Interview de Gregg Hill
par Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio
April 2026
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Sans grand tapage, au début de cette année 2026, nous avons lancé une série d’entretiens avec des compositeurs, en commençant par notre ami Andy Emler, suivi d’Anthony Branker, Yelena Eckemoff et Franck Amsallem, des artistes dont les parcours vers la composition ne pouvaient guère être plus différents. Aujourd’hui, c’est au tour du compositeur Gregg Hill qui, à travers son propre label, Cold Plunge Records, ainsi que grâce à des collaborations publiées sur d’autres labels, continue de faire parvenir son travail aux auditeurs. Il faut dire qu’une admiration palpable semble accompagner chacun de ses projets, ce dont témoigne la qualité des musiciens avec lesquels il travaille, certains étant également associés à notre partenaire et ami, Origin Records.
Thierry De Clemensat: Gregg, merci de vous joindre à nous. Permettez-moi de commencer en vous invitant à regarder en arrière: vous souvenez-vous du moment, et de la période de votre vie, où vous avez réalisé que vous vouliez devenir compositeur? Y a-t-il eu un moment décisif, ou cette prise de conscience s’est-elle installée progressivement au fil du temps?
Gregg Hill: Quand j’étais enfant, j’étais attiré par les instruments à clavier partout où j’en trouvais, du salon de mes grands-parents à un garage dans une maison en location. Je pense que ce qui m’a vraiment accroché, c’est un harmonium en état de marche dans ce fameux garage, quand j’avais environ dix ans. J’y passais des heures à inventer des mélodies et à explorer des sons. Je jure qu’une muse habitait ce garage.
Thierry De Clemensat: Lorsque vous composez, quel est votre processus? Prenez-vous des notes à partir de ce que vous observez dans votre vie quotidienne et lors de vos voyages? Ces expériences sont-elles votre principale source d’inspiration, ou avez-vous tendance à commencer avec une page blanche, en laissant vos premières idées émerger spontanément? Et votre approche a-t-elle évolué au fil des années?
Gregg Hill: Les deux sont essentiels. Entendre des conversations au hasard déclenche des idées de morceaux. Les sons de la nature aussi, en particulier les chants d’oiseaux et les symphonies de grenouilles au crépuscule, sont une source d’inspiration marquante. La page blanche joue également un grand rôle. Parfois, il vaut mieux s’asseoir et attendre que les idées viennent à vous, plutôt que de les poursuivre ou de s’en tenir strictement à une approche conceptuelle.
Thierry De Clemensat: J’ai souvent l’impression que vos compositions sont profondément collaboratives, notamment en écoutant des albums de Rodney Whitaker, Rick Roe ou encore City Life de Michael Dease. Est-ce une lecture juste de votre travail? Si oui, comment cette collaboration se concrétise-t-elle en pratique? Où s’arrête votre rôle et où commence celui des musiciens? Et quelle part de liberté laissez-vous à l’interprétation?
Gregg Hill: J’ai une stratégie simple pour collaborer avec ces grands artistes: tout repose sur la confiance. Si je peux proposer quelque chose avec une structure intéressante et une ligne mélodique solide, je suis prêt à passer le relais au niveau suivant de créativité. Je choisis les meilleurs leaders capables d’arranger eux-mêmes ou d’avoir accès à de bons arrangeurs, et je les laisse constituer le groupe. Ensuite, je leur permets de mettre en valeur leur propre jeu et leur improvisation. Pour tous les solistes, je laisse beaucoup d’espace dans les compositions pour s’exprimer et explorer. La seule règle est de rester fidèle à la composition elle-même.
Thierry De Clemensat: J’imagine que certains de vos projets sont commandés par des labels ou des organisations. Dans ces cas-là, abordez-vous votre travail différemment? Une commande impose-t-elle des contraintes, ou ouvre-t-elle au contraire de nouvelles possibilités créatives? Et comment conciliez-vous les attentes avec votre propre voix artistique?
Gregg Hill: Je suis mon propre producteur et éditeur, ce qui me permet d’éviter ces écueils.
Thierry De Clemensat: Parlons de votre univers musical. Votre travail puise clairement dans la musique classique et le jazz, mais j’y perçois souvent d’autres influences plus difficiles à identifier. En tant qu’auditeur européen, il se peut que je ne saisisse pas toutes les références culturelles en jeu. Pourriez-vous nous éclairer? Quelles traditions ou quels genres ont façonné votre voix de compositeur? Y a-t-il des compositeurs ou des artistes, passés ou présents, qui ont laissé une empreinte durable sur votre travail?
Gregg Hill: Je suis sûr que vous connaissez un schéma assez courant chez les musiciens professionnels : beaucoup ont des parents musiciens classiques ou ont grandi dans un foyer où la musique était omniprésente. J’ai grandi avec les sons des big bands, du bebop et des trios piano/orgue. Il y avait aussi de fortes doses de musique classique et de musique folk dans la playlist quotidienne. De mon côté, j’ai traversé l’ère du rock. J’ai été totalement captivé par le jazz d’avant-garde, avec une admiration particulière pour Ornette Coleman. Tant d’influences au fil des années. Ma tête est une radio qui ne s’arrête jamais; quand je compose, cela peut dépendre de ce qui y passe à ce moment-là.
Thierry De Clemensat: Étant donné le nombre remarquable d’œuvres portant votre nom désormais disponibles sur disque, comment considérez-vous aujourd’hui l’ensemble de votre production? Y voyez-vous une continuité, une évolution, ou peut-être des phases créatives distinctes? Et plus précisément, vers quels instruments vous sentez-vous le plus attiré lorsque vous composez, et pourquoi ? Cette préférence se reflète-t-elle également dans votre approche de l’orchestration?
