt conservatrice et à la maison, nous écoutions assez peu de musique. En revanche, j’étais très attiré par ce que j’entendais à la télévision et sur les disques pour enfants dans les années 1960.
Avec le recul, je me suis rendu compte que les arrangeurs derrière ces musiques étaient des gens comme Billy May, Nelson Riddle, Oliver Nelson et d’autres grands auteurs de jazz. Je n’avais absolument pas conscience qu’on pouvait faire de la musique un métier. Je ne l’ai découvert qu’au milieu de mes études universitaires. Et même à ce moment-là, ma famille m’encourageait plutôt à considérer la musique comme un loisir qu’à en faire une carrière.

Thierry De Clemensat: Vous écoutiez le Grateful Dead et Santana tout en découvrant le jazz et les big bands. Sur le papier, ces univers semblent assez éloignés. Qu’entendiez-vous dans ces musiques qui vous permettait de les rapprocher?

Russ Anixter: À San Francisco, dans les années 1960, il était difficile d’échapper à la musique de l’époque, et surtout aux groupes locaux qui allaient devenir célèbres. Je n’avais pas le droit d’aller aux concerts, mais j’écoutais les disques de Santana et du Grateful Dead chez mes amis. Je me souviens encore très bien de la première fois où j’ai entendu Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, chez quelqu’un.
Au lycée, j’ai commencé à jouer du trombone dans la fanfare et dans les comédies musicales de l’école. À l’université, j’ai intégré l’ensemble de jazz et commencé véritablement à découvrir cette musique. J’ai pris quelques cours d’arrangement, rencontré les grands arrangeurs et découvert tout le patrimoine du jazz.
J’ai toujours été un grand collectionneur de disques. Ma discothèque était à peu près partagée à parts égales entre le rock, le jazz et la musique classique.
Après l’université, j’ai commencé à aller beaucoup plus régulièrement écouter de la musique en concert. J’ai vu le Grateful Dead plusieurs fois. Sun Ra un nombre incalculable de fois. J’allais écouter le San Francisco Symphony, ainsi que tous les bons big bands de jazz qui passaient par la ville. Toutes ces musiques existaient encore séparément dans mon esprit jusqu’au jour où j’ai découvert Frank Zappa à l’université. Zappa a complètement changé ma façon d’écouter la musique. J’ai commencé à faire tomber les barrières.
Voir des groupes comme Gov’t Mule ou Phish reprendre des morceaux, parfois même des standards de jazz, en leur donnant leur propre personnalité m’a fait comprendre que je pouvais moi aussi mélanger les genres. Prendre un morceau de rock, l’aborder avec une sensibilité jazz, l’emmener ailleurs tout en restant fidèle à ce qui faisait son identité. Désolé pour la longueur de la réponse!

Thierry De Clemensat: Vous avez raconté qu’à l’époque vous ne compreniez pas vraiment l’improvisation, mais que quelque chose dans cette pratique vous attirait. Vous souvenez-vous du moment où elle a finalement commencé à prendre tout son sens pour vous?

Russ Anixter: L’improvisation a commencé à devenir vraiment compréhensible quand je me suis mis à écouter Charlie Parker et John Coltrane. Puis Mingus, Dolphy et Sun Ra. Je n’étais évidemment pas capable de jouer comme eux, loin de là, mais je pouvais analyser ce qu’ils faisaient et comprendre leur démarche. J’ai aussi commencé à comprendre, d’un point de vue théorique, ce que faisaient les musiciens de rock lorsqu’ils improvisaient, notamment Jerry Garcia.

Thierry De Clemensat: Vous avez commencé par le trombone avant de vous retrouver dans l’univers des big bands. Qu’est-ce que le trombone vous a apporté comme musicien qu’un autre instrument ne vous aurait peut-être pas donné?

Russ Anixter: Beaucoup de grands arrangeurs et compositeurs étaient ou sont trombonistes. Le trombone occupe une position centrale dans l’ensemble sur le plan sonore. Je pense que cela nous donne un excellent point d’observation pour entendre ce qui se passe autour de nous et comprendre comment les différentes parties s’imbriquent.
J’ai beaucoup joué du trombone basse et du tuba. Je pouvais sentir tout le reste de l’orchestre flotter au-dessus de moi.

Thierry De Clemensat: Vous avez ensuite quitté la Californie pour New York et étudié la composition et l’arrangement jazz à la Manhattan School of Music. Que représentait l’arrivée à New York pour un jeune musicien qui avait déjà accumulé autant d’influences?

