Entretien avec JOE MARION
(ex Dynamite Yan, légendaire batteur du mythique groupe Bijou)
Si vous recherchez un exemple concret lorsque vous abordez les épineux sujets de l’authenticité, de la sincérité et de la droiture tous azimuts dans le microcosme du rock’n’roll français, c’est bel et bien vers le remarquable Joe Marion qu’il faut inexorablement vous tourner, sans craindre les coups de Trafalgar, les déceptions aussi douloureuses qu’inattendues, les vents contraires à décorner les bœufs, le coup de poignard dans le dos ou le baiser de Judas… Comme vous le savez certainement, à moins que vous ne sortiez d’une longue hibernation dans la grotte du Yéti, ou d’un profond roupillon au pays des songes occasionné par une horde de mouches tsé-tsé, Joe Marion vient de sortir un album stratosphérique sur le label Rock Paradise, sobrement intitulé Joe Marion & Rockers “Rock Semper Fi!”, chroniqué ICI dans les colonnes de Paris-Move par votre serviteur et objectivement qualifié d’indispensable par notre rédaction.
Merci infiniment à Joe de s’être prêté au jeu de l’entretien, avec disponibilité, avec une passion incommensurable, avec une honnêteté intellectuelle inouïe, sans faux-semblants et sans langue de bois. Même si, bien évidemment, on a parcouru pour la énième fois la fabuleuse épopée de Bijou, à jamais gravée dans le marbre de nos mémoires d’indécrottables et d’inflexibles adolescents, acnéiques et pubères, entre rêves chimériques et premiers balbutiements hasardeux de rock’n’roll, cet entretien n’est absolument pas nostalgique, tel un requiem d’anciens combattants récipiendaires et larmoyants à sortir les kleenex et à faire pleurer dans les chaumières. Joe ne regarde pas trop dans le rétroviseur d’un glorieux passé, mais se projette plutôt pied au plancher de sa DS, vers des horizons enchanteurs. Il conjugue son rock’n’roll avec une aisance déconcertante, au présent et au futur, et son album XXL, chaudement recommandé si vous appréciez le rock français comme on n’en fait plus, en est la preuve indéniable. Heureuse rencontre avec Joe Marion, l’un des membres éminents du fameux power-trio de pince-sans-rire originaire de la banlieue sud, en tout cas, le plus rock’n’roll (avec Jean-William Thoury), dans le sens le plus noble et le plus romanesque.
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Entretien réalisé par Serge SCIBOZ, Paris-Move
Février 2026
Serge Sciboz: Bonjour Joe, peux-tu te présenter en quelques mots?
Joe Marion: Je suis Joe Marion, né Joël Yan-Marion. Depuis tout jeune, mes amis m’appelaient Joe, j’ai donc repris leur habitude et le nom de ma mère pour revenir hanter le rock français.
Serge Sciboz: Comment as-tu découvert le rock’n’roll?
Joe Marion: Le rock’n’roll, je l’ai découvert plutôt tardivement avec Gene Vincent, Eddie Cochran, Elvis – ce qui est le cas de beaucoup de rockers. C’est aussi grâce à Jean-William Thoury qui m’avait refilé un album (que j’ai toujours) de compilations de tous ces artistes. C’est là que j’ai pris goût à cette musique. On parle bien de rock’n’roll et uniquement de rock’n’roll.
Serge Sciboz: As-tu commencé par l’apprentissage de la batterie ou bien de la guitare ?
Joe Marion: J’ai débuté à la guitare, parce que c’est un instrument mythique du rock. À 15 ans… Vivant en appartement, pas sûr qu’une batterie aurait été un instrument de paix.
Serge Sciboz: Quels ont été tes premiers pas avec Puravida, puis avec Bijou?
Joe Marion: Puravida a été un groupe formatif: beaucoup de répétitions car nous vivions ensemble, peu de concerts, une bonne ambiance et une grosse envie, mais pas de direction artistique claire. Ça reste un très bon souvenir… Au bout du compte, une séparation puis une reformation, et Bijou est né.
Serge Sciboz: D’où vient ce surnom de Dynamite?
