| Americana |
Par le passé (soit à l’âge d’or de ce que les radios et une certaine presse appellent désormais le classic rock), les carrières discographiques des groupes majeurs n’excédaient que très rarement une décennie. Les Beatles et les Byrds tirèrent ainsi leur révérence avant cette borne fatidique, tandis que ni les Doors, ni Creedence Clearwater Revival (ni d’ailleurs The Clash, ni The Jam) n’excédèrent sept années d’exercice. Quant aux Stones et aux Beach Boys (ou du moins ce qu’il en reste), si leur longévité leur a certes conféré le statut d’institutions, leur production par-delà cette date de péremption demeure pour le moins discutable (en ce qui concerne les Kinks et les Stranglers, on peut aussi arguer que leur parcours eût été plus honorable s’ils avaient rendu leur tablier quinze ans plus tôt). Pour la génération apparue au tournant de ce millénaire, il en va un peu de même: par-delà la brièveté tragique de Nirvana, parmi les groupes en “The” apparus autour de l’an 2000, qui donc tient encore la route et le flambeau de nos jours? Hormis The Strokes, The Kills et The Black Keys, le reste de cette promotion a en effet rendu les armes depuis belle lurette. Cette conception schumpeterienne du cycle destruction-création semble pourtant ne pas avoir de prise sur la dynastie Followill (the family that plays together), dont voici déjà le dixième LP en 23 ans. Avec plus de 20 millions d’albums et 40 millions de singles écoulés de par le monde (ainsi que plusieurs Grammy Awards, et des tournées ayant arpenté les plus prestigieuses scènes internationales), les Kings Of Leon ont indiscutablement acquis l’envergure de dieux des stades, à l’instar de maints de leurs fameux aînés et contemporains. Sauf qu’après avoir accumulé lauriers et royalties à foison, les voici à présent mariés avec charge de famille, et que le faste des tournées ne présente dès lors plus à leurs yeux tout à fait le même attrait. La coke, le Southern Comfort et les fûtals en cuir, ça va un temps (de même que la griserie qui en résulte), alors cette fois, les Rois de Léon ont choisi de retourner aux verts pâturages et à la glaise tourbée de leur Tennessee natal, dont ce skeud exsude de bout en bout les amples horizons et les grands espaces. Cris d’orfraie parmi leurs aficionados: et les hymnes, les postures et les power-chords, alors? Serait-ce à dire qu’ils auraient inconsidérément jeté aux orties (avec l’eau de l’abreuvoir) leur talent inné pour les grandes chansons? Il n’en est heureusement rien, puisque les exquis et enivrants “Koysar”, “Feel The Love”, “Blue Jeans And Diamonds” et le terrassant “Forever Endeavor” (ainsi que ces “My Whole World”, “The Hand” et “Warm Company” exhalant les effluves du “Harvest” de Neil Young) comptent parmi leurs plus belles réalisations à ce jour. Avec leurs réminiscences psycho-jangle, “Cold Blue Dawn” et “Make It Count” constituent par ailleurs les titres les plus légitimes que les Barracudas eussent pu incorporer à leur inénarrable “Mean Time” d’il y a quarante ans et quelque. Quant au languide “Pretty Thing”, nos Monarques osent même y convoquer les ectoplasmes des regrettés John Prine et Townes Van Zandt (et dites-vous bien que ce n’est pas le genre de compliments que nous décernons à la légère). Pour situer cet album dans une perspective historique, souvenez-vous qu’en 1970, les acid-freaks du Grateful Dead (sans doute sous l’influence des Flying Burrito Brothers et des New Riders Of The Purple Sage d’alors) publièrent coup sur coup deux albums pré-Americana qui suscitèrent eux aussi la controverse parmi leurs zélateurs: “Workingman’s Dead” et “American Beauty”. Près de six décennies plus tard, chacun s’accorde désormais à les inscrire au registre des pinacles de leur prolifique discographie. Cet “O My Beloved” est du même tonneau (un peu comme la B.O. du film “Into The Wild” par Eddie Vedder), et il vous fera de l’usage, croyez nous-en.
Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co
PARIS-MOVE, November 6th, 2026
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