Russ Anixter: J’avais déjà 31 ans lorsque je suis arrivé à New York pour mes études supérieures. J’avais passé huit ans à San Francisco à jouer dans autant de big bands que possible pour acquérir de l’expérience. Je voulais étudier l’arrangement et l’orchestration afin d’écrire professionnellement, et je pensais qu’avoir une ouverture sur des styles musicaux très différents pourrait être un atout. À New York, la scène musicale était elle-même d’une incroyable diversité. J’ai découvert qu’en réalité, presque tout était possible.

Thierry De Clemensat: Vous avez étudié avec Manny Albam, qui fut une figure majeure de l’écriture pour big band. Y a-t-il une leçon particulière de lui qui vous accompagne encore aujourd’hui?

Russ Anixter: Pas vraiment une leçon précise. J’apprenais quelque chose chaque fois que j’étais avec Manny. Après mes études supérieures, j’ai continué à prendre quelques cours chez lui. Nous écoutions ses enregistrements pendant que nous déjeunions. Les remarques qu’il faisait sur sa propre musique au cours du repas étaient absolument inestimables.
Pendant quelques années, j’ai aussi été son copiste, après le départ de la personne qui occupait ce poste. Là encore, j’ai énormément appris en recopiant ses partitions.

Thierry De Clemensat: À un moment donné, vous avez arrangé du Jimi Hendrix pour big band presque sur un coup de tête. Que s’est-il passé lorsque vous avez entendu cette musique transformée pour ensemble? Avez-vous immédiatement senti que vous teniez quelque chose?

Russ Anixter: Absolument! J’avais appelé quelques musiciens professionnels à New York pour leur faire lire certaines de mes compositions. C’était, je crois, un ensemble de douze musiciens, donc une formation assez proche du Hippie Big Band. J’avais environ sept compositions, ainsi qu’un arrangement de Manic Depression de Jimi Hendrix. Et Manic Depression était clairement le meilleur morceau de cette répétition. Cela m’a montré que j’avais les capacités et les dispositions nécessaires pour faire de l’orchestration.

Thierry De Clemensat: Vous avez ensuite arrangé Hendrix et Led Zeppelin, mais votre travail de copiste musical est devenu de plus en plus prenant. À quel moment avez-vous réalisé que votre propre écriture était passée au second plan?

Russ Anixter: J’ai consacré plusieurs années aux morceaux de Hendrix et de Led Zeppelin. J’avais à ma disposition le New York Fusion Ensemble, une formation de quatorze musiciens dirigée par mon ami Bill Warfield, pour jouer ces arrangements. Nous avions même une résidence mensuelle dans un club, qui a duré environ un an.
Lorsque je travaillais comme copiste indépendant, il y avait inévitablement des périodes plus calmes. Je pouvais alors trouver du temps pour composer ou arranger. Mais une fois que j’ai créé Anixter Rice Music Service avec Don Rice, je me suis retrouvé à diriger une entreprise de copie musicale à plein temps.
La composition est clairement passée au second plan. Je continuais à arranger certaines choses, mais rien de vraiment sérieux. C’est aussi à cette période que mes deux enfants sont nés.
Après avoir préparé chaque jour les parties musicales de spectacles, il était particulièrement difficile de trouver le temps et l’énergie nécessaires pour composer et surtout développer un matériau thématique comme l’exige une œuvre de longue durée.
Je pouvais écrire rapidement des arrangements simples en regardant la télévision, mais composer sérieusement, ce n’était plus vraiment possible. J’ai tout de même réussi, vers 2007 ou 2008, à trouver suffisamment de temps pour écrire une pièce symphonique de onze minutes dont je suis fier. Mais cela m’a demandé une gestion du temps assez extraordinaire.

Thierry De Clemensat: Il y a quelque chose de fascinant dans le fait de passer des décennies à préparer la musique des autres tout en développant discrètement son propre langage musical. Le métier de copiste vous a-t-il finalement rapproché de la musique ou, au contraire, éloigné d’elle?