Joe Marion: C’est un pseudo qui m’a été attribué par Jean-William Thoury. J’ai beaucoup aimé le porter, mais il reste la propriété de Bijou. C’est, à mon sens, le respect que je dois au groupe. La question d’un changement de nom s’était d’ailleurs déjà posée lors de la sortie du mini‑LP.
Serge Sciboz: Quels sont tes meilleurs souvenirs avec Bijou?
Joe Marion: Il y en a tellement que j’en ai sûrement oublié. Mont-de-Marsan, la signature chez Phonogram et l’enregistrement du premier album, la tournée avec Status Quo où nous étions en première partie, côtoyer Serge Gainsbourg… Avec Serge, nous avions joué à Épernay. Après le concert à la salle des fêtes, nous sommes allés dîner dans un restaurant lugubre à la sortie de la ville. Le cuistot n’avait pas trouvé mieux que de faire des truites saumonées «dégueu», pleines de beurre à gerber, et le reste à l’avenant. Ça a mis la table dans un état de destruction irréversible: mégots dans les assiettes pas finies, serviettes qui trempaient dans le seau à champagne, etc. Il faut dire que tout le monde ou presque était «drunk as a skunk». Bref, on se tire, on monte dans les bagnoles, le patron nous accompagne jusqu’aux voitures, on démarre doucement. Serge ouvre sa fenêtre, le patron s’accroche à la vitre entrouverte tout en marchant à côté de la voiture et s’adresse à Serge: «Merci Serge, reviens quand tu veux!» Et Serge qui lui fait des signes amicaux en disant «C’était super»… Quelle soirée de dingos! (NB: je n’étais pas dans la caisse de Serge, mais c’est rapporté par Jacky Jakubowicz, son agent et aussi celui de Bijou.)
Serge Sciboz: Quel est ton album ou tes albums préféré(s) de Bijou?
Joe Marion: Bijou Bop, mais j’aime bien aussi Jamais Domptés, avec «Rock à la radio» qui a sauvé le groupe d’une fin prématurée.
Serge Sciboz: Avec le recul, que penses-tu de l’album «Pas Dormir», enregistré à L.A. sous la houlette des Sparks? Les frères Mael étaient-ils véritablement les hommes de la situation?
Joe Marion: Je l’aime… comme au premier jour… un disque fade, joué sans feeling, sans vision artistique. Un modèle inconnu pour nous. Les Sparks n’ont jamais été connus pour leurs réalisations ou productions. La première erreur qu’ils ont commise, c’est de refuser des titres (comme s’ils faisaient leur marché) plutôt que de les sublimer et de trouver l’arrangement nécessaire. Ça m’a beaucoup dégoûté.
Serge Sciboz: As-tu conscience qu’avec cet opus très controversé, les fans de la première heure du son et des guitares de Palmer ont pu être déstabilisés?
Joe Marion: J’ai réécouté cet album plusieurs fois et, connaissant bien Vincent, j’ai toujours eu l’impression que ce n’était pas lui qui jouait dessus. J’ai la même impression pour moi: comme si on était restés à Paris et qu’on avait envoyé nos ombres à L.A. Moi j’étais dans un trip très rock… (et je le suis encore!!) sauf que sur scène, BIJOU etait un baril de poudre en transe, une machine de guerre, Vincent Palmer était comme un tigre à qui, en plus de ses crocs et de ses griffes, on lui aurait filé un permis de chasse… il faut l’avoir vécu!
Serge Sciboz: Dans BEST de décembre 1979, tu déclarais avoir été frustré de batterie et de Palmer? Peux-tu nous en dire plus?
Joe Marion: Tu peux facilement imaginer l’ambiance: faire le drum kick le lundi, la caisse claire le mardi et les cymbales le mercredi… J’exagère à peine. Oui, j’ai une anecdote, parce que j’ai un petit cahier de notes. En début de matinée, je me pointe au studio (Larrabee Sound, 4162 Lankershim Blvd). Vincent est en train d’enregistrer des guitares, mais je ne reconnais ni le son, ni la patte «Palmer»: juste une note sur une corde, jouée et câblée sur un delay. Je reste une bonne heure, puis, trouvant ça chiant, je me tire à l’hôtel… piscine, bronzage, etc. Je retourne au studio en fin de matinée; ils étaient en train d’écouter le titre que Vincent travaillait au début de la matinée. Ambiance triste, même Bob Stones avait l’air désabusé… Et je n’ai jamais entendu dans ce titre cette fameuse note sur laquelle tout le monde était penché. Un délire.