Gregg Hill: Je considère mon œuvre comme un tout organique en expansion constante. Quand mon heure viendra, plutôt que de tomber la tête dans mon assiette, je préférerais m’écraser sur un clavier de piano. Quant aux instruments, je suis un homme d’un seul piano. J’ai un piano numérique Yamaha qui enregistre. C’est tout ce dont j’ai besoin, avec un classeur de papier à musique vierge. Avec cette combinaison, je peux capturer et préserver toutes les idées prometteuses. Plus de mélodies perdues pour moi. Oui, il y a des phases créatives très distinctes. Je sais exactement quand elles commencent et quand elles se terminent. Étrange, mais vrai.
Thierry De Clemensat: Votre catalogue est à la fois prolifique et varié. Comment décidez-vous qu’une pièce est terminée? Ressentez-vous parfois l’envie de revenir sur des œuvres plus anciennes pour les retravailler? Et comment gérez-vous la tension entre productivité et perfectionnement?
Gregg Hill: Le morceau lui-même vous fait savoir quand il est terminé. Essayez quelques petites révisions, attendez environ une semaine, puis apportez les touches finales. Ça fonctionne très bien. Je ne retravaille des œuvres plus anciennes que lorsque je perçois un besoin évident d’une section B ou d’une coda. Je ne suis pas assez conscient de la dichotomie productivité/ perfectionnement pour en parler.
Thierry De Clemensat: Concrètement, comment organisez-vous votre temps en tant que compositeur? Suivez-vous une routine disciplinée, ou votre processus créatif est-il plus fluide? Et comment gérez-vous les moments de doute ou de blocage créatif?
Gregg Hill: Les deux. J’ai remarqué récemment que le fait d’être dans un climat plus chaud m’influence, notamment à La Nouvelle-Orléans ou lors du Jazz Cruise. De retour dans le Michigan, je compose en moyenne un morceau par mois depuis un certain temps. Dans un environnement plus chaud, je double ce rythme. Il n’existe pas de remède au blocage créatif. Le temps et la patience sont vos seules ressources.
Thierry De Clemensat: Nous vivons dans un monde agité. Cette réalité influence-t-elle vos compositions? Si oui, de quelle manière le climat social ou politique s’invite-t-il dans votre musique? Voyez-vous la musique comme une forme de commentaire, ou plutôt comme un espace de refuge?
Gregg Hill: Principalement comme un espace de refuge précieux, mais il est possible d’écrire des pièces d’époque qui peuvent satiriser l’actualité. Si vous parvenez à faire naître une image visuelle à travers la musique, c’est que vous êtes sur la bonne voie.
Thierry De Clemensat: L’industrie du disque a connu de profondes mutations ces dernières années. En tant que compositeur travaillant à la fois de manière indépendante et avec des labels, comment percevez-vous ces transformations? Ont-elles modifié votre manière de créer, produire ou diffuser votre travail?
Gregg Hill: Pas vraiment. J’ai mon propre label, Cold Plunge Records, ce qui me permet de produire à volonté. J’utilise aussi Origin pour des projets plus importants.
Thierry De Clemensat: Vos collaborations réunissent souvent des musiciens aux personnalités artistiques très affirmées. Comment choisissez-vous les artistes avec lesquels vous travaillez? Est-ce une question d’affinité musicale, de lien personnel, ou de quelque chose de plus intangible?
Gregg Hill: La plupart de ces relations se sont construites sur de nombreuses années. Mon album actuel, Thank You Notes, a été élaboré sur une période de cinq ans avec le contrebassiste, chef d’orchestre et arrangeur Paul Keller. Dans bien des cas, de longues amitiés ont évolué en projets musicaux. Je connaissais Rodney Whitaker, Randy Napoleon et Michael Dease depuis longtemps avant que nous n’enregistrions quoi que ce soit ensemble.
Thierry De Clemensat: Quelle importance accordez-vous au public dans votre processus créatif? Pensez-vous à la manière dont les auditeurs recevront votre travail pendant la composition, ou cela vient-il plus tard?
Gregg Hill : Rien n’est plus gratifiant qu’un amateur de musique qui vient me voir après un concert pour me dire à quel point il a apprécié ce qu’il a entendu. C’est un carburant incroyable pour continuer.
Thierry De Clemensat : En regardant vers l’avenir, y a-t-il des directions que vous n’avez pas encore explorées mais que vous aimeriez aborder ? De nouveaux formats, de nouveaux ensembles, voire d’autres disciplines artistiques?
Gregg Hill: Nous assemblons cette semaine un nouveau recueil de morceaux intitulé Distant Valley. J’ai collaboré avec un illustrateur pour associer des images aux titres des morceaux. À terme, ces images pourraient devenir des personnages costumés capables de danser, chanter et dialoguer. Ce n’est pour l’instant qu’une idée.
Thierry De Clemensat: Enfin, quel conseil donneriez-vous à un jeune souhaitant se lancer aujourd’hui dans une carrière de compositeur? Sur quoi devrait-il se concentrer, et quels pièges devrait-il éviter? Et peut-être tout aussi important, qu’est-ce qui nourrit un engagement à vie dans la composition?
Gregg Hill: J’utiliserais l’astuce des écrivains consistant à composer des fragments de matériau, les mettre dans un bocal et, lorsque vous en avez suffisamment, commencer une composition. Au début, il est trop frustrant de s’attaquer à de grandes idées. Faites cela suffisamment longtemps et vous découvrirez votre propre style, et cela vous portera loin, si vous avez le désir et l’inspiration de persévérer.
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Chronique de l’album Thank You Notes ICI