Russ Anixter: À l’époque où nous travaillions encore à la plume et à l’encre, j’étais littéralement plongé dans la musique, au cœur des partitions. Lorsque nous sommes passés à Finale, au début des années 1990, nous devions toujours saisir la musique à partir de partitions manuscrites. Je me sentais donc encore très directement impliqué dans la musique. Aujourd’hui, la plupart des orchestrateurs nous transmettent des fichiers de données issus de logiciels de notation. Le travail est devenu davantage un travail d’édition, ce qui nous éloigne de quelques étapes supplémentaires de la musique elle-même.

Thierry De Clemensat: Vous avez déjà décrit l’étude des partitions d’autres arrangeurs comme une sorte de formation que vous étiez, en quelque sorte, payé pour recevoir. Qu’avez-vous appris en regardant le travail des autres que vous n’auriez jamais pu apprendre dans une salle de classe?

Russ Anixter: C’est la grande question. J’ai perdu le compte du nombre de projets sur lesquels j’ai travaillé, mais pendant trente-cinq ans, je n’ai cessé de regarder des partitions. J’ai vu énormément d’astuces, de procédés et de solutions d’écriture.
À force, on développe une intuition: on sait ce qui va probablement fonctionner, ce qui risque d’être moyen et ce qui ne fonctionnera pas. C’est encore plus vrai lorsqu’on a la possibilité d’assister aux répétitions et d’entendre ce qu’on vient soi-même de préparer.
La plus grande leçon que j’ai apprise sur le terrain vient de la réduction progressive des orchestres. Les fosses qui comptaient autrefois 24 musiciens n’en ont plus que 18 au maximum. Et la moyenne est peut-être désormais de douze à quatorze musiciens.
Les grands arrangeurs savent faire paraître un petit ensemble beaucoup plus grand qu’il ne l’est réellement. C’est une sorte d’addition par soustraction : les bois doublent plusieurs instruments, on combine les timbres, on exploite les différentes associations instrumentales, etc.

Thierry De Clemensat: La copie musicale est pratiquement invisible pour le public. Les spectateurs voient les musiciens sur scène, mais pensent rarement à tout ce qui a dû se passer avant la première note. Qu’aimeriez-vous que les musiciens et le public comprennent de cette partie du métier?

Russ Anixter: Que c’est fastidieux, que cela prend énormément de temps, et que posséder un logiciel de notation musicale ne remplace ni les connaissances ni l’expérience.

Thierry De Clemensat: Vous avez également vécu le passage de la préparation musicale traditionnelle à la notation informatique. Qu’est-ce que la technologie a rendu plus facile, et qu’a-t-elle changé dans la dimension humaine de ce travail?

Russ Anixter: Le métier est devenu moins un artisanat et davantage un service. Les gens s’attendent à ce que la musique soit préparée plus rapidement, ce qui est probablement possible puisque les méthodes de travail sont sans doute plus efficaces. Mais, et c’est un gros “mais”, la relecture n’est pas devenue plus rapide. Son importance est pourtant souvent sous-estimée.
Et comme je le disais, posséder un logiciel ne fait pas de quelqu’un un expert.

Thierry De Clemensat: Après toutes ces années passées à travailler sur Broadway, des enregistrements et de grandes productions musicales, qu’avez-vous appris sur l’orchestration que vous avez finalement réinvesti dans le Hippie Big Band?

Russ Anixter: Le principe des doublures aux bois, sans aucun doute. Dans les spectacles de Broadway, les instrumentistes à vent jouent généralement de trois à cinq instruments différents au cours d’un même spectacle. Dans mon groupe, j’essaie de limiter mon écriture à trois instruments par musicien, en choisissant les combinaisons qui ont du sens et qui m’apportent le meilleur rendement. Sur cet album, j’en ai parfois utilisé davantage, notamment avec l’ajout du basson. Il faut aussi donner aux instrumentistes à vent les périodes de repos dont ils ont besoin pour tenir toute la durée d’un arrangement ou d’un spectacle.
On m’a dit que mes années passées dans le théâtre m’avaient donné un certain sens du dramatique dans mes arrangements. Mais ce n’est pas à moi d’en juger.

Thierry De Clemensat: Vous parlez souvent de votre apprentissage consistant à “tirer davantage de moins”. Est-ce en partie le résultat de l’observation d’orchestres et d’ensembles devenus plus petits, et de la découverte qu’une petite formation peut malgré tout produire un son immense?

Russ Anixter: Absolument! Je vois certains orchestrateurs faire jouer tout l’ensemble en permanence, comme s’ils cherchaient à faire d’un petit groupe quelque chose qu’il n’est pas. Pour moi, cela produit exactement l’effet inverse : un ensemble déjà réduit paraît encore plus petit. Dans ce contexte, soustraire peut devenir une forme d’addition. La variété des couleurs devient alors beaucoup plus importante.