Dans la vision que j’avais, chaque titre que Bijou enregistrait devait faire dresser mes oreilles comme celles d’un chien qui vient de renifler une friandise. Là, ce n’était pas le cas. Mais Jean-William Thoury et moi avions écrit un titre avec une ambiance très Rockpile (démo): «Je ne veux pas dormir», qui avait un potentiel «tube» en lui. Il n’est pas impossible que je le reprenne sur un enregistrement; il est presque programmé d’après ma démo originale.
Serge Sciboz: Pourquoi le groupe s’est-il séparé peu de temps après la sortie de l’album Bijou Bop? Est-ce pour des divergences musicales au sein du groupe? Ou est-ce à cause d’une certaine lassitude du public pour les groupes de rock de votre génération?
Joe Marion: L’usure est toujours quelque chose de très pernicieux. Il n’y a pas une seule raison, mais la principale est la défection du public pour le groupe et, par ricochet, le désintérêt de la maison de disques. L’orgueil de certains à vouloir entamer une carrière solo n’a pas arrangé les choses… Bref.
Serge Sciboz: À cette époque, quels sont les groupes de rock français que tu appréciais et avec lesquels vous entreteniez de bonnes relations?
Joe Marion: La France n’est pas très grande et nous croisions à peu près tous les groupes dans des festivals, nous jouions dans les mêmes endroits: clubs, salles de concerts, etc. Téléphone, Trust, Starshooter n’étaient pas des inconnus pour nous; certains avaient même fait notre première partie. Une ambiance, un mouvement, une rivalité humaine… enfin, bref, une période faste et créative.
Serge Sciboz: Qu’a-t-il manqué à Bijou pour faire une carrière avec un succès commercial, à l’instar de Téléphone par exemple? Et était-ce le but recherché?
Joe Marion: Tu veux sûrement évoquer la gloire absolue, la reconnaissance massive, un impact durable sur le rock’n’roll? Tout artiste apprécie d’être écouté, lu, vu et c’est important de se décomplexer vis-à-vis de la gloire et de l’argent, qui sont le Graal du show-biz. Comme son nom l’indique, c’est «show» pour le spectacle et «business» pour les contrats et la monnaie. Il ne me viendrait pas à l’idée de dénoncer ou de vomir sur ce système. Je fais partie intégrante de ce système et la réussite ou non ne change rien à mon sentiment: si tu n’es pas adulé par le public, tu auras beau faire toutes les TV du monde, toutes les promos du monde, si le public ne veut pas de toi, c’est basta.
Maintenant, pour évoquer Bijou et le big deal, nous n’avons jamais manqué d’ambitions, ni de moyens, ni de projets… Le destin de Bijou était celui-là et la fierté avec laquelle je peux en parler m’autorise à dire que bien sûr, nous aurions aimé vendre beaucoup plus d’albums, etc., mais ce n’est pas la faute du marketing, de la presse, de Mercury/ Phonogram, de Jacky Jakubowicz, de Patrick Renassia ou de Jean-William Thoury. Sans eux, Bijou n’aurait pas existé à ce niveau et je les remercie personnellement de leur soutien. C’était le destin de Bijou d’être ce qu’il est devenu: un groupe de rock fier et respecté. De 1975 à 1983, j’ai vécu la plus belle aventure de ma vie. Je souhaite ce bonheur à tout le monde! Et puisque tu me parles de Téléphone et de réussite, je vais te raconter une anecdote. À l’époque, en 2010, j’habitais avec ma femme Lily à Barbizon, pas loin de chez Louis Bertignac. Un jour de brocante, je déjeunais avec Lily à la terrasse d’un bar près de la mairie et Louis se pointe avec sa femme et son bébé, s’installe pas loin de nous en terrasse… Le nombre de personnes qui sont venues lui demander un autographe et le déranger… wow! Moi, on ne m’a rien demandé (rire). Eh bien c’est aussi ça la gloire!