Thierry De Clemensat: Le Hippie Big Band se situe volontairement quelque part entre le big band traditionnel et le petit combo. Pourquoi cette taille vous a-t-elle semblé particulièrement adaptée?

Russ Anixter: La réponse sarcastique serait: je ne voulais pas passer quinze appels téléphoniques, voire davantage! Mais plus sérieusement, je voulais me donner des défis. Tirer davantage de moins et créer mon propre son étaient importants pour moi.
La question n’est pas seulement la taille de l’ensemble, mais le choix des instruments. Par exemple, j’ai réalisé que je pouvais obtenir davantage avec une trompette et un cor d’harmonie qu’avec deux trompettes. Un trombone basse offre aussi davantage de possibilités qu’un tuba. Tout repose sur l’infinité de combinaisons que cette instrumentation me permet d’imaginer.
Le Marty Paich Dectet, les formations tardives de Gil Evans, Birth of the Cool, l’album The Mancini Combo, Art Pepper Plus 11 avec les arrangements de Marty Paich : tout cela m’a influencé. Et puis, à ce stade de ma vie, la logistique d’un big band traditionnel ne m’attire tout simplement pas.

Thierry De Clemensat: Vous avez expliqué que le groupe vous avait finalement permis de réunir les différentes expériences musicales que vous portiez en vous depuis votre jeunesse. La création du Hippie Big Band a-t-elle été, d’une certaine manière, une façon de faire entrer dans la même pièce les différentes versions de vous-même?

Russ Anixter: C’est simplement arrivé comme ça. J’ai vraiment commencé à écrire pour le groupe en 2019, sans aucune attente particulière. J’avais déjà 60 ans et j’ai simplement écrit ce que j’avais envie d’écrire. C’est ce qui en est sorti. C’est peut-être davantage la somme de toutes mes expériences qu’une tentative consciente de les réunir.

Thierry De Clemensat: Vous écrivez spécifiquement pour les musiciens du groupe. Jusqu’à quel point devez-vous connaître un musicien avant de pouvoir écrire quelque chose qui lui ressemble vraiment?

Russ Anixter: C’est un peu l’histoire de l’œuf et de la poule. J’ai appris ce dont ils étaient capables en observant leur façon d’aborder ce que j’écrivais. Avec le temps, j’ai commencé à chercher les éléments qui mettent le mieux en valeur les forces de chacun.
Heureusement, tous les musiciens du groupe sont extrêmement polyvalents. Mais pour répondre à votre question, je leur fais confiance pour rester eux-mêmes. Je sais aussi que lorsque je fais appel à un remplaçant, j’obtiendrai quelque chose de différent. Et cela me convient parfaitement.

Thierry De Clemensat: Il y a une contradiction fascinante dans l’arrangement. On peut passer des heures à contrôler chaque détail sur le papier, puis confier la musique à des musiciens dont l’improvisation peut l’emmener dans une direction que vous n’aviez jamais imaginée. Prenez-vous plaisir à perdre le contrôle à ce moment-là?

Russ Anixter: Mon ami Steven Bernstein appelle cela du “chaos contrôlé”. Je suis encore en train d’apprendre à accepter cette dimension. J’espère simplement leur fournir un véhicule qui leur permette d’emmener la musique vers quelque chose de nouveau et d’excitant. Ils ont suffisamment d’expérience pour savoir quand ils doivent respecter ce qui est écrit et quand ils peuvent expérimenter. Rien n’est plus excitant pendant un concert que de voir la section rythmique réagir de façon inattendue à un soliste.

Thierry De Clemensat: Lorsque vous prenez une chanson que tout le monde connaît, comment décidez-vous ce qui doit rester immédiatement identifiable et ce qui peut être complètement réinventé?

Russ Anixter: Je suis encore en train d’apprendre à faire cela. Plus j’avance, plus je cherche différentes manières de tordre le matériau sans le casser, plutôt que de simplement lui ajouter des couleurs. J’aime lorsque l’auditeur finit par comprendre de quelle chanson il s’agit. Cela peut être évident dès le début ou n’apparaître qu’à mi-parcours de l’arrangement.
Au bout du compte, je veux que l’auditeur puisse, à un moment donné, s’accrocher à une mélodie. Et surtout, je ne veux pas transformer le morceau en quelque chose qu’il n’est pas. Je ne veux pas, par exemple, forcer une chanson de rock à devenir un morceau de swing.