Serge Sciboz: Des décennies plus tard, as-tu conscience d’avoir fait partie d’un groupe légendaire qui aura marqué de son empreinte indélébile l’histoire du rock français, par son originalité et son authenticité?
Joe Marion: Oui, mille fois oui.
Serge Sciboz: Avec le succès de «Rock à la Radio» sur l’album «Jamais Domptés», ne regrettes-tu pas d’avoir plus composé au sein de Bijou?
Joe Marion: On a toujours un peu de regrets sur des moments précis, mais à cette période ils n’étaient pas d’actualité. Je n’ai jamais été frustré en mode composition; Bijou a toujours bien accepté ce que je présentais.
Serge Sciboz: En 1985, après la séparation de Bijou, tu laisses tomber la batterie pour te mettre à la guitare, et tu retrouves la plume alerte de Jean-William Thoury pour un mini-album 5 titres, intitulé «Rockin’», sorti sous le nom de Dynamite. Peux-tu nous en dire plus sur ce disque qui n’a pas pris une ride et sur ta collaboration avec l’excellent Willie Eckert?
Joe Marion: Avec Bijou, je pensais être arrivé au bout du parcours. Puis j’ai enregistré ce mini-album produit par Claude Quiniou et réalisé par Jean-William Thoury… J’ai beaucoup aimé ce moment, ce disque et ce contact avec le regretté Willie Eckert. Mais néanmoins, je ne retrouvais pas ce qu’il y avait dans Bijou: un groupe très uni sur scène, très dépendant les uns des autres. Et ça m’a manqué. Alors j’ai dit stop! Tu ne peux pas être l’allumette et le bidon d’essence. Mais je sais aussi que ce disque est encore dans la tête de certains fans et tourne encore sur les platines… Keep on!!
Serge Sciboz: Pour le Disquaire Day 2023, tu sors un remarquable EP 4 titres sous le nom de Joe Marion & Rockers sur le label Rock Paradise Records. Pourquoi cette longue traversée du désert (discographique en France) et pourquoi cet exil volontaire à Waco (Texas)?
Joe Marion: Quand Bijou m’a quitté, j’étais un peu déboussolé mais en forme. Alors, pour ne pas vivre aux crochets de ma femme, j’ai bossé: j’ai ouvert un bar, j’étais responsable d’un club de sport à Rosny-sous-Bois… J’ai vécu avec des hauts et des bas, puis je suis entré à La Poste avec un bon poste, cadre, voiture de fonction, téléphone et le toutim. J’y suis resté 23 ans. C’est là que j’ai connu Lily. Quand j’ai pu faire valoir mes droits à la retraite, je ne me suis pas fait prier et j’ai décidé de devenir un migrant (rire). Je suis donc parti au Texas, légalement, avec un visa, puis une carte verte. J’ai loué une maison près du lac de Waco car j’avais un ami sur place qui m’avait parrainé pour immigrer. Voilà, je vivais tranquille. Lily venait passer des vacances et congés là-bas et préparait le retour de Joe Marion; il faut s’imaginer le travail qu’elle a accompli! On a toujours besoin de personnes très diplômées et motivées. Mais tu comprends bien que le temps passe vite, les années ont défilé et même si les envies ont été nombreuses, quand ce n’est pas l’heure, ce n’est pas l’heure. Même si je suis le genre de type à foncer comme un colibri qui marche au Red Bull, je devais être séduit par le projet… et un beau matin, on réinvente le monde! Et pour répondre en chiffres: entre 1985 et 2023, pas de musique enregistrée, mais du travail d’écriture et de composition. Ça, c’est une autre histoire… celle de maintenant.
Serge Sciboz: Pourquoi avoir choisi le label Rock Paradise Records de Patrick Renassia, une vieille connaissance du groupe Bijou, je crois?
Joe Marion: Pour sortir cet EP qui devait servir de carte de visite, oui, j’ai immédiatement pensé à Patrick et son label Rock Paradise. Je ne voulais pas de contrat, être libre et assumer ce que je voulais jouer… Et pour ça, c’est une réussite. José Villa Boas m’avait dit: «Je prends en charge, toi tu joues!» Je lui avais répondu: «Je veux le droit à l’échec.» Il m’a dit: «OK». C’était le plus important pour bosser sans pression. Et est sorti le premier EP de Joe Marion & Rockers.
Serge Sciboz: Peux-tu nous parler de tes deux formidables acolytes: Chriss Linsar et Kanto El Magnifico?
Joe Marion: Ces deux types sont des héros, des musiciens exceptionnels. Je souhaite à tous les rockers d’avoir une telle section rythmique. Chriss Linsar: un batteur carré, souple, technique, excellent en live et surtout un ami et producteur infatigable. Quant à Kanto, lui aussi ne mesure pas la force et la classe qu’il exerce sur les rockers: un bassiste/ contrebassiste exceptionnel. On forme un trio de potes bien soudés. Des moments inoubliables!!
Serge Sciboz: Pourquoi ce nom de Joe Marion?
Joe Marion: Des amis continuaient à m’appeler Dyna et je me suis dit que ça ne pouvait pas fonctionner avec mon sentiment et mon souhait de ne pas rester dans l’ombre de Bijou. Il fallait trouver un nom ou un pseudo. Lily a trouvé celui-ci qui correspondait à une réalité: mon prénom sans le «l» et mon nom de famille, côté de ma mère. Voilà comment Joe Marion est né.
Serge Sciboz: En décembre 2025, tu sors ton magnifique album «Rock Semper Fi!» qui sonne très Texas-Blues avec tes guitares incisives. Comment s’est déroulé l’enregistrement?
Joe Marion: 80 % a été enregistré à Waco au Texas, chez moi à Green Oak Drive (vue sur le lac de Waco), avec une petite console analogique API 1608, amplis, préamplis et compresseurs à lampes, micros Neumann, RCA, Coles… Ensuite retour en France pour les instruments additionnels, voix, mix et master. Rien ne commençait avant midi et nous finissions vers 20h. Pas des gros bosseurs et des voisins armés (rire), mais nous avions décidé de prendre notre temps. Rien ne vaut un fainéant qui se met à l’œuvre… Cela a duré environ 6 mois avec des coupures calendaires; 16 titres enregistrés (11 sur l’album final). Nous avions pris la décision que chaque titre serait maquetté en style batterie/ guitare acoustique ou électrique et chant. On mettait ça de côté et on écoutait 5 ou 6 jours après: si ça sonnait, on avançait; si ça ne sonnait pas, on abandonnait. C’est la meilleure méthode: réussir une maquette qui sonne en mode minimal, et ensuite ce ne sont que des arrangements. Il faut bien parler du financement: cet album a été financé par un ami, José Villa Boas, qui m’avait dit: «Carte blanche Dynamite, refais-nous Rock à la radio.» Un jour, il m’invite à visiter son usine de composants électroniques en Espagne et, dans son bureau, des disques sur un mur dont le single de Bijou «Rock à la radio»… C’est comme ça que tout a commencé. Merci José!!
Serge Sciboz: Pourquoi chanter exclusivement dans la langue de Molière?
Joe Marion: Je suis né et élevé en France, alors il me semble naturel de m’exprimer dans cette langue. Mais au-delà de ta question, je suppose qu’il y en a une deuxième: pourquoi ne pas chanter en anglais? Quand tu entends ce que sont capables de sortir les groupes ou artistes français qui chantent en anglais, tu hallucines: ça sonne faux comme une banane en plastique (même s’il y a le 1% qui y arrive). Ils se foutent dans la merde tout seuls: l’accent est à chier et ils vont se frotter à un marché immense avec des big sellers, ce qui réduit leurs chances de sortir la tête de l’eau. Ils se ferment le marché français, marché protégé par une loi qui oblige les radios FM à passer 40 % de titres en français. Au Québec, qui est un très bon marché pour le rock, ils seront bannis et ridicules. Exemple: les Américains adorent entendre chanter en français!! Téléphone, Trust, Starshooter, Bijou et bien d’autres l’ont fait et ça a fonctionné – et même d’autres avant nous. La langue française est une belle langue, facile à faire vibrer et swinguer sans problème. Bijou a été exemplaire sur ce sujet.
Serge Sciboz: Tu signes la totalité des textes et la quasi-totalité des musiques, comment trouves-tu ton inspiration?