Thierry De Clemensat: Y a-t-il une chanson que vous avez arrangée et qui vous a surpris parce qu’en la démontant puis en la reconstruisant, vous avez découvert dans l’original quelque chose que vous n’aviez jamais remarqué auparavant?

Russ Anixter: Deux exemples me viennent à l’esprit, et ce sont justement des mash-ups. Sur What Is?, A Free Man in Paris de Joni Mitchell m’évoquait Freedom Jazz Dance. J’ai donc marié les deux morceaux. Même chose avec No Quarter de Led Zeppelin. J’y entendais depuis quelque temps une sorte de Miles Davis électrique. D’où le passage de No Quarter à Bitches Brew sur l’album.

Thierry De Clemensat: Votre répertoire va de Miles Davis et Weather Report au Grateful Dead, Little Feat, Led Zeppelin et Jimi Hendrix. Qu’est-ce qui relie tous ces artistes à vos oreilles?

Russ Anixter: J’ai le sentiment que tous ces artistes se sont influencés les uns les autres, d’une manière ou d’une autre. Et puis il y a une autre chose qui les relie tous: moi.

Thierry De Clemensat: Pensez-vous que le rock et le jazz ont passé trop de temps à être considérés comme deux langages musicaux distincts alors qu’en réalité ils s’empruntent mutuellement des éléments depuis des décennies?

Russ Anixter: Oui, mais leurs vocabulaires restent différents. On n’entend généralement pas les concepts harmoniques du jazz dans un morceau de rock. Et lorsqu’un groupe de jazz joue un morceau de rock, on ne retrouve pas forcément son énergie ou son intention originales. Les formations qui réussissent le mieux ces croisements semblent être celles qui essaient de rester honnêtes vis-à-vis des deux traditions musicales.

Thierry De Clemensat: Le nom Hippie Big Band a quelque chose de volontairement ludique. Était-il là dès le départ ou la musique vous a-t-elle finalement conduit à donner cette identité au projet?

Russ Anixter: Le nom est venu très vite, pour plusieurs raisons. Il y a environ vingt ans, j’ai appris tout seul à jouer de la basse électrique et j’ai rejoint un groupe qui reprenait le Grateful Dead. Je travaillais chez moi en jouant sur les enregistrements. Mon fils, qui avait environ cinq ans à l’époque, m’a demandé pourquoi nous devions écouter tout le temps de la “musique de hippies”.
Lors de notre deuxième répétition, le batteur qui jouait avec nous ce jour-là a enchaîné un morceau du Dead, un morceau de Jimi Hendrix, un de Led Zeppelin et un de Little Feat. À la fin, il a dit: “C’est vraiment amusant. C’est comme de la musique hippie pour big band.” Et voilà d’où vient le nom, ainsi qu’une partie de l’orientation que j’ai donnée au choix du répertoire.

Thierry De Clemensat: Le premier album s’intitulait What Is? Le titre ressemble presque au début d’une conversation philosophique. Qu’avez-vous découvert sur vous-même et sur le groupe en réalisant cet album?

Russ Anixter: What Is? m’a vraiment surpris. J’avais créé le groupe sans aucune attente. J’avais participé à des centaines de séances d’enregistrement, mais toujours en tant que copiste. C’était la première fois que j’essayais d’enregistrer et de produire ma propre musique, à l’âge de 65 ans. Cet album résumait finalement toutes mes expériences musicales jusqu’à ce moment-là.

Thierry De Clemensat: Et maintenant arrive What Next? Le titre ressemble à la fois à une question et à un défi. À quel moment avez-vous compris que What Next? était le bon nom pour ce nouvel album?

Russ Anixter: Exactement! C’était un défi: voir si nous pouvions prendre ce que nous avions fait avec What Is? et aller plus loin en tant que groupe.

Thierry De Clemensat: Vous avez enregistré What Next? sur deux jours, en février 2026, au Bunker Studio de Brooklyn. Quel souvenir gardez-vous le plus vivement de ces séances? Y a-t-il eu un moment où le groupe s’est soudain mis à sonner exactement comme vous l’aviez imaginé?