Joe Marion: C’est la vie de tous les jours qui amorce un déclic, qu’il soit sociétal, drôle, sexuel, ou un mot, une phrase chopée au hasard. Je ne cherche pas à écrire en m’installant devant une feuille blanche sans idée. Et pour la musique, c’est un peu pareil: je prends la guitare et je joue. Parfois ça vient, d’autres fois non.
Serge Sciboz: Quels sont tes projets pour défendre «Rock Semper Fi!»?
Joe Marion: Pour la sortie de l’album, un plan marketing avait été élaboré par Lily Pardini: une partie pour les réseaux sociaux et l’autre pour la presse papier. Puis elle a décidé de faire une pré-campagne importante à J-15 et ça a fonctionné. Elle a tout de suite utilisé l’IA pour le suivi des prospections et la pertinence des cibles. Bingo! C’est ce qu’il fallait faire. Maintenant, je suis souvent en déplacement pour les radios régionales et PQR: déjà 16 de faites, c’est quelques km quand même, mais l’IA est très efficace dans le contact et le suivi. Et puis évidemment, on pense au live: dans un premier temps, un live studio va être enregistré avec 3 titres, dont un nouveau. Lily travaille les scripts en ce moment.
Serge Sciboz: Auront-nous la chance inouïe de te voir bientôt sur scène?
Joe Marion: Quant aux gigs, pour le moment rien n’est signé. Des demandes de tourneurs nous arrivent, nous avons également fait des propositions à d’autres. Mais je le redis: nous n’irons pas jouer pour des cacahuètes. Bien payer des musiciens, c’est le respect qu’on doit à tous ces mecs et ces filles qui aiment leur musique, qui font passer de bons moments mais qui doivent être bien payés.
Serge Sciboz: À ton avis, comment se porte le rock’n’roll français en 2026, par rapport aux débuts de Bijou dans les 70’s?
Joe Marion: Le rock, c’est quoi? L’éternelle révolte d’une génération contre la précédente, la musique des jeunes révoltés contre les vieux installés, ou juste une danse? En France, à part le trip ado en mode frustration et recherche d’identité qui sont l’essence du rock, la plupart des types qui jouent du rock sont clonés: ils font du hard twist, du métal en bois, du power-machin, du guignol-pop, etc. Certains appellent à la révolte, à la haine du système… Il y a des exemples. Et entre nous, ces types, tu n’es pas prêt de les voir sur une barricade. Au Texas, ça n’existe pas: c’est une culture de chanter l’amour et le sexe. Et quand ça vire au protest song, c’est toujours sans haine. Là-bas, tu joues, point/barre, et les mecs/nanas aiment ou pas. Pour le rock français? Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Le rock français a vécu, il vit et il vivra. Le rock doit rester une musique de péquenots incultes et sauvages. Mais hélas, le passé n’est plus un guide pour l’avenir et la France n’est pas une terre de rock. Alors il faut apprendre à faire des «petites choses» d’une «grande manière» plutôt qu’être techniquement haut du cul et incapable de composer, d’écrire, de chanter. En tout cas, je reste bienveillant sur ce sujet, même si je ne sais pas si je «fais du rock»?… Je laisse le soin au public de se faire son opinion. En tout cas, une chose est sûre: j’écoute du rock.
Serge Sciboz: Aujourd’hui, qu’écoutes-tu comme disques?
Joe Marion: J’écoute pratiquement que du rock’n’roll, du rockabilly et du blues, et quelques trucs pop. Que des mecs morts!! Mais je ne suis pas collé à mes baffles 24h/24. Quand tu sors de répétition ou de studio, t’as les oreilles fatiguées, alors tu les reposes. J’ai la chance de ne pas avoir d’appareil auditif, alors j’entretiens mes esgourdes!!
Serge Sciboz: Quels sont tes hobbies lorsque tu ne fais pas de musique?
Joe Marion: J’aime aller en bateau en mer, faire du vélo autour du bassin, c’est super cool, sauf l’été. Je suis beaucoup à la piscine et footing léger. J’ai des potes “hors musique” et personne ne me parle musique, c’est une règle d’hygiène de vie (rire). Boire des coups, se cogner des restos, s’inviter chez l’un ou chez l’autre… Rien de très original, mais ça change les idées et même t’aide à écrire et composer des titres de la vie.