Russ Anixter: Pas exactement comme je l’avais imaginé, parce que je manque encore d’expérience avec cette petite boîte qui permet de gérer le mix envoyé au casque. C’est vraiment pendant les mixages que j’ai commencé à entendre les sons devenir ce que j’espérais, voire davantage.
Pendant les séances elles-mêmes, je ressentais surtout le feu et le groove du groupe. Lorsque nous avons terminé le deuxième jour, nous avions tous le sentiment d’avoir créé quelque chose de très fort, avec une vraie connexion entre nous.

Thierry De Clemensat: Cet album accueille Danny Louis à l’orgue et Erica von Kleist au piccolo. Qu’est-ce que chacun de ces musiciensa apporté à la musique que vous n’auriez pas pu obtenir avec la formation de base?

Russ Anixter: Pour What Next?, je voulais absolument faire venir des invités capables de jouer des instruments que nous n’avons pas dans le groupe. Nous n’avons pas de claviériste. Avec Danny Louis, nous avons donc pu ajouter un magnifique orgue Hammond B-3 sur Freddie’s Dead. Danny est un véritable professionnel, et c’est aussi quelqu’un de très sympathique avec qui il est agréable de travailler et de faire connaissance. Il a également renforcé mon lien avec la façon dont Gov’t Mule aborde les reprises.
Cela faisait un moment que je voulais collaborer musicalement avec Erica von Kleist. J’avais déjà fait du travail de copie pour elle et elle avait réalisé la conception graphique des deux CD. Erica est une saxophoniste alto remarquable et une excellente multi-instrumentiste aux bois. Elle venait justement d’enregistrer et de sortir un album de jazz consacré au piccolo, Picc Pocket, dont j’ai été coproducteur. Il était donc naturel de lui demander de jouer sur Bird Song. Son piccolo a véritablement donné sa dimension d’oiseau à l’arrangement.

Thierry De Clemensat: L’enregistrement a également connu un imprévu de dernière minute: l’ingénieur John Kilgore, victime du Covid, a dû superviser la séance à distance et Alex Conroy a pris sa place en studio. Cette perturbation a-t-elle changé l’atmosphère de l’enregistrement?

Russ Anixter: Le travail de John Kilgore, aussi bien à la prise de son qu’au mixage, est devenu une composante importante du son du groupe. Le matin du premier jour d’enregistrement, John m’a envoyé par texto une photo de son test Covid positif. Alex Conroy avait beaucoup travaillé avec John comme assistant et connaissait donc parfaitement sa manière de travailler. Il avait aussi déjà de l’expérience comme ingénieur du son. J’étais assez confiant sur le fait que tout se passerait bien, et ce fut le cas. Alex a fait un travail formidable pendant la séance et John a ensuite pu assurer le mixage dans la continuité.

Thierry De Clemensat: Maintenant que vous avez un peu de recul sur les séances, qu’entendez-vous différemment en écoutant What Next? ? Y a-t-il quelque chose sur l’album qui vous a vous-même surpris?

Russ Anixter: Cela me fait prendre conscience du chemin parcouru par le groupe. Je suis très fier de What Is?. Mais pendant les dix-huit mois qui ont séparé les deux enregistrements, nous sommes devenus encore plus soudés. Le groupe était déjà formidable et je n’avais pas réalisé à quel point il pouvait encore progresser.

Thierry De Clemensat: Prenons finalement le titre au sérieux: What Next? Qu’est-ce qui vient maintenant pour Russ Anixter? Après avoir passé une grande partie de votre vie à apprendre de la musique des autres, puis avoir construit le Hippie Big Band comme un espace où votre propre voix pouvait s’exprimer, quelle est la question musicale à laquelle vous cherchez encore une réponse?

Russ Anixter: Je plaisante souvent en disant que le prochain album s’appellera What For?, quelque chose comme: “Pourquoi est-ce qu’on fait ça?”. Ce n’est certainement pas pour l’argent. Cela doit donc être pour la créativité et l’expression. Pour créer un espace où mes amis peuvent s’amuser et continuer à progresser. Et le groupe semble effectivement beaucoup s’amuser. J’espère que cela s’entend sur les enregistrements.
La prochaine fois, j’aimerais peut-être pousser un peu plus loin les limites et voir jusqu’où nous pouvons tordre ces morceaux sans les briser. J’aimerais aussi que le groupe puisse jouer dans quelques festivals et permettre à davantage de personnes de ressentir le plaisir qu’il y a dans cette musique.