Serge Sciboz: Au regard de ton parcours qui force le respect, as-tu des regrets?
Joe Marion: Non, vraiment. J’ai bien tenté d’en avoir ou d’en trouver par introspection, mais non, il n’y en a pas, ils sont trop nombreux (rire)…
Serge Sciboz: Es-tu toujours en contact avec Thoury, Dauga et Palmer? Et comme pour les Insus, peut-on espérer un jour une reformation, même éphémère, de Bijou?
Joe Marion: Non, pas de contact, à part avec Jean-William Thoury. La reformation de Bijou? C’est non! Ça ferait boloss de se retrouver dans une assemblée de chacals pour inventer l’allumette à deux bouts. Pourtant j’aurais aimé me retrouver avec Palmer, mais il ne m’a jamais adressé la parole depuis la séparation, alors je pense que c’est cuit, non?!! (rire). Je vais paraphraser un proverbe texan qui dirait: «Bijou is dead but his grave is beautiful» (Bijou est mort mais sa tombe est belle). Bijou, c’est un bruit de pas qui s’éloigne depuis 1983. Et si l’ombre de nous quatre plane sur le rock français depuis 1983, laissons l’âme de Bijou en paix.
Serge Sciboz: Pour conclure, je vais te citer le nom de 5 personnalités. Peux-tu nous donner, en quelques mots, ton sentiment à leur égard, et peut-être quelques anecdotes les concernant?
– Serge Gainsbourg
Joe Marion: Un mec attachant, toujours la citation à la bouche. Un jour, il m’avait dit: «Un titre, il faut qu’il enchante l’oreille: juste 3 notes, 3 mots, 3 minutes et tu y arriveras.» En studio, il avait des visions parfois difficiles à traduire, mais si tu lui présentais un truc perso et que ça lui plaisait, il laissait tomber son idée. C’est ce qui s’est passé avec Vincent et Jean-William quand ils lui ont présenté leur vision des «Papillons noirs». J’imagine que je devais être admiratif. Je lui dis merci car j’ai appris un truc avec lui: «Quand rien n’est prévu, tout est possible.»
– Chris Spedding
Joe Marion: Quand je l’ai vu arriver sur scène et que j’ai entendu l’ovation du public, j’ai eu un frisson, une sorte d’extase orgueilleuse. J’ai relevé les yeux de mes fûts pendant tout le titre pour ne rien perdre. Mais une frustration, car je n’ai pas entendu son chorus de guitare sur «Il revient»: les retours de scène étaient un peu défaillants. Mais quel moment!!
– Jean-William Thoury
Joe Marion: Jean-William a été pour moi un guide, pas un maître, pas un modèle: une référence quand le doute s’installait. Il suffisait de poser le problème et Jean-William le résolvait. Il lui a fallu beaucoup d’envie, de courage, de force pour gérer des types comme nous – du moins comme moi. Je le remercie pour ça. Et c’est lui qui m’a fait aimer le rock’n’roll. En fait, je lui dois beaucoup.
– Little Bob
Joe Marion: Je n’ai pas connu Little Bob personnellement, mais j’ai vu quelques gigs: Mont-de-Marsan, la Cigale… J’ai un seul disque d’eux que j’aime bien, Off the Rails. J’aimais la touche du batteur, Mino… Je ne pourrais pas t’en dire beaucoup plus, mais ils font incontestablement partie des grands groupes de rock français.
– Eddie Cochran
Joe Marion: C’est le Graal du rock’n’roll: des hits, une voix, une belle gueule, un destin… Ça impose de l’écouter et le silence sur sa personne. Sans oublier Gene Vincent, Chuck Berry, Elvis Presley, qui ont inventé le rock’n’roll.
Serge Sciboz: Merci Joe!
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Entretien réalisé par Serge SCIBOZ, Paris-Move
Février 2026
Merci infiniment à Joe Marion, Lily Pardini et Patrick Renassia
Photos : Lily Pardini
Album Joe Marion à commander ICI
Disponible notamment à Rock Paradise:
42, rue Duranton 75015 Paris
Métro : Boucicaut